<script data-pm-proxy="intercept"></script><?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/" xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom" version="2.0" xmlns:itunes="http://www.itunes.com/dtds/podcast-1.0.dtd" xmlns:googleplay="http://www.google.com/schemas/play-podcasts/1.0"><channel><title><![CDATA[Jérôme Stephan]]></title><description><![CDATA[J’écris pour ceux qui parlent aux mots comme à des vivants. Une lettre chaque semaine, entre lexique oublié, littérature intime et bribes de lumière.]]></description><link>https://languesensible.substack.com</link><image><url>https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!R91C!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F6ba25a5e-20aa-4acb-9f89-340b91b3fd9d_1200x1200.jpeg</url><title>Jérôme Stephan</title><link>https://languesensible.substack.com</link></image><generator>Substack</generator><lastBuildDate>Tue, 01 Sep 2026 09:58:06 GMT</lastBuildDate><atom:link href="/__u/languesensible.substack.com/feed" rel="self" type="application/rss+xml"/><copyright><![CDATA[Jérôme Stephan]]></copyright><language><![CDATA[en]]></language><webMaster><![CDATA[languesensible@substack.com]]></webMaster><itunes:owner><itunes:email><![CDATA[languesensible@substack.com]]></itunes:email><itunes:name><![CDATA[Jérôme Stephan]]></itunes:name></itunes:owner><itunes:author><![CDATA[Jérôme Stephan]]></itunes:author><googleplay:owner><![CDATA[languesensible@substack.com]]></googleplay:owner><googleplay:email><![CDATA[languesensible@substack.com]]></googleplay:email><googleplay:author><![CDATA[Jérôme Stephan]]></googleplay:author><itunes:block><![CDATA[Yes]]></itunes:block><item><title><![CDATA[Écrire sur soi ne veut pas toujours dire la même chose]]></title><description><![CDATA[M&#233;decine narrative, th&#233;rapie narrative, &#233;criture expressive : o&#249; situer la narrath&#233;rapie existentielle ?]]></description><link>https://languesensible.substack.com/p/ecrire-sur-soi-ne-veut-pas-toujours</link><guid isPermaLink="false">https://languesensible.substack.com/p/ecrire-sur-soi-ne-veut-pas-toujours</guid><dc:creator><![CDATA[Jérôme Stephan]]></dc:creator><pubDate>Thu, 27 Aug 2026 09:17:40 GMT</pubDate><enclosure url="https://substack-post-media.s3.amazonaws.com/public/images/a52f850c-fdf0-4d7f-85aa-3b6da1d9429c_1110x622.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Nous parlons volontiers de &#171; pouvoir de l&#8217;&#233;criture &#187; comme si &#233;crire sur soi d&#233;signait une seule et m&#234;me op&#233;ration. Or un m&#233;decin qui consigne ce qu&#8217;une rencontre avec un patient a produit en lui, une personne qui externalise un probl&#232;me en th&#233;rapie narrative, quelqu&#8217;un qui &#233;crit vingt minutes sur une exp&#233;rience douloureuse ou un autre qui cherche &#224; comprendre pourquoi il vit depuis vingt ans sous l&#8217;injonction de ne jamais &#233;chouer ne font pas exactement la m&#234;me chose.</p><p>Dans tous ces cas, le r&#233;cit occupe une place centrale et peut modifier la mani&#232;re dont une exp&#233;rience est comprise ou racont&#233;e. L&#8217;objet du travail, sa m&#233;thode et sa vis&#233;e diff&#232;rent toutefois.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><p>Les traditions narratives m&#8217;importent moins comme filiations &#224; revendiquer que comme points d&#8217;appui &#224; partir desquels pr&#233;ciser ce qui reste &#224; penser.</p><p>C&#8217;est dans cet &#233;cart que je situe ce que j&#8217;appelle la narrath&#233;rapie existentielle.</p><h3>1/ &#201;couter autrement : la m&#233;decine narrative</h3><p>La m&#233;decine narrative, fond&#233;e par Rita Charon &#224; l&#8217;universit&#233; Columbia au tournant des ann&#233;es 2000, a introduit dans le champ m&#233;dical l&#8217;id&#233;e que le r&#233;cit du patient constitue une condition de la compr&#233;hension clinique plut&#244;t qu&#8217;un suppl&#233;ment humain ajout&#233; au diagnostic. La comp&#233;tence narrative d&#233;signe d&#232;s lors la facult&#233; de reconna&#238;tre une histoire, d&#8217;en suivre la temporalit&#233;, d&#8217;en entendre les silences et d&#8217;accepter d&#8217;en &#234;tre affect&#233;. Le dossier parall&#232;le offre au soignant un espace o&#249; consigner ce que le dossier m&#233;dical ne peut accueillir. L&#8217;horizon de la m&#233;decine narrative demeure la rencontre clinique : le praticien &#233;crit pour mieux recevoir le r&#233;cit de l&#8217;autre.</p><h3>2/ Desserrer l&#8217;histoire dominante : White et Epston</h3><p>L&#8217;approche narrative de Michael White et David Epston, d&#233;velopp&#233;e en Australie et en Nouvelle-Z&#233;lande &#224; partir des ann&#233;es 1980, se tient plus pr&#232;s encore du travail sur les r&#233;cits de soi. En refusant les descriptions qui r&#233;duisent une personne &#224; son probl&#232;me, selon la formule devenue embl&#233;matique : &#171; la personne n&#8217;est pas le probl&#232;me ; le probl&#232;me est le probl&#232;me &#187;, elle recherche les moments o&#249; l&#8217;existence &#233;chappe au r&#233;cit dominant, ce qu&#8217;elle nomme des &#171; issues singuli&#232;res &#187;, et travaille, &#224; partir d&#8217;eux, &#224; &#233;paissir une histoire pr&#233;f&#233;r&#233;e. Son outil premier reste la conversation th&#233;rapeutique, qui vise &#224; desserrer l&#8217;emprise du r&#233;cit satur&#233; par le probl&#232;me et &#224; ouvrir d&#8217;autres possibilit&#233;s de description et d&#8217;action, accord&#233;es aux valeurs et aux engagements de la personne.</p><h3>3/ &#201;crire ce qui nous &#233;prouve : Pennebaker</h3><p>L&#8217;&#233;criture expressive, issue des travaux de James Pennebaker dans les ann&#233;es 1980, repose sur des protocoles dans lesquels les participants &#233;crivent, au cours de plusieurs s&#233;ances br&#232;ves, &#224; propos d&#8217;exp&#233;riences difficiles ou fortement charg&#233;es &#233;motionnellement. Ces recherches ont tent&#233; de mesurer les effets de cette pratique sur diff&#233;rents indicateurs psychologiques et somatiques, avec des r&#233;sultats variables selon les personnes, les contextes et les protocoles. L&#8217;&#233;criture n&#8217;y est pas envisag&#233;e comme un travail litt&#233;raire, dans la mesure o&#249; ce qui importe est le fait de revenir par &#233;crit sur ce qui a &#233;t&#233; v&#233;cu.</p><h3>4/ Travailler l&#8217;histoire qui nous gouverne</h3><p>La narrath&#233;rapie existentielle prend appui sur ces trois traditions et en d&#233;place trois &#233;l&#233;ments.</p><p>Elle se donne d&#8217;abord pour objet le r&#233;cit identitaire, c&#8217;est-&#224;-dire l&#8217;histoire par laquelle le sujet se comprend lui-m&#234;me, s&#8217;autorise certaines conduites, s&#8217;en interdit d&#8217;autres et r&#232;gle une part de ses choix. Elle conduit alors &#224; cette question : quelle histoire silencieuse oriente nos choix, nos renoncements ou nos fid&#233;lit&#233;s au nom d&#8217;une &#233;vidence que nous n&#8217;avons jamais examin&#233;e ?</p><p>Il convient toutefois de marquer une nuance avec le r&#233;cit dominant tel que l&#8217;entend la th&#233;rapie narrative. Dans l&#8217;approche de White et Epston, le travail porte souvent sur des r&#233;cits dominants satur&#233;s par le probl&#232;me, qui restreignent les possibilit&#233;s d&#8217;action et de description de soi. Le r&#233;cit identitaire qui nous int&#233;resse ici peut, lui, ne pas &#234;tre &#233;prouv&#233; comme un probl&#232;me. &#171; Un bon m&#233;decin ne compte pas ses heures &#187; ne ressemble &#224; aucune souffrance ; cette sentence s&#8217;apparente au contraire &#224; une vertu. Il en va de m&#234;me pour des &#233;nonc&#233;s comme : &#171; dans cette famille, on ne se plaint pas &#187;, &#171; je suis celle sur qui tout le monde peut compter &#187; ou &#171; quand on a du talent, on n&#8217;a pas le droit d&#8217;&#233;chouer &#187;. Ces r&#233;cits peuvent &#234;tre flatteurs et coh&#233;rents, et c&#8217;est bien souvent ce qui fait leur force.</p><p>La narrath&#233;rapie existentielle accorde ensuite &#224; l&#8217;&#233;criture un autre statut. Ici, le travail sur la forme devient lui-m&#234;me un lieu de transformation. L&#8217;&#233;criture n&#8217;est donc pas envisag&#233;e seulement comme le prolongement d&#8217;une rencontre ou comme un moyen de revenir sur ce qui a &#233;t&#233; v&#233;cu. Choisir un mot, construire un &#233;nonc&#233;, agencer une sc&#232;ne, soutenir une contradiction, tout cela peut faire appara&#238;tre ce qu&#8217;aucune explication n&#8217;avait permis d&#8217;atteindre. Au-del&#224; de la seule expression, l&#8217;enjeu r&#233;side dans l&#8217;&#233;laboration du texte.</p><p>Enfin, le troisi&#232;me d&#233;placement concerne la vis&#233;e du travail et porte moins sur le contenu du r&#233;cit que sur le rapport que le sujet entretient avec lui. Peut-il le reconna&#238;tre comme un r&#233;cit, en retrouver la provenance, en d&#233;placer un &#233;nonc&#233;, r&#233;pondre de ce qu&#8217;il en fait ? Ce mouvement, que je nomme la reprise d&#8217;auteur, rencontre ce que Paul Ric&#339;ur appelle lui-m&#234;me l&#8217;attestation et qui d&#233;signe la confiance, toujours vuln&#233;rable, par laquelle le sujet se reconna&#238;t capable de dire, d&#8217;agir et de r&#233;pondre de ses actes.</p><div><hr></div><p>Ces quatre approches se compl&#232;tent bien davantage qu&#8217;elles ne s&#8217;excluent. Selon les situations, on peut chercher &#224; mieux recevoir le r&#233;cit d&#8217;autrui, externaliser un probl&#232;me qui nous encombre, consacrer un temps d&#8217;&#233;criture &#224; une exp&#233;rience &#233;prouvante ou examiner l&#8217;histoire au nom de laquelle nous nous croyons tenus d&#8217;agir d&#8217;une certaine mani&#232;re.</p><p>La narrath&#233;rapie existentielle intervient lorsqu&#8217;une histoire, douloureuse ou valorisante, cesse d&#8217;&#234;tre per&#231;ue comme telle et commence &#224; dicter au sujet ce qu&#8217;il doit &#234;tre. La rendre visible, en retrouver la provenance et reprendre position &#224; son &#233;gard, c&#8217;est ce que j&#8217;appelle la reprise d&#8217;auteur.</p><div><hr></div><blockquote><p><span>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.</span><br><span>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.</span><br><span>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.</span><br><span>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</span></p><p><span>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com</span><br><span>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan</span><br><span>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe)</span></p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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L&#8217;homme a soixante ans, le c&#339;ur malade, une gloire mondiale et une jeune &#233;pouse rest&#233;e &#224; Moscou. La femme vient quant &#224; elle de traverser la mer &#201;g&#233;e sur un canot italien, avec ses deux enfants, apr&#232;s dix ans de surveillance polici&#232;re et de passeports refus&#233;s. Elle a fait le voyage pour le rejoindre, et pour arracher ses enfants &#224; un pays qui leur interdisait d&#8217;en sortir. Il a &#233;pous&#233; Vera Tulyakova l&#8217;ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente et n&#8217;a rien dit.</p><p>Il lui obtient un appartement et un poste d&#8217;enseignante de turc &#224; l&#8217;universit&#233; de Varsovie. Puis il rentre &#224; Moscou.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><p>L&#8217;homme s&#8217;appelle N&#226;z&#305;m Hikmet, et l&#8217;histoire, ensuite, ne parle plus que de lui. Elle en parle m&#234;me beaucoup, y compris pour l&#8217;accabler. On d&#233;nonce sa duret&#233;, on s&#8217;indigne de la co&#239;ncidence des dates, on cite ses po&#232;mes d&#8217;amour contre sa conduite. L&#8217;indignation elle-m&#234;me reste une mani&#232;re de le maintenir au centre du r&#233;cit. &#202;tre le coupable d&#8217;une histoire, c&#8217;est encore en &#234;tre le sujet. La femme de la chambre d&#8217;h&#244;tel, dans cette version, occupe la place que le po&#232;me lui avait d&#233;j&#224; donn&#233;e, celle de la destinataire.</p><p>Elle s&#8217;appelait M&#252;nevver Anda&#231;, et sa vie m&#233;rite d&#8217;&#234;tre racont&#233;e dans l&#8217;autre sens.</p><h2>Avant lui</h2><p>Elle na&#238;t &#224; Sofia le 12 f&#233;vrier 1917, d&#8217;un p&#232;re diplomate turc proche de Mustafa Kemal et d&#8217;une m&#232;re fran&#231;aise n&#233;e &#224; Marseille. Elle grandit en France, passe son baccalaur&#233;at &#224; Marseille en 1934, revient &#224; Istanbul l&#8217;ann&#233;e suivante et s&#8217;inscrit &#224; la facult&#233; de droit. Pour n&#8217;avoir &#224; demander d&#8217;argent &#224; personne, elle donne des le&#231;ons de fran&#231;ais. Elle entre ensuite dans l&#8217;administration des transports stambouliotes, &#233;pouse au milieu des ann&#233;es 1940 le peintre Nurullah Berk, l&#8217;une des figures de l&#8217;art moderne turc, et met au monde une fille, Renan.</p><p>En 1934, lorsque la loi turque impose &#224; chacun de porter un nom de famille, Atat&#252;rk lui-m&#234;me, dit-on, attribue &#224; cette famille le nom d&#8217;Anda&#231;, en m&#233;moire d&#8217;un ami mort jeune, le p&#232;re de M&#252;nevver. Anda&#231; veut dire souvenir, m&#233;morial, gage de m&#233;moire. Elle n&#8217;avait pas dix-huit ans quand on lui a donn&#233; pour patronyme la fonction qu&#8217;elle occuperait toute sa vie, celle de garder la m&#233;moire des autres.</p><p>Quand elle commence &#224; rendre visite &#224; son cousin d&#233;tenu &#224; la prison de Bursa, en 1948, elle a trente et un ans, un m&#233;tier, un mariage, un enfant et une culture litt&#233;raire dans deux langues. Le r&#244;le de jeune femme &#233;blouie par le g&#233;nie ne lui va pas.</p><h2>La premi&#232;re traduction</h2><p>&#192; Bursa, l&#8217;administration confisque p&#233;riodiquement au po&#232;te le papier et l&#8217;encre. On rapporte que M&#252;nevver apprenait ses vers par c&#339;ur pendant les parloirs et les transcrivait une fois dehors. La premi&#232;re conservation de cette &#339;uvre serait pass&#233;e par la m&#233;moire d&#8217;une visiteuse.</p><p>Puis Hikmet entame une gr&#232;ve de la faim. Sa compagne r&#233;dige des p&#233;titions, alerte, organise, et surtout traduit en fran&#231;ais les lettres et les po&#232;mes qu&#8217;elle fait passer &#224; Paris. Ces textes atteignent Louis Aragon, Tristan Tzara, les cercles communistes fran&#231;ais, et nourrissent la campagne internationale qui, port&#233;e par la gr&#232;ve de la faim et l&#8217;arriv&#233;e au pouvoir du Parti d&#233;mocrate, aboutit &#224; l&#8217;amnistie de 1950. Elle le traduisait d&#233;j&#224; pour le sauver avant de le traduire pour le transmettre.</p><p>Ils vivent ensemble quelques mois. Leur fils Memet na&#238;t en 1951. En juin de la m&#234;me ann&#233;e, convoqu&#233; &#224; quarante-neuf ans pour un service militaire que ses m&#233;decins jugent mortel, Hikmet fuit la Turquie sur un canot et rejoint un navire roumain. Il laisse derri&#232;re lui une femme et un nourrisson de quelques mois.</p><h2>Dix ans</h2><p>L&#8217;&#201;tat turc se venge sur celle qui reste : passeport syst&#233;matiquement refus&#233;, domicile surveill&#233;, correspondance interdite pendant des ann&#233;es. Les r&#233;cits stambouliotes rapportent qu&#8217;elle portait le caf&#233; aux policiers en faction devant sa porte, les matins d&#8217;hiver. Cette attention dit tout de son caract&#232;re, r&#233;v&#233;lant un m&#233;lange de courtoisie et d&#8217;insolence qui ne conc&#232;de rien.</p><p>Elle enseigne le fran&#231;ais, &#233;l&#232;ve deux enfants, traduit pour vivre. Dans les ann&#233;es 1950, elle donne la version fran&#231;aise de <em>K&#246;y&#252;n Kamburu</em>, roman de Kemal Tahir, publi&#233; &#224; Paris par la maison d&#8217;&#233;dition que dirige Aragon. Le milieu litt&#233;raire d&#8217;Istanbul la paie en rumeurs sur sa vertu, rumeurs qui franchissent le rideau de fer et dont le po&#232;te, &#224; Moscou, se servira plus tard, si l&#8217;on en croit les t&#233;moins de Varsovie, pour all&#233;ger sa propre conscience.</p><p>&#192; partir du milieu des ann&#233;es 1950, les lettres s&#8217;accumulent par centaines. Elle y parle d&#8217;insomnie, de loyers &#224; payer, de la mort de L&#233;autaud, des progr&#232;s en lecture du petit gar&#231;on qui cherche la photographie de son p&#232;re et ne la trouve pas.</p><h2>La travers&#233;e</h2><p>L&#8217;&#233;vasion de juillet 1961 tient du roman d&#8217;espionnage, et elle est l&#8217;&#339;uvre de deux femmes. Joyce Lussu, r&#233;sistante antifasciste italienne et po&#233;tesse, avait rencontr&#233; Hikmet dans un congr&#232;s pour la paix. Devant le refus des partis de gauche italiens de financer l&#8217;op&#233;ration, elle convainc un industriel de pr&#234;ter son bateau &#224; moteur. Lussu entre en Turquie par avion, sous couverture. M&#252;nevver d&#233;joue la surveillance, gagne Ayval&#305;k par la route avec Renan et Memet, embarque. La temp&#234;te faillit les jeter sur les c&#244;tes de Lesbos. Ils passent par l&#8217;Italie, puis la Pologne.</p><p>Elle arrive en Europe en h&#233;ro&#239;ne. Suit l&#8217;&#233;pisode de la chambre d&#8217;h&#244;tel de Varsovie sur laquelle cet article s&#8217;est ouvert.</p><h2>Ce qu&#8217;elle a fait ensuite</h2><p>Elle prend le poste que Hikmet lui a procur&#233; et forme des turcologues polonais. En 1962, elle &#233;crit &#224; Aragon pour le remercier de son soutien pass&#233; et lui annonce, sans un mot d&#8217;amertume, qu&#8217;elle a trouv&#233; du travail. En 1973, elle s&#8217;installe &#224; Paris. Elle traduira pour des institutions fran&#231;aises et travaillera dans une galerie de tapis jusqu&#8217;&#224; l&#8217;&#226;ge de la retraite.</p><p>Ensuite, elle entre chez Gallimard, o&#249; elle devient, sans titre ni contrat pour le dire, la directrice de collection officieuse de la litt&#233;rature turque. Elle traduit Ya&#351;ar Kemal, dont la langue rugueuse des hauts plateaux passait pour intransposable, et re&#231;oit en 1987 un grand prix de traduction pour <em>Le Retour de M&#232;med le Mince</em>. Elle rep&#232;re ensuite un jeune romancier stambouliote que personne n&#8217;attendait en France, convainc Gallimard de le publier et traduit <em>La Maison du silence</em>, <em>Le Livre noir</em>, <em>Le Ch&#226;teau blanc</em>. Orhan Pamuk a reconnu publiquement qu&#8217;il devait son existence fran&#231;aise &#224; cette insistance, et qu&#8217;il avait mesur&#233; la qualit&#233; de sa traductrice &#224; la finesse des questions qu&#8217;elle lui posait sur son texte turc. Le prix Nobel de 2006 a commenc&#233; dans le bureau d&#8217;une femme de soixante-dix ans qui plaidait pour un romancier presque inconnu de ce c&#244;t&#233;-ci de l&#8217;Europe.</p><p>Elle traduit enfin Hikmet : les po&#232;mes, les lettres de prison, le conte pour enfants. Avec G&#252;zin Dino, elle donne &#224; la po&#233;sie du mort la voix fran&#231;aise qu&#8217;elle a conserv&#233;e depuis.</p><h2>Plus difficile que le pardon</h2><p>On dit d&#8217;ordinaire qu&#8217;elle lui a pardonn&#233;. Le mot convient mal. Pardonner soulage l&#8217;offenseur, et rien n&#8217;indique qu&#8217;elle ait souhait&#233; soulager quiconque. Elle n&#8217;a laiss&#233; ni m&#233;moires vengeurs ni entretiens amers, et son silence sur ce point est si complet qu&#8217;il interdit de lui pr&#234;ter une paix int&#233;rieure dont personne n&#8217;a la preuve.</p><p>Ce qu&#8217;elle a fait est plus rare et plus difficile que le pardon. Elle a s&#233;par&#233; deux questions que la douleur confond toujours : celle de ce qu&#8217;un homme lui devait et celle de ce que des textes valaient. Elle a refus&#233; que la blessure d&#233;cide du sort de l&#8217;&#339;uvre. Un lecteur ordinaire aurait ferm&#233; le livre. Elle a consid&#233;r&#233; que la po&#233;sie de Hikmet appartenait &#224; ceux qui ne l&#8217;avaient pas encore lue, et qu&#8217;un diff&#233;rend conjugal, si grave f&#251;t-il, ne suffisait pas &#224; en priver le monde.</p><p>L&#8217;ironie de cette histoire est f&#233;roce. Hikmet a chant&#233; la constance, la fid&#233;lit&#233;, la capacit&#233; de tenir pendant des d&#233;cennies une parole donn&#233;e une fois, et le monde entier r&#233;cite encore ces vers-l&#224;. M&#252;nevver Anda&#231;, elle, a v&#233;cu ce qu&#8217;ils promettaient. Il l&#8217;a &#233;crit, elle l&#8217;a fait. De ces deux-l&#224;, la personne qui lisait le mieux sa morale n&#8217;&#233;tait pas le po&#232;te.</p><p>Elle est morte &#224; M&#233;nerbes, dans le Vaucluse, le 16 mai 1998, &#224; quatre-vingt-un ans. <em>La Vie nouvelle</em>, sa derni&#232;re traduction de Pamuk, para&#238;t peu apr&#232;s.</p><p>Sur la couverture d&#8217;un livre traduit, l&#8217;&#339;il va au nom de l&#8217;auteur. Le sien figurait en dessous, en petits caract&#232;res.</p><div><hr></div><blockquote><p><span>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.</span><br><span>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.</span><br><span>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.</span><br><span>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</span></p><p><span>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com</span><br><span>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan</span><br><span>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe)</span></p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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C&#8217;est l&#8217;une des cons&#233;quences les plus saisissantes de l&#8217;id&#233;e que Pascal formule en 1647, dans la <em>Pr&#233;face pour le Trait&#233; du vide,</em> en consid&#233;rant &#171; toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de si&#232;cles &#187; comme &#171; un m&#234;me homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement &#187;. Cette m&#233;taphore, qui prolonge &#224; sa mani&#232;re l&#8217;ancienne image des nains juch&#233;s sur les &#233;paules des g&#233;ants, est l&#8217;une des plus fortes de la pens&#233;e moderne du progr&#232;s : les individus disparaissent, les g&#233;n&#233;rations se succ&#232;dent, mais l&#8217;humanit&#233;, elle, conserve une partie de ce qu&#8217;elle a appris et peut ainsi poursuivre un mouvement que nul individu ne pourrait accomplir &#224; lui seul. Chaque homme re&#231;oit un monde intellectuel d&#233;j&#224; constitu&#233;, y ajoute parfois quelque chose, puis le transmet &#224; ceux qui viendront apr&#232;s lui. L&#8217;humanit&#233; avance donc parce qu&#8217;elle ne recommence pas enti&#232;rement &#224; chaque naissance.</p><p>Pascal tire de cette id&#233;e une cons&#233;quence pol&#233;mique majeure. Nous appelons &#171; Anciens &#187; ceux qui vivaient dans l&#8217;Antiquit&#233;, comme si l&#8217;anciennet&#233; chronologique leur conf&#233;rait une sorte de maturit&#233; sup&#233;rieure ; or, si l&#8217;humanit&#233; forme un seul homme qui vieillit au fil des si&#232;cles, ce sont au contraire les Modernes qui sont les plus vieux. Aristote, Euclide ou Ptol&#233;m&#233;e appartiennent &#224; l&#8217;enfance de cet homme collectif, tandis que nous b&#233;n&#233;ficions de tout ce qui a &#233;t&#233; d&#233;couvert apr&#232;s eux. Nous ne leur sommes pas sup&#233;rieurs par nature, ni individuellement plus intelligents, mais nous disposons d&#8217;une exp&#233;rience accumul&#233;e &#224; laquelle ils n&#8217;avaient pas acc&#232;s. Pascal le montre &#224; propos de la Voie lact&#233;e : les Anciens pouvaient se tromper sans &#234;tre pour autant d&#233;raisonnables, simplement parce qu&#8217;ils ne disposaient pas encore des instruments qui permettraient plus tard de voir ce qui leur demeurait invisible. La lunette ne rend pas l&#8217;esprit humain plus intelligent ; elle &#233;largit le champ sur lequel son intelligence peut s&#8217;exercer.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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L&#8217;analogie pascalienne doit d&#8217;ailleurs &#234;tre mani&#233;e avec pr&#233;caution : Pascal ne pense pas de la m&#234;me mani&#232;re tous les domaines du savoir et r&#233;serve l&#8217;id&#233;e d&#8217;un progr&#232;s cumulatif aux mati&#232;res o&#249; l&#8217;exp&#233;rience et le raisonnement peuvent s&#8217;ajouter aux acquis ant&#233;rieurs. Disposer de davantage de connaissances ne signifie donc pas n&#233;cessairement progresser de la m&#234;me mani&#232;re en mati&#232;re de jugement, de morale ou d&#8217;esth&#233;tique. L&#8217;IA ne contient ni toute l&#8217;exp&#233;rience humaine, ni toute la v&#233;rit&#233;, ni m&#234;me l&#8217;ensemble du savoir disponible ; elle demeure d&#233;pendante de corpus incomplets, de choix techniques, de biais, d&#8217;omissions et de donn&#233;es parfois erron&#233;es. Elle peut &#233;galement produire des r&#233;ponses fausses avec une assurance trompeuse. Mais il serait tout aussi na&#239;f de ne voir en elle qu&#8217;un automate sophistiqu&#233; ou un simple outil de confort. Avec l&#8217;intelligence artificielle, une partie consid&#233;rable du savoir accumul&#233; par les g&#233;n&#233;rations pr&#233;c&#233;dentes devient accessible sous une forme imm&#233;diatement interrogeable, combinable et mobilisable. Loin de n&#8217;&#234;tre que quantitatif, le changement touche &#224; la mani&#232;re dont un individu peut entrer dans l&#8217;h&#233;ritage intellectuel de l&#8217;humanit&#233;.</p><p>Jusqu&#8217;&#224; pr&#233;sent, le probl&#232;me du savoir humain &#233;tait en effet paradoxal. L&#8217;humanit&#233; pouvait accumuler des biblioth&#232;ques enti&#232;res, multiplier les disciplines, produire des millions d&#8217;ouvrages et d&#8217;articles, mais aucun individu ne pouvait r&#233;ellement parcourir cet h&#233;ritage. Une vie humaine reste trop courte, la sp&#233;cialisation trop forte, les barri&#232;res linguistiques trop nombreuses, et la masse du savoir cro&#238;t beaucoup plus vite que notre capacit&#233; &#224; nous l&#8217;approprier. Nous avions donc r&#233;alis&#233; une partie de l&#8217;intuition pascalienne : l&#8217;homme universel apprenait continuellement, mais chacun de ses repr&#233;sentants demeurait condamn&#233; &#224; n&#8217;acc&#233;der qu&#8217;&#224; une portion infime de sa m&#233;moire. L&#8217;intelligence artificielle ne supprime &#233;videmment pas cette limitation, mais elle la modifie profond&#233;ment. Elle permet d&#8217;explorer rapidement un champ inconnu, de faire appara&#238;tre des rapprochements, de confronter une intuition &#224; des objections, de traduire, de synth&#233;tiser, de comparer, d&#8217;ouvrir en quelques minutes des pistes qui auraient autrefois exig&#233; des jours de recherche.</p><p>Ce qui change alors, ce sont moins nos facult&#233;s elles-m&#234;mes que les conditions dans lesquelles elles peuvent s&#8217;exercer. La formule peut sembler modeste, mais ses cons&#233;quences ne le sont pas. L&#8217;IA ne nous rend pas n&#233;cessairement plus sagaces, plus cr&#233;atifs ou plus rigoureux ; en revanche, elle peut nous permettre de commencer plus loin. De m&#234;me que la lunette donnait acc&#232;s &#224; des ph&#233;nom&#232;nes que l&#8217;&#339;il nu ne pouvait saisir, l&#8217;intelligence artificielle peut mettre &#224; port&#233;e de l&#8217;esprit des relations, des corpus ou des hypoth&#232;ses qu&#8217;un individu isol&#233; aurait eu beaucoup plus de mal &#224; atteindre. Que devient donc l&#8217;exigence intellectuelle lorsque chacun peut mobiliser beaucoup plus vite une part du travail accumul&#233; par les autres ?</p><p>Cette question est d&#8217;autant plus importante que le progr&#232;s technique n&#8217;entra&#238;ne aucun progr&#232;s automatique de l&#8217;esprit. Pascal ne d&#233;fend jamais l&#8217;id&#233;e selon laquelle les Modernes seraient sup&#233;rieurs simplement parce qu&#8217;ils vivent plus tard. Ils disposent d&#8217;un avantage historique, mais encore faut-il qu&#8217;ils sachent s&#8217;en servir. Les connaissances re&#231;ues des Anciens doivent, &#233;crit-il, devenir &#171; les moyens et non pas la fin de notre &#233;tude &#187;. Autrement dit, l&#8217;h&#233;ritage n&#8217;a de valeur que s&#8217;il sert &#224; produire de nouveaux d&#233;passements. Cette formule pourrait presque servir de principe d&#8217;usage pour l&#8217;intelligence artificielle. Si nous lui d&#233;l&#233;guons la formulation, la recherche, la synth&#232;se et bient&#244;t une partie du raisonnement, nous pouvons gagner un temps consid&#233;rable ; mais si ce temps gagn&#233; ne sert qu&#8217;&#224; produire plus rapidement des id&#233;es moyennes, des textes convenus ou des d&#233;cisions paresseuses, nous n&#8217;aurons fait qu&#8217;acc&#233;l&#233;rer la r&#233;p&#233;tition.</p><p>De fait, plus l&#8217;acc&#232;s au savoir devient facile, plus il devient tentant de confondre disponibilit&#233; et compr&#233;hension. Une r&#233;ponse bien formul&#233;e n&#8217;est pas n&#233;cessairement vraie ; une synth&#232;se claire n&#8217;&#233;quivaut pas &#224; une connaissance ma&#238;tris&#233;e ; une liste d&#8217;arguments ne remplace pas le travail par lequel on apprend &#224; les hi&#233;rarchiser, &#224; les &#233;prouver et parfois &#224; les rejeter. L&#8217;intelligence artificielle peut donc produire deux effets contraires. Elle peut appauvrir l&#8217;exercice intellectuel si elle devient un substitut au jugement ; elle peut aussi accro&#238;tre notre exigence en rendant plus difficile l&#8217;excuse de l&#8217;ignorance. Si je peux obtenir en quelques secondes les objections les plus &#233;videntes &#224; mon hypoth&#232;se, je ne peux plus me contenter de les ignorer. Si je peux explorer rapidement plusieurs disciplines, je deviens davantage responsable des limites de mon raisonnement. Si je peux acc&#233;der imm&#233;diatement &#224; des traditions intellectuelles que je connaissais mal, mon ignorance devient moins facilement excusable. Ainsi, &#224; mesure que diminue le co&#251;t d&#8217;acc&#232;s au d&#233;j&#224;-pens&#233;, le seuil &#224; partir duquel une pens&#233;e peut &#234;tre dite exigeante s&#8217;&#233;l&#232;ve. Ce qui constituait hier l&#8217;aboutissement d&#8217;un travail (rassembler des objections, traverser plusieurs disciplines, croiser et confronter des traditions &#233;loign&#233;es) peut devenir demain son point de d&#233;part. L&#8217;IA ne diminue donc pas seulement le co&#251;t de certaines op&#233;rations intellectuelles ; elle peut augmenter le co&#251;t intellectuel de la m&#233;diocrit&#233;. Cette ambigu&#239;t&#233; n&#8217;est d&#8217;ailleurs pas nouvelle : dans le <em>Ph&#232;dre</em>, Platon redoutait d&#233;j&#224; que l&#8217;&#233;criture ne donne l&#8217;apparence du savoir plut&#244;t que le savoir lui-m&#234;me. Toute externalisation de nos capacit&#233;s peut &#224; la fois les augmenter et nous dispenser de les exercer ; l&#8217;IA porte simplement cette contradiction &#224; une &#233;chelle nouvelle.</p><p>L&#8217;intelligence artificielle peut &#234;tre comprise comme un nouvel instrument dans cette longue histoire par laquelle l&#8217;humanit&#233; a appris &#224; conserver et &#224; amplifier ses propres capacit&#233;s. L&#8217;&#233;criture a externalis&#233; la m&#233;moire, l&#8217;imprimerie d&#233;multipli&#233; la transmission, les moteurs de recherche acc&#233;l&#233;r&#233; l&#8217;acc&#232;s &#224; l&#8217;information ; l&#8217;IA permet d&#233;sormais d&#8217;interroger, de reformuler et de recombiner &#224; grande vitesse une partie de cet h&#233;ritage. Elle constitue ainsi moins une intelligence &#233;trang&#232;re venue se substituer &#224; l&#8217;homme qu&#8217;une nouvelle mani&#232;re pour l&#8217;humanit&#233; de se rendre disponible &#224; elle-m&#234;me. Sa port&#233;e v&#233;ritable tient au fait qu&#8217;elle modifie brutalement la distance entre un individu et l&#8217;immense h&#233;ritage intellectuel qui lui pr&#233;existe.</p><p>D&#232;s lors, les performances de la machine importent moins que l&#8217;usage que nous ferons de l&#8217;avance qu&#8217;elle nous procure. Cette avance peut aussi bien devenir un instrument de paresse qu&#8217;un levier d&#8217;exigence. Nous pouvons utiliser l&#8217;intelligence artificielle pour &#233;viter l&#8217;effort, automatiser le d&#233;j&#224;-pens&#233; et produire avec une efficacit&#233; in&#233;dite des formes parfaitement pr&#233;visibles. Nous pouvons aussi l&#8217;utiliser comme Pascal demandait que l&#8217;on utilise les connaissances des Anciens : comme des degr&#233;s. Il ne s&#8217;agit alors plus de r&#233;p&#233;ter plus vite, mais de commencer plus haut ; non de d&#233;l&#233;guer notre pens&#233;e, mais de lui imposer des exigences nouvelles.</p><div><hr></div><blockquote><p><span>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.</span><br><span>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.</span><br><span>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.</span><br><span>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</span></p><p><span>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com</span><br><span>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan</span><br><span>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe)</span></p></blockquote><p></p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Les textes de la machine obtiennent de meilleures notes, sur la qualit&#233; d&#8217;&#233;criture comme sur la capacit&#233; d&#8217;absorption, et les lecteurs identifient tr&#232;s mal l&#8217;origine de ce qu&#8217;ils lisent. Le seul facteur qui am&#233;liore nettement leur score tient &#224; leur familiarit&#233; avec les mod&#232;les eux-m&#234;mes. Une exp&#233;rience ant&#233;rieure, men&#233;e &#224; Pittsburgh sur des po&#232;mes g&#233;n&#233;r&#233;s &#171; &#224; la mani&#232;re de &#187; Shakespeare, Dickinson ou Sylvia Plath, avait donn&#233; un r&#233;sultat plus embarrassant encore : les faux furent mieux not&#233;s que les vrais sur le rythme, l&#8217;imagerie et la beaut&#233;.</p><p>&#12288;On peut recevoir ces r&#233;sultats comme le classement provisoire d&#8217;un match : machine-&#233;crivain, 1-0. Ce serait manquer ce qu&#8217;ils ont d&#8217;int&#233;ressant. Weisberg avance elle-m&#234;me une explication : la prose des mod&#232;les se traite plus facilement, et leurs versions &#233;non&#231;aient explicitement le th&#232;me l&#224; o&#249; les nouvelles humaines laissaient le lecteur le d&#233;duire des paroles et des actes des personnages. Une th&#233;orie plus ancienne permet d&#8217;aller plus loin. Dans un article de 2004, Rolf Reber, Norbert Schwarz et Piotr Winkielman ont propos&#233; une explication du plaisir esth&#233;tique fond&#233;e sur la fluidit&#233; de traitement. Toutes choses &#233;gales par ailleurs, nous accueillons plus favorablement ce que notre cerveau traite facilement, et nous attribuons ensuite cette impression positive &#224; l&#8217;objet lui-m&#234;me. Nous croyons dire : &#171; ceci est bien &#233;crit &#187;, alors qu&#8217;une partie de notre jugement signifie plus modestement : &#171; ceci m&#8217;a &#233;t&#233; facile &#224; lire &#187;. Ajoutons que plus de neuf lecteurs sur dix, dans l&#8217;exp&#233;rience de Pittsburgh, lisaient de la po&#233;sie quelques fois par an tout au plus.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><p>&#12288;L&#8217;affaire d&#233;passe donc la simple concurrence. La machine rend visibles des questions esth&#233;tiques que nous pouvions laisser dormir tant qu&#8217;un &#234;tre humain seul savait produire une prose convaincante. Que signifie &#171; mieux &#233;crire &#187; lorsque la clart&#233;, l&#8217;&#233;l&#233;gance d&#8217;une transition, l&#8217;&#233;quilibre d&#8217;un paragraphe et l&#8217;efficacit&#233; d&#8217;une formule s&#8217;obtiennent en quelques secondes ? Ces qualit&#233;s ne deviennent pas fausses parce qu&#8217;une machine les poss&#232;de, mais leur statut change. Ce qui signalait nagu&#232;re une ma&#238;trise devient une prestation disponible &#224; la demande. Deux issues s&#8217;ouvrent alors. La prose des mod&#232;les s&#8217;installera comme la norme du bien-&#233;crire, ou sa facilit&#233; &#224; reproduire cette norme nous obligera &#224; d&#233;cider &#224; nouveau ce que nous attendons de l&#8217;&#233;criture. Le service que l&#8217;intelligence artificielle rend aujourd&#8217;hui &#224; la litt&#233;rature tient dans cette alternative : elle menace certains privil&#232;ges du m&#233;tier, et elle l&#8217;oblige du m&#234;me coup &#224; examiner lesquels en &#233;taient vraiment.</p><p>&#12288;L&#8217;histoire litt&#233;raire penche vers la seconde issue. &#171; Les inventions d&#8217;inconnu r&#233;clament des formes nouvelles &#187;, &#233;crit Rimbaud en 1871, reprenant l&#8217;exigence que Baudelaire avait plac&#233;e au terme du &#171; Voyage &#187; : plonger au fond de l&#8217;Inconnu pour trouver du nouveau. Les &#339;uvres qui comptent rendent insuffisante la norme dont elles h&#233;ritent, au lieu de l&#8217;ex&#233;cuter parfaitement, et elles d&#233;placent le point &#224; partir duquel nous d&#233;ciderons ensuite qu&#8217;une chose est bien &#233;crite. Le partage notable se situe donc entre une forme disponible et une forme n&#233;cessaire, entre celle qu&#8217;on peut produire pour obtenir un effet et celle que le texte devait inventer pour accomplir ce qu&#8217;il avait &#224; faire.</p><p>&#12288;Les grands mod&#232;les de langage excellent quant &#224; eux dans la production de la facilit&#233;, et leur comp&#233;tence est r&#233;elle. Ils savent formuler une transition efficace, expliciter une relation logique, supprimer une ambigu&#239;t&#233;, &#233;quilibrer un paragraphe. Demandez &#224; un mod&#232;le de rendre un texte plus clair, plus fluide, plus percutant : il s&#8217;en acquittera remarquablement bien. Cette comp&#233;tence m&#233;rite d&#8217;&#234;tre essay&#233;e sur un texte p&#233;tri d&#8217;asp&#233;rit&#233;s. Prenons donc un passage du <em>Cahier d&#8217;un retour au pays natal</em>, qu&#8217;Aim&#233; C&#233;saire publie en 1939 dans la revue <em>Volont&#233;s</em> :</p><blockquote><p>   &#171; Au bout du petit matin, cette ville plate &#8211; &#233;tal&#233;e... </p><p>   Elle rampe sur les mains sans jamais aucune envie de vriller le ciel d&#8217;une stature de protestation. Les dos des maisons ont peur du ciel truff&#233; de feu, leurs pieds des noyades du sol, elles ont opt&#233; de se poser superficielles entre les surprises et les perfidies. Et pourtant elle avance la ville. M&#234;me qu&#8217;elle pa&#238;t tous les jours plus outre sa mar&#233;e de corridors carrel&#233;s de persiennes pudibondes, de cours gluantes, de peintures qui d&#233;goulinent. Et de petits scandales &#233;touff&#233;s, de petites hontes tues, de petites haines immenses p&#233;trissent en bosses et creux les rues &#233;troites o&#249; le ruisseau grimace longitudinalement parmi l&#8217;&#233;tron... &#187;</p></blockquote><p>&#12288;Le passage descend contin&#251;ment, de la r&#233;volte impossible vers l&#8217;architecture, de l&#8217;architecture vers les rancunes, des rancunes vers la mati&#232;re, et s&#8217;ach&#232;ve dans le caniveau, sur un excr&#233;ment.</p><p>&#12288;On imagine volontiers que l&#8217;am&#233;lioration se signalerait par le saccage. Voici la version prudente, celle qu&#8217;un correcteur scrupuleux proposerait sans toucher au vocabulaire ni au mouvement, en se bornant &#224; rendre la phrase grammaticale :</p><blockquote><p>&#171; Au bout du petit matin, cette ville plate, &#233;tal&#233;e. Elle s&#8217;&#233;tend au ras du sol, sans jamais aucune envie de vriller le ciel d&#8217;une stature de protestation. Les maisons ont peur du ciel truff&#233; de feu et de l&#8217;humidit&#233; du sol ; elles ont opt&#233; pour une implantation superficielle, entre les surprises et les perfidies. Et pourtant la ville avance. Elle &#233;tend chaque jour davantage sa masse de corridors carrel&#233;s de persiennes pudibondes, de cours gluantes, de peintures qui d&#233;goulinent. Et de petits scandales &#233;touff&#233;s, de petites hontes tues, de petites haines tenaces creusent les rues &#233;troites o&#249; le ruisseau serpente parmi l&#8217;&#233;tron. &#187;</p></blockquote><p>&#12288;80% des mots subsistent. Les persiennes pudibondes, les cours gluantes, les peintures qui d&#233;goulinent, la stature de protestation, l&#8217;&#233;tron final : rien de ce qui frappe &#224; la lecture n&#8217;a disparu. Chaque correction se d&#233;fend isol&#233;ment devant n&#8217;importe quel jury. Et l&#8217;essentiel est mort.</p><p>&#12288;Regardons ce qui vient d&#8217;&#234;tre supprim&#233;. Le fran&#231;ais construit le verbe &#171; opter &#187; avec les pr&#233;positions &#171; pour &#187; ou &#171; entre &#187; ; C&#233;saire &#233;crit que les maisons ont <em>opt&#233; de se poser</em>, contaminant le verbe par une construction qui se rapporte plut&#244;t &#224; la lexie &#171; d&#233;cider de &#187;. Il les fait ensuite &#171; se poser superficielles &#187;, l&#224; o&#249; la langue ordinaire r&#233;clamerait un adverbe. Il fait pa&#238;tre la ville. Il donne aux haines, dans le m&#234;me souffle, une petitesse et une immensit&#233;. Il accorde un visage au ruisseau, puis &#233;tire sa grimace au moyen d&#8217;un adverbe d&#8217;arpenteur : &#171; longitudinalement &#187;. Prise isol&#233;ment, chacune de ces infractions ressemble &#224; une faute, et n&#8217;importe quel correcteur la signalerait.</p><p>&#12288;Ensemble, pourtant, elles composent un syst&#232;me, et ce syst&#232;me ob&#233;it &#224; trois mouvements. La ville re&#231;oit d&#8217;abord un corps animal : elle rampe sur les mains, puis elle &#171; pa&#238;t sa mar&#233;e de corridors &#187;, et le verbe <em>pa&#238;tre </em>la range parmi les b&#234;tes qu&#8217;on m&#232;ne au p&#226;turage. Personnifi&#233;es, les maisons re&#231;oivent ensuite, &#224; la faveur d&#8217;un processus d&#8217;anthropomorphisation saisissant, un corps humain, avec un dos, des pieds et la peur qui appartient &#224; ce corps. Les affects enfin suivent le chemin contraire, puisque les &#171; petites haines immenses p&#233;trissent en bosses et creux les rues &#233;troites &#187;, et se font ainsi force g&#233;ologique. L&#8217;inanim&#233; s&#8217;anime pendant que l&#8217;immat&#233;riel se fait mati&#232;re. La syntaxe elle-m&#234;me se conforme &#224; ce d&#233;sordre, ne parvenant pas &#224; se poser correctement dans la grammaire, exactement comme les maisons ne parviennent pas &#224; s&#8217;&#233;tablir dans le sol. Aucun &#234;tre humain ne para&#238;t dans ce passage. Le peuple de Fort-de-France s&#8217;y trouve pourtant entier, r&#233;parti dans l&#8217;architecture qui porte sa peur et dans le caniveau qui porte sa honte. La d&#233;shumanisation coloniale s&#8217;ex&#233;cute dans la grammaire au lieu de se d&#233;clarer dans le propos. La version prudente a rendu les mains, les dos, les pieds et le visage &#224; leurs propri&#233;taires l&#233;gitimes, et l&#8217;op&#233;ration s&#8217;est d&#233;faite en cinq retouches que le lecteur press&#233; n&#8217;aurait pas remarqu&#233;es.</p><p>&#12288;Poussons le m&#234;me mouvement jusqu&#8217;&#224; son terme, en demandant cette fois la clart&#233; franche :</p><blockquote><p>&#171; Au petit matin, la ville semblait &#233;tendue et r&#233;sign&#233;e. Ses maisons basses t&#233;moignaient d&#8217;une population &#233;cras&#233;e par la pauvret&#233; et la peur. Derri&#232;re les persiennes se dissimulaient les hontes, les ranc&#339;urs et les conflits d&#8217;une soci&#233;t&#233; min&#233;e par la mis&#232;re. &#187;</p></blockquote><p>&#12288;La version obtenue est plus claire que l&#8217;originale. Elle est correctement rythm&#233;e, presque &#233;l&#233;gante, imm&#233;diatement compr&#233;hensible, et un lecteur press&#233; la traverserait sans le moindre obstacle. Soumise au protocole des chercheurs de l&#8217;universit&#233; de Villanova, elle obtiendrait de meilleures notes que la page de C&#233;saire, sur la lisibilit&#233; comme sur la fluidit&#233;. L&#8217;am&#233;lioration est r&#233;elle, et rien de C&#233;saire n&#8217;y subsiste. Les deux r&#233;&#233;critures accomplissent la m&#234;me op&#233;ration &#224; des degr&#233;s diff&#233;rents, ce qui rend la premi&#232;re plus redoutable que la seconde.</p><p>     La libert&#233; syntaxique de C&#233;saire suppose une possession compl&#232;te de ce qu&#8217;elle d&#233;fait. &#171; M&#234;me qu&#8217;elle pa&#238;t tous les jours plus outre sa mar&#233;e &#187; fait voisiner dans la m&#234;me phrase un tour de langue parl&#233;e avec une locution ancienne que le fran&#231;ais moderne avait rel&#233;gu&#233;e dans l&#8217;usage litt&#233;raire. Chez C&#233;saire, le fran&#231;ais entier se trouve disponible en m&#234;me temps. L&#8217;&#233;l&#232;ve de Louis-le-Grand et de la rue d&#8217;Ulm dispose parfaitement de la norme qu&#8217;il force. Le dernier mot du po&#232;me, &#171; verrition &#187;, que C&#233;saire est all&#233; chercher dans un trait&#233; de gastronomie de 1825 o&#249; Brillat-Savarin d&#233;signe ainsi un mouvement de la langue, et qu&#8217;aucune traduction ne rend, a fait tant couler d&#8217;encre qu&#8217;il n&#8217;aurait vraisemblablement surv&#233;cu &#224; aucune relecture soucieuse de correction.</p><p>&#12288;Nous pouvons alors nommer ce que l&#8217;am&#233;lioration efface. Elle rend explicite une connaissance que le texte obligeait le lecteur &#224; produire, et l&#8217;observation de Weisberg trouve ici sa port&#233;e v&#233;ritable, bien au-del&#224; des nouvelles qu&#8217;elle d&#233;crivait. Comprendre qu&#8217;un ruisseau puisse grimacer longitudinalement demande un travail, et ce travail constituait le savoir m&#234;me de la mis&#232;re antillaise, &#233;prouv&#233;e plut&#244;t qu&#8217;apprise. La version corrig&#233;e livre la conclusion et supprime le chemin. Elle transmet une information l&#224; o&#249; l&#8217;original fabriquait une exp&#233;rience.</p><p>&#12288;C&#233;saire constitue &#233;videmment le cas extr&#234;me, choisi parce qu&#8217;il rend l&#8217;op&#233;ration lisible. La prose ordinaire ne s&#8217;&#233;carte de la norme que d&#8217;un degr&#233; ou deux, et c&#8217;est pr&#233;cis&#233;ment ce qui rend l&#8217;affaire s&#233;rieuse. Dans un roman, ce qui fait style peut, pris isol&#233;ment, ressembler &#224; une maladresse : une r&#233;p&#233;tition de trop, une phrase biscornue, un adjectif inattendu, une virgule d&#233;plac&#233;e. Sur un tel mat&#233;riau, la correction ne d&#233;truit rien de visible. Elle rabote, et le lecteur ne dispose d&#8217;aucun moyen de savoir ce qu&#8217;il aurait &#233;prouv&#233; sans elle. La page de C&#233;saire nous permet de mesurer une perte que nous ne mesurerons jamais ailleurs.</p><p>&#12288;Le mod&#232;le n&#8217;a commis aucune erreur. Il a fait ce qu&#8217;on lui demandait, et il l&#8217;a bien fait. Le danger se trouve ailleurs. Ces propri&#233;t&#233;s que nous r&#233;compensons, la lisibilit&#233; imm&#233;diate, la transition nette, la progression sans heurt, deviennent reproductibles en quelques secondes et en quantit&#233; presque illimit&#233;e. Or une qualit&#233; ne conserve pas la m&#234;me valeur lorsqu&#8217;elle devient abondante. La fluidit&#233; reste une qualit&#233;, elle cesse seulement de suffire comme signe de r&#233;ussite. Ce qui demandait hier une ma&#238;trise peut devenir demain le degr&#233; z&#233;ro de la prose acceptable. Nous y participons sans machine depuis longtemps. J&#8217;y participe moi-m&#234;me lorsque je modifie un titre pour attirer davantage (celui de cet article compris) , ou que je raccourcis un d&#233;veloppement de peur que le lecteur ne d&#233;croche.</p><p>&#12288;C&#8217;est ici que le probl&#232;me change de nature. Les protocoles de Villanova et de Pittsburgh mesuraient un agr&#233;ment de lecture ; ils ne pouvaient mesurer que cela, et sur une telle &#233;chelle la maladresse et l&#8217;&#233;cart occupent la m&#234;me case. Une syntaxe accident&#233;e retient le lecteur parce que son auteur visait la norme et l&#8217;a rat&#233;e. Une phrase de C&#233;saire le retient parce qu&#8217;elle atteint ce qu&#8217;elle vise et que la norme l&#8217;en aurait emp&#234;ch&#233;e. La po&#233;sie constitue &#224; cet &#233;gard un cas limite, puisqu&#8217;elle emploie la langue comme une fin en soi plut&#244;t que comme un simple moyen de communication. Sartre, pr&#233;fa&#231;ant en 1948 l&#8217;anthologie de Senghor, y voyait un fran&#231;ais que le po&#232;te colonis&#233; avait re&#231;u de son ma&#238;tre et fait exploser de l&#8217;int&#233;rieur. Le po&#232;me vaut donc par la relation entre une d&#233;viation et le projet qui la commande, et cette relation ne se trouve pas sur la page.</p><p>     Reste alors &#224; pr&#233;ciser ce que nous appelons une forme n&#233;cessaire. Il ne s&#8217;agit ni de reconstituer l&#8217;intention de l&#8217;auteur ni de rabattre le texte sur sa biographie. La n&#233;cessit&#233; se reconna&#238;t dans le texte lui-m&#234;me, &#224; la mani&#232;re dont un &#233;cart cesse d&#8217;&#234;tre local pour devenir organisateur : il revient, se propage, transforme d&#8217;autres &#233;l&#233;ments, impose sa logique &#224; l&#8217;ensemble. Chez C&#233;saire, la syntaxe heurt&#233;e, les d&#233;placements emphatiques, l&#8217;animation de la ville et la mat&#233;rialisation des affects forment un syst&#232;me. C&#8217;est ce syst&#232;me qui distingue une infraction f&#233;conde d&#8217;une simple maladresse.</p><p>      Cette n&#233;cessit&#233; n&#8217;abolit pas pour autant la situation depuis laquelle une &#339;uvre s&#8217;&#233;crit. Tout &#233;crivain re&#231;oit une langue qu&#8217;il n&#8217;a pas choisie, des formes h&#233;rit&#233;es, des lectures, des usages, et il travaille &#224; l&#8217;int&#233;rieur de cet h&#233;ritage. Mais ce qui importe au lecteur, c&#8217;est de consid&#233;rer comment une langue re&#231;ue est reprise, d&#233;plac&#233;e, parfois retourn&#233;e contre elle-m&#234;me. C&#8217;est en ce sens qu&#8217;on peut parler, avec Ric&#339;ur, d&#8217;attestation au sens d&#8217;un engagement du sujet dans une forme dont il r&#233;pond.</p><p>     Un mod&#232;le, lui, sait d&#233;j&#224; produire de l&#8217;irr&#233;gularit&#233; sur commande : briser une syntaxe, fabriquer une image incongrue, faire b&#233;gayer un membre de phrase. Il saura le faire de mieux en mieux. L&#8217;asp&#233;rit&#233; deviendra donc aussi disponible que la fluidit&#233;, et tout aussi peu concluante &#224; elle seule. Le probl&#232;me critique de demain ne sera pas de pr&#233;f&#233;rer le heurt au lisse, mais de distinguer l&#8217;asp&#233;rit&#233; qui organise une &#339;uvre de celle qui n&#8217;est qu&#8217;un effet reproductible. Les lecteurs de Villanova ne pouvaient pas en juger, puisqu&#8217;on leur demandait seulement s&#8217;ils avaient aim&#233;.</p><p>&#12288;Une phrase lourde reste une phrase lourde, une r&#233;p&#233;tition involontaire demeure une n&#233;gligence, et l&#8217;obscurit&#233; ne garantit pas davantage la profondeur que la clart&#233; ne prouve la superficialit&#233;. Mais une question m&#233;rite d&#233;sormais d&#8217;&#234;tre pos&#233;e devant toute am&#233;lioration : qu&#8217;efface-t-elle ? La r&#233;ponse sera presque toujours rassurante : rien d&#8217;essentiel. Mais, parfois, elle nommera la seule raison pour laquelle cette phrase se justifiait.</p><p>&#12288;Nous continuerons &#224; nous demander si un texte est clair, si un discours est fluide, efficace. Il faudra seulement nous souvenir que ces crit&#232;res ne disent plus &#224; eux seuls ce qu&#8217;est un &#233;crit r&#233;ussi. &#192; mesure que la machine apprendra &#224; produire &#233;galement la fluidit&#233; et l&#8217;asp&#233;rit&#233;, la question se d&#233;placera vers ce qu&#8217;aucune mesure de pr&#233;f&#233;rence ne peut &#233;tablir : cette forme &#233;tait-elle n&#233;cessaire ? La seule question qu&#8217;un mod&#232;le ne posera pas &#224; votre place est celle de savoir ce qu&#8217;elle vous co&#251;te.</p><div><hr></div><blockquote><p><span>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.</span><br><span>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.</span><br><span>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.</span><br><span>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</span></p><p><span>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com</span><br><span>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan</span><br><span>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe)</span></p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Il repasse la journ&#233;e enti&#232;re. Il soup&#232;se les paroles qu&#8217;il a prononc&#233;es, revient sur un mouvement d&#8217;humeur, sur une flatterie accept&#233;e sans broncher, sur une r&#233;plique trop dure adress&#233;e &#224; quelqu&#8217;un qui ne pouvait pas r&#233;pondre. Il pr&#233;cise, au troisi&#232;me livre de son trait&#233; <em>De la col&#232;re</em>, qu&#8217;il ne se dissimule rien et ne passe rien sous silence. Apr&#232;s quoi, il dort mieux.</p><h2>I/ Se conna&#238;tre ou se transformer ?</h2><p>S&#233;n&#232;que reprend une pratique de Sextius, qui, au moment de se retirer pour la nuit, interrogeait son &#226;me : &#171; Quel mal as-tu gu&#233;ri aujourd&#8217;hui ? &#192; quel vice as-tu r&#233;sist&#233; ? En quoi es-tu devenue meilleure ? &#187; L&#8217;exercice appartient &#224; une tradition p&#233;dagogique. On apprend &#224; s&#8217;examiner comme on apprend &#224; supporter le froid, &#224; gouverner une col&#232;re ou &#224; r&#233;sister &#224; une repr&#233;sentation trompeuse. L&#8217;homme s&#8217;entra&#238;ne, comme on r&#233;p&#232;te une gamme.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Examiner sa journ&#233;e, m&#233;moriser une maxime, &#233;prouver volontairement le manque ou trier ses repr&#233;sentations, tout cela ne sert pas &#224; d&#233;couvrir une identit&#233; ; ces gestes visent au contraire une transformation.</p><p>Pour les Anciens, loin d&#8217;&#234;tre une information que l&#8217;on recueille sur soi sans &#234;tre soi-m&#234;me alt&#233;r&#233;, la v&#233;rit&#233; se paie d&#8217;un exercice : le sujet doit devenir capable de la recevoir. Pierre Hadot a ainsi reproch&#233; &#224; Foucault d&#8217;avoir trop rapproch&#233; ces pratiques d&#8217;une &#171; esth&#233;tique de l&#8217;existence &#187;, comme si le philosophe antique cherchait &#224; composer sa personnalit&#233; avec &#233;l&#233;gance. Dans la lecture de Hadot, le sto&#239;cien cherche moins &#224; construire une figure singuli&#232;re de lui-m&#234;me qu&#8217;&#224; affaiblir l&#8217;emprise de ses d&#233;fauts.</p><p>L&#8217;exercice antique ne se d&#233;roule pourtant pas tout entier dans le secret. Les <em>Lettres &#224; Lucilius</em> sont une &#339;uvre compos&#233;e pour circuler. S&#233;n&#232;que sait qu&#8217;il sera lu ; il promet m&#234;me &#224; Lucilius que son nom survivra gr&#226;ce &#224; leur correspondance. Dans son trait&#233; <em>De la vie heureuse</em>, il r&#233;pond publiquement &#224; ceux qui lui reprochent sa richesse et l&#8217;&#233;cart entre sa vie et ses principes. Son travail sur lui-m&#234;me n&#8217;a peut-&#234;tre pas pour but de produire une figure singuli&#232;re ; d&#232;s lors qu&#8217;il l&#8217;expose, il donne pourtant &#224; lire l&#8217;image d&#8217;un homme puissant qui reconna&#238;t ses contradictions et s&#8217;exerce au d&#233;tachement sous le regard de ses lecteurs.</p><p>La publication n&#8217;annule pas pour autant la fonction de l&#8217;exercice. Tout d&#233;pend de ce que l&#8217;&#233;criture fait du d&#233;faut qu&#8217;elle expose. Le traite-t-elle comme un obstacle dont il faut r&#233;duire l&#8217;emprise, ou comme une mati&#232;re que le r&#233;cit conserve et met en valeur ?</p><h2>II/ De l&#8217;aveu &#224; l&#8217;extimit&#233;</h2><p>Dans la lettre 87, S&#233;n&#232;que raconte un voyage effectu&#233; avec Maximus dans une voiture de ferme. Leur &#233;quipage est pauvre : quelques esclaves tiennent dans un seul chariot, un matelas repose &#224; m&#234;me le sol, deux manteaux servent l&#8217;un de couche et l&#8217;autre de couverture, le muletier marche pieds nus. Mais lorsqu&#8217;un &#233;quipage plus &#233;l&#233;gant les d&#233;passe, S&#233;n&#232;que rougit encore.</p><p>Il diagnostique aussit&#244;t ce rougissement : ses principes ne sont pas solidement install&#233;s en lui. Il se soucie toujours de l&#8217;opinion des passants. L&#8217;aveu sert la cure avant de servir la page. S&#233;n&#232;que ne veut pas devenir l&#8217;homme qui rougit avec davantage d&#8217;&#233;l&#233;gance ; il veut cesser de rougir.</p><p>En ao&#251;t 2022, Braden Wallake, trente-deux ans, patron d&#8217;une agence de marketing de Columbus, publie sur LinkedIn une photographie de lui-m&#234;me en larmes. Il vient de licencier deux salari&#233;s et annonce qu&#8217;il n&#8217;a jamais rien partag&#233; d&#8217;aussi vuln&#233;rable. Le billet recueille plus de trente mille approbations et plusieurs milliers de commentaires. Le lendemain, accus&#233; de narcissisme et de coup publicitaire, il se d&#233;signe lui-m&#234;me comme &#171; le patron qui pleure &#187; et assure qu&#8217;il ne cherchait pas &#224; se poser en victime.</p><p>Trois d&#233;tails compliquent pourtant sa d&#233;fense : son agence vend pr&#233;cis&#233;ment l&#8217;optimisation des publications LinkedIn ; le visage en larmes a &#233;t&#233; cadr&#233; par celui qui pleure ; enfin, il pr&#233;sente comme le r&#233;sultat le plus pr&#233;cieux de l&#8217;affaire les messages d&#8217;autres patrons venus lui dire qu&#8217;ils traversaient la m&#234;me &#233;preuve.</p><p>Rien n&#8217;oblige &#224; le tenir pour un cynique. Il avait renonc&#233; &#224; son salaire pendant dix-huit mois et vivait avec sa compagne dans un van afin de r&#233;duire leurs d&#233;penses. Sa d&#233;tresse peut &#234;tre parfaitement sinc&#232;re. La strat&#233;gie ne remplace pas n&#233;cessairement l&#8217;&#233;motion ; elle peut entrer dans la forme que celle-ci prend et dans la mani&#232;re dont elle cherche &#224; &#234;tre reconnue.</p><p>Serge Tisseron nomme &#171; extimit&#233; &#187; le mouvement par lequel une personne expose une partie de son intimit&#233; afin qu&#8217;elle soit reconnue, confirm&#233;e ou transform&#233;e par le regard d&#8217;autrui. Je ne montre plus seulement ce que je suis ; je cherche &#224; savoir ce que je suis en observant ce que ma manifestation provoque. Responsable, courageux, narcissique, manipulateur, humain ? La r&#233;ponse se construit sous la publication, commentaire apr&#232;s commentaire. Le public n&#8217;assiste plus seulement &#224; l&#8217;op&#233;ration mais en devient l&#8217;un des instruments.</p><p>La sym&#233;trie entre S&#233;n&#232;que et Wallake para&#238;t d&#8217;abord compl&#232;te : deux hommes puissants reconnaissent publiquement qu&#8217;ils ne sont pas &#224; la hauteur des principes qu&#8217;ils professent. S&#233;n&#232;que compose lui aussi une image de lui-m&#234;me. La diff&#233;rence tient donc moins &#224; l&#8217;existence d&#8217;une mise en sc&#232;ne qu&#8217;&#224; sa fonction.</p><p>Le lecteur de S&#233;n&#232;que assiste &#224; un exercice qui vise &#224; affaiblir le d&#233;faut expos&#233;, sans avoir &#224; en fixer le sens ni &#224; en valider la sinc&#233;rit&#233;. Wallake remet son aveu au jugement de l&#8217;audience. Le rougissement de S&#233;n&#232;que s&#8217;use dans le traitement qui le prend pour objet ; les larmes de Wallake se conservent dans le fichier qui les a rendues publiques.</p><h2>III/ Du souci de soi au profil de soi</h2><p>Foucault ne s&#8217;arr&#234;te pas &#224; l&#8217;examen antique. Sa g&#233;n&#233;alogie suit pr&#233;cis&#233;ment la transformation qui conduit de la v&#233;rification des actes &#224; l&#8217;obligation chr&#233;tienne de manifester devant un tiers les pens&#233;es, les tentations et la v&#233;rit&#233; cach&#233;e du sujet. Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;une simple continuation : un autre r&#233;gime de v&#233;rit&#233; se met en place. L&#8217;exercice antique cherchait &#224; rectifier une conduite ; les pratiques chr&#233;tiennes ont progressivement exig&#233; que le sujet se d&#233;chiffre, se dise et ne conserve en lui aucune pens&#233;e soustraite au regard du directeur de conscience.</p><p>Nos r&#233;seaux ne sont &#233;videmment pas des confessionnaux, mais ils r&#233;activent quelque chose de cette structure : une int&#233;riorit&#233; ne para&#238;t pleinement vraie qu&#8217;apr&#232;s avoir &#233;t&#233; exprim&#233;e devant quelqu&#8217;un.</p><p>Le tiers a seulement chang&#233; de forme. Ce n&#8217;est plus le directeur de conscience, mais une audience dispers&#233;e, anonyme et mesurable. Elle ne r&#233;pond pas par l&#8217;absolution, mais par des chiffres. Le c&#339;ur, le commentaire, le partage et le nombre de vues deviennent les signes minuscules de l&#8217;authenticit&#233; reconnue.</p><p>L&#8217;examen sto&#239;cien v&#233;rifiait une conduite ; l&#8217;aveu chr&#233;tien manifestait une v&#233;rit&#233; int&#233;rieure ; l&#8217;aveu num&#233;rique produit un profil.</p><p>L&#8217;objection adress&#233;e par Pierre Hadot &#224; l&#8217;interpr&#233;tation foucaldienne des exercices antiques prend ici un relief inattendu. D&#232;s que le travail sur soi est pens&#233; comme composition d&#8217;une figure singuli&#232;re, il devient difficile de tracer la fronti&#232;re entre transformation de soi et pr&#233;sentation de soi. Les r&#233;seaux rendent visible l&#8217;ambigu&#239;t&#233; de l&#8217;esth&#233;tique de l&#8217;existence : ce qui devait modifier une vie peut devenir la forme avantageuse sous laquelle cette vie se pr&#233;sente aux autres.</p><p>Richard Sennett a d&#233;crit cette tyrannie de l&#8217;intimit&#233; : la valeur publique d&#8217;un individu se mesure de plus en plus &#224; la v&#233;rit&#233; personnelle qu&#8217;il para&#238;t r&#233;v&#233;ler. Il ne suffit plus qu&#8217;un dirigeant agisse de fa&#231;on juste ou assume les cons&#233;quences de ses d&#233;cisions ; il doit exhiber l&#8217;homme sinc&#232;re qui se cacherait derri&#232;re sa fonction. En publiant sa douleur au moment d&#8217;annoncer des licenciements, Wallake fournit la preuve affective qu&#8217;il demeure humain en les accomplissant.</p><p>Revenons &#224; la lampe. L&#8217;examen du soir r&#233;clame l&#8217;obscurit&#233;, le silence de la maison et l&#8217;absence de tout t&#233;moin. La photographie de Columbus r&#233;clame une lumi&#232;re suffisante, un visage cadr&#233; et une audience appel&#233;e &#224; donner sens &#224; l&#8217;&#233;motion.</p><p>La diff&#233;rence r&#233;side moins dans l&#8217;existence du regard que dans la place qu&#8217;on lui accorde. Est-il le t&#233;moin secondaire d&#8217;une transformation qui le pr&#233;c&#232;de, ou devient-il la condition m&#234;me de cette transformation ?</p><p>J&#8217;&#233;cris ces lignes sur une plateforme qui m&#8217;indique combien de personnes les ont lues. Le paragraphe o&#249; je me montre clairvoyant sur les pi&#232;ges de l&#8217;aveu public fonctionne exactement comme un aveu public. Je ne suis donc pas du c&#244;t&#233; de S&#233;n&#232;que face &#224; Wallake. Je suis avec Wallake sous la lumi&#232;re. La d&#233;nonciation du profil am&#233;liore encore mon profil ; ma clairvoyance devient une qualit&#233; offerte &#224; l&#8217;approbation.</p><p>Il me reste bien des pages que je n&#8217;ai jamais publi&#233;es. J&#8217;aimerais croire que l&#8217;&#233;criture n&#8217;y donne pas davantage d&#8217;&#233;clat &#224; mes d&#233;fauts, mais r&#233;duit peu &#224; peu leur emprise. Mais ces pages sont inv&#233;rifiables par construction. Le lecteur ne dispose que de ma parole, et cette pr&#233;tention &#224; poss&#233;der, derri&#232;re le profil visible, un travail plus secret et plus vrai appartient encore au profil. Pour en fournir la preuve, il me faudrait exposer ces pages et d&#233;truire pr&#233;cis&#233;ment ce que je leur attribue.</p><p>S&#233;n&#232;que &#233;teint la lampe. D&#232;s qu&#8217;il le raconte, pourtant, nous la voyons.</p><div><hr></div><blockquote><p><span>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.</span><br><span>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.</span><br><span>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.</span><br><span>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</span></p><p><span>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com</span><br><span>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan</span><br><span>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe)</span></p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[Et si cette vie n'était pas la vôtre ?]]></title><description><![CDATA[Tolsto&#239;, Ivan Illitch et les existences que nous prenons pour les n&#244;tres]]></description><link>https://languesensible.substack.com/p/et-si-cette-vie-netait-pas-la-votre</link><guid isPermaLink="false">https://languesensible.substack.com/p/et-si-cette-vie-netait-pas-la-votre</guid><dc:creator><![CDATA[Jérôme Stephan]]></dc:creator><pubDate>Thu, 30 Jul 2026 09:54:31 GMT</pubDate><enclosure url="https://substack-post-media.s3.amazonaws.com/public/images/65e08f7b-3275-44cd-8a80-5ea009d367ff_1192x662.png" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>En 1886, Tolsto&#239; publie <em>La Mort d&#8217;Ivan Illitch</em> l&#8217;histoire d&#8217;un homme qui a r&#233;ussi sa vie et qui d&#233;couvre, au moment de la perdre, qu&#8217;elle n&#8217;&#233;tait peut-&#234;tre pas la sienne.</p><p>Ivan Illitch Golovine est magistrat. Il a quarante-cinq ans, une carri&#232;re honorable, un appartement soigneusement d&#233;cor&#233;, une femme, des enfants et les relations qu&#8217;exige son rang. Il n&#8217;est ni cruel ni corrompu, encore moins monstrueux. Il a simplement v&#233;cu comme il convenait de vivre dans son milieu : correctement, agr&#233;ablement, &#171; comme il faut &#187;.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><p>Lorsque le r&#233;cit commence, il est d&#233;j&#224; mort.</p><p>Ses coll&#232;gues apprennent la nouvelle au tribunal. Leur premi&#232;re pens&#233;e va aux promotions que ce d&#233;c&#232;s pourrait engendrer. Sa veuve s&#8217;informe de la pension qu&#8217;elle pourra obtenir. Ses amis regrettent surtout de devoir assister aux fun&#233;railles. La mort d&#8217;un homme devient aussit&#244;t une vacance de poste, une formalit&#233; sociale, une affaire de calcul.</p><p>Tolsto&#239; peut alors remonter le cours de son existence. Nous savons d&#233;j&#224; comment elle finit ; reste &#224; comprendre ce qui, dans cette vie apparemment r&#233;ussie, rel&#232;ve d&#8217;une tristesse fonci&#232;re. Car Ivan Illitch ne d&#233;couvre pas seulement qu&#8217;il va mourir. La maladie l&#8217;oblige &#224; examiner une question qu&#8217;il avait toujours &#233;vit&#233;e : qui a r&#233;ellement choisi la vie qu&#8217;il a men&#233;e ?</p><h4><strong>La mort &#224; la premi&#232;re personne</strong></h4><p>Ivan Illitch sait que tous les hommes meurent. Ce qu&#8217;il ne parvient pas &#224; concevoir, c&#8217;est que cette v&#233;rit&#233; puisse le concerner personnellement.</p><p>Il se rappelle un syllogisme appris dans son manuel de logique :</p><p>&#171; Ca&#239;us est un homme ; tous les hommes sont mortels ; donc Ca&#239;us est mortel. &#187;</p><p>Le raisonnement est irr&#233;futable. Mais Ca&#239;us n&#8217;est qu&#8217;un exemple scolaire, un homme quelconque plac&#233; dans une proposition g&#233;n&#233;rale. Ivan, lui, a &#233;t&#233; Vania (le diminutif russe d&#8217;Ivan), un petit gar&#231;on qui aimait l&#8217;odeur d&#8217;une balle en cuir, baisait la main de sa m&#232;re et &#233;coutait le frou-frou de sa robe de soie.</p><p>Que Ca&#239;us meure para&#238;t naturel. En revanche, que Vania disparaisse est inconcevable.</p><p>Cette sc&#232;ne est souvent r&#233;duite au d&#233;ni de la mort. Tolsto&#239; montre pourtant quelque chose de plus profond : l&#8217;impuissance d&#8217;une v&#233;rit&#233; g&#233;n&#233;rale &#224; contenir la singularit&#233; d&#8217;une existence. La logique peut certes classer Ivan parmi les mortels ; mais elle ne peut rendre compte de ce qu&#8217;a &#233;t&#233; Vania. Entre &#171; tous les hommes &#187; et &#171; moi &#187;, il reste un ab&#238;me.</p><p>L&#8217;odeur de la balle en cuir fait alors resurgir ce que cette existence r&#233;gl&#233;e avait recouvert. Elle ne prouve rien, ne d&#233;finit aucune identit&#233; prestigieuse. Elle restitue simplement une exp&#233;rience que personne d&#8217;autre n&#8217;a v&#233;cue exactement ainsi.</p><p>La mort accomplit donc ce que la vie d&#8217;Ivan avait constamment &#233;vit&#233; : elle le reconduit vers la premi&#232;re personne. Sa carri&#232;re peut &#234;tre imit&#233;e, son r&#244;le repris, sa place occup&#233;e par un coll&#232;gue ; mais personne ne peut mourir &#224; sa place.</p><p>Ivan d&#233;couvre ainsi son irrempla&#231;abilit&#233; au moment m&#234;me o&#249; la soci&#233;t&#233; s&#8217;appr&#234;te d&#233;j&#224; &#224; le remplacer. Il retrouve Vania lorsqu&#8217;il ne lui reste presque plus de temps pour vivre autrement.</p><p>Mais pourquoi Ivan a-t-il v&#233;cu si longtemps comme un Ca&#239;us ? Comment l&#8217;enfant singulier, fait de sensations, d&#8217;attachements et de souvenirs qui n&#8217;appartiennent qu&#8217;&#224; lui, s&#8217;est-il laiss&#233; recouvrir par un personnage social presque enti&#232;rement pr&#233;visible ?</p><h4><strong>Comment Vania devient Ivan Illitch</strong></h4><p>Si Ivan Illitch a v&#233;cu du c&#244;t&#233; de Ca&#239;us, ce n&#8217;est pas seulement parce qu&#8217;il a respect&#233; les convenances de son milieu. Sa profession lui a appris &#224; retrancher de chaque existence tout ce qui r&#233;siste &#224; la forme g&#233;n&#233;rale.</p><p>Devenu juge d&#8217;instruction, il acquiert, &#233;crit Tolsto&#239;, l&#8217;art d&#8217;&#233;carter d&#8217;une affaire les circonstances jug&#233;es &#233;trang&#232;res et de lui donner la forme sous laquelle elle doit appara&#238;tre sur le papier, sa propre personnalit&#233; en &#233;tant enti&#232;rement exclue. Les personnes deviennent des accus&#233;s ou des t&#233;moins ; leurs actes, des pi&#232;ces de proc&#233;dure ; leurs vies, des dossiers que l&#8217;on peut classer, transmettre et juger. La proc&#233;dure est ainsi devenue pour Ivan une mani&#232;re de percevoir le monde.</p><p>La grande tradition moderne du fonctionnaire, de Gogol &#224; Kafka, met souvent en sc&#232;ne un individu &#233;cras&#233; par l&#8217;appareil administratif. Tolsto&#239; choisit une situation plus inqui&#233;tante : loin d&#8217;&#234;tre broy&#233; par l&#8217;institution, Ivan en &#233;pouse au contraire parfaitement la forme. Il aime sa comp&#233;tence, son pouvoir, sa ma&#238;trise des r&#232;gles et la distance courtoise qu&#8217;il sait maintenir avec ceux qui d&#233;pendent de lui. La bureaucratie a fini par coloniser jusqu&#8217;&#224; la structure de son jugement.</p><p>Cette d&#233;l&#233;gation commence d&#232;s sa jeunesse. &#192; l&#8217;&#201;cole de droit, Ivan commet certains actes qui lui inspirent d&#8217;abord de la honte. Puis, il constate que des personnages haut plac&#233;s se comportent de la m&#234;me mani&#232;re sans s&#8217;en juger diminu&#233;s. Il ne d&#233;cide pas alors que ces actes sont bons ; il cesse simplement de les consid&#233;rer comme mauvais. Il a confi&#233; son jugement critique &#224; ceux qui occupent le sommet de la hi&#233;rarchie.</p><p>Son mariage proc&#232;de de la m&#234;me logique. Prascovie F&#233;dorovna lui pla&#238;t, mais ce plaisir ne devient une raison suffisante qu&#8217;en tant qu&#8217;il co&#239;ncide avec l&#8217;approbation des gens importants. Il serait excessif d&#8217;affirmer qu&#8217;Ivan ne choisit pas sa femme :<s> </s>il la choisit, mais parmi les femmes que son milieu lui pr&#233;sente comme convenables. Son inclination personnelle et l&#8217;approbation sociale sont devenues presque impossibles &#224; distinguer. Son appartement r&#233;v&#232;le d&#8217;ailleurs cette confusion sous sa forme la plus visible. Ivan consacre une &#233;nergie consid&#233;rable &#224; choisir les tentures, les meubles anciens, les bronzes et les papiers peints qui doivent donner &#224; son int&#233;rieur un caract&#232;re original. Toutefois, Tolsto&#239; pr&#233;cise aussit&#244;t que ce d&#233;cor ressemble &#224; tous les appartements des personnes qui veulent ressembler aux riches. Ivan &#233;prouve avec le plus de force le sentiment d&#8217;exprimer sa singularit&#233; au moment exact o&#249; il reproduit une s&#233;rie.</p><p>Heidegger appellera plus tard le &#171; On &#187; ce r&#233;gime impersonnel de l&#8217;existence quotidienne dans lequel les possibilit&#233;s de chacun sont d&#233;j&#224; d&#233;finies par ce qui se fait, se pense et se d&#233;sire commun&#233;ment : on travaille, on se marie, on r&#233;ussit, on se comporte comme il convient. Le rapprochement ne fait pas de Tolsto&#239; un pr&#233;curseur conscient de Heidegger. Il permet de mesurer la pr&#233;cision de son intuition : le pouvoir social le plus efficace ne commande pas n&#233;cessairement de l&#8217;ext&#233;rieur. Il fournit au sujet les d&#233;sirs qu&#8217;il reconna&#238;tra ensuite comme les siens.</p><p>Ivan a re&#231;u une histoire &#233;crite par d&#8217;autres, mais il a aussi collabor&#233; &#224; sa r&#233;daction, l&#8217;a rendue coh&#233;rente, l&#8217;a d&#233;fendue contre les d&#233;sordres de la vie et l&#8217;a finalement sign&#233;e de son nom. &#192; chaque &#233;tape, il a retranch&#233; ce qui ne pouvait entrer dans le r&#244;le : le conflit conjugal derri&#232;re les r&#232;gles du mariage, la souffrance des justiciables derri&#232;re les formes du droit, la banalit&#233; du d&#233;cor derri&#232;re l&#8217;illusion du go&#251;t personnel.</p><p>La terrible ironie du r&#233;cit tient &#224; cette sym&#233;trie : Ivan a pass&#233; sa vie &#224; faire dispara&#238;tre les personnes derri&#232;re leur dossier ; la maladie va maintenant le faire dispara&#238;tre derri&#232;re son rein et son intestin.</p><p>Et cette fois, c&#8217;est lui qui saura tout ce que la forme laisse dehors.</p><h4><strong>&#171; Ce n&#8217;&#233;tait pas cela &#187;</strong></h4><p>La maladie ne conduit pas imm&#233;diatement Ivan &#224; la v&#233;rit&#233;. Elle d&#233;truit d&#8217;abord, l&#8217;un apr&#232;s l&#8217;autre, les moyens par lesquels il avait toujours tenu cette v&#233;rit&#233; &#224; distance. Le travail ne l&#8217;absorbe plus, les cartes perdent leur attrait, les m&#233;decins ne parviennent plus &#224; r&#233;duire son angoisse &#224; une affaire de rein ou d&#8217;intestin. M&#234;me l&#8217;appartement qu&#8217;il avait compos&#233; avec tant de soin cesse d&#8217;&#234;tre un d&#233;cor protecteur : chaque rideau, chaque meuble, chaque objet lui rappelle d&#233;sormais l&#8217;existence qu&#8217;il a consacr&#233;e aux apparences.</p><p>Priv&#233; de ces &#233;crans, Ivan se met &#224; relire sa vie &#224; rebours. Les souvenirs r&#233;cents lui paraissent vides ; ceux de l&#8217;enfance conservent au contraire une intensit&#233; presque douloureuse. Loin de faire de l&#8217;enfance un &#226;ge de puret&#233; oppos&#233; &#224; la corruption adulte, cette remont&#233;e dans les souvenirs r&#233;v&#232;le une diminution progressive de la vie &#233;prouv&#233;e. Ivan croyait progresser &#224; mesure qu&#8217;il accumulait les promotions, l&#8217;argent et la consid&#233;ration ; il d&#233;couvre que cette ascension sociale avait co&#239;ncid&#233; avec un appauvrissement de son existence.</p><p>Cette relecture ne le lib&#232;re pourtant pas encore. Elle ouvre en lui un proc&#232;s.</p><p>Ivan reconna&#238;t la m&#233;diocrit&#233; de sa carri&#232;re, l&#8217;&#233;chec de son mariage, la vanit&#233; de ses plaisirs. Mais il continue de produire les arguments de sa d&#233;fense : il a rempli son devoir, respect&#233; les formes, men&#233; une existence correcte. Il n&#8217;a pas &#233;t&#233; criminel. Il n&#8217;a rien fait que son monde puisse s&#233;rieusement lui reprocher.</p><p>Sa derni&#232;re r&#233;sistance tient &#224; ce r&#233;cit justificatif : Ivan pressent que sa vie a pris une mauvaise direction, mais il ne peut encore renoncer &#224; tout ce qui la rendait, &#224; ses yeux, irr&#233;prochable.</p><p>Dans les derni&#232;res pages, Tolsto&#239; donne &#224; l&#8217;agonie la forme d&#8217;un sac noir dans lequel Ivan est pouss&#233; sans parvenir &#224; entrer tout entier. Il r&#233;siste, souffre et s&#8217;accroche. Ce qui l&#8217;emp&#234;che de consentir &#224; la v&#233;rit&#233; qui s&#8217;impose &#224; lui n&#8217;est plus seulement la peur de mourir, mais la conviction persistante que sa vie &#171; n&#8217;avait pas &#233;t&#233; mauvaise &#187;. Il lui faudrait renoncer au r&#233;cit qui l&#8217;absout encore. Lorsqu&#8217;il y parvient enfin, l&#8217;aveu tient en quelques mots : &#171; Oui, ce n&#8217;&#233;tait pas cela. &#187;</p><p>Ivan comprend alors que l&#8217;erreur ne r&#233;sidait pas dans un &#233;pisode isol&#233;, mais dans l&#8217;orientation g&#233;n&#233;rale de son existence. Les faits demeurent les m&#234;mes, mais leur sens bascule. Ce qu&#8217;il tenait pour une progression appara&#238;t comme un &#233;loignement ; ce qu&#8217;il appelait devoir, comme une soumission. Le r&#233;cit qu&#8217;il confondait avec sa vie lui appara&#238;t enfin comme une construction longtemps prot&#233;g&#233;e de tout soup&#231;on.</p><p>Cette d&#233;couverte survient trop tard pour permettre de r&#233;agir et de changer. Ivan ne recommencera pas sa carri&#232;re, ne r&#233;parera pas son mariage, ne deviendra pas le p&#232;re qu&#8217;il aurait pu &#234;tre. Tolsto&#239; lui laisse seulement un instant. Son fils saisit sa main et la couvre de larmes ; Ivan aper&#231;oit ensuite le visage de sa femme. Pour la premi&#232;re fois, il ne les regarde plus &#224; partir de ce qu&#8217;ils lui doivent ou de la mani&#232;re dont ils aggravent sa souffrance. Il voit leur douleur. Sa derni&#232;re reprise ne consiste donc pas &#224; produire une version plus favorable de son pass&#233;. Elle tient dans un d&#233;placement du regard : Ivan cesse de d&#233;fendre son histoire et cherche, dans le temps qui lui reste, &#224; ne plus faire de sa souffrance le centre de toute chose. Il voudrait demander pardon. Le mot se brise dans sa bouche, mais l&#8217;acte int&#233;rieur a d&#233;j&#224; eu lieu.</p><div><hr></div><p>C&#8217;est ici que <em>La Mort d&#8217;Ivan Illitch</em> rejoint le plus profond&#233;ment la narrath&#233;rapie existentielle. La reprise d&#8217;une histoire commence lorsque les crit&#232;res qui l&#8217;ont orient&#233;e, jug&#233;e et justifi&#233;e cessent d&#8217;aller de soi et deviennent enfin visibles, discutables, sans qu&#8217;un r&#233;cit plus consolateur vienne simplement recouvrir le pr&#233;c&#233;dent. Chez Ivan, ce d&#233;placement s&#8217;accomplit lorsqu&#8217;il ne confond plus l&#8217;ordre social qui a gouvern&#233; ses choix avec l&#8217;ordre naturel des choses. Ce qu&#8217;il avait toujours d&#233;fendu comme l&#8217;&#233;vidence m&#234;me de sa vie lui appara&#238;t enfin comme une construction qu&#8217;il aurait pu interroger.</p><p>Tolsto&#239; pousse alors l&#8217;ironie jusqu&#8217;&#224; la cruaut&#233; : Ivan retrouve une forme d&#8217;autorit&#233; sur son existence au moment o&#249; il ne peut presque plus la transformer. Sa mort lui r&#233;v&#232;le qu&#8217;un homme peut passer sa vie &#224; d&#233;fendre comme sienne une forme d&#8217;existence dont il n&#8217;a jamais examin&#233; les principes.</p><div><hr></div><blockquote><p><span>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.</span><br><span>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.</span><br><span>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.</span><br><span>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</span></p><p><span>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com</span><br><span>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan</span><br><span>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe) </span></p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Le lendemain matin, plusieurs centaines d&#8217;hommes entrent dans Londres &#224; la suite du comte d&#8217;Essex et d&#233;fient le pouvoir de la reine. La repr&#233;sentation devait pr&#233;parer les esprits. Et la pi&#232;ce s&#8217;intitulait <em>Richard II</em>, de William Shakespeare.</p><p>Cette affaire tient en quelques dates d&#8217;archives, et je vais les donner toutes. Mais je voudrais surtout montrer pourquoi elle nous concerne encore, nous qui avons rang&#233; la litt&#233;rature au rayon des loisirs inoffensifs. L&#8217;Angleterre de 1601 croyait qu&#8217;un r&#233;cit pouvait agir sur le r&#233;el au point d&#8217;&#233;branler un tr&#244;ne. Je soutiens qu&#8217;elle avait raison, et que cette conviction &#233;claire aussi bien la censure &#233;lisab&#233;thaine que ce qui se passe, aujourd&#8217;hui, quand une personne entreprend de r&#233;&#233;crire l&#8217;histoire qu&#8217;elle se raconte sur elle-m&#234;me.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><h2><strong>Une pi&#232;ce amput&#233;e de cent cinquante-quatre vers</strong></h2><p>Vers 1595, Shakespeare &#233;crit <em>Richard II</em>, l&#8217;histoire d&#8217;un roi l&#233;gitime mais incapable, que son cousin Bolingbroke d&#233;pose et remplace sur le tr&#244;ne d&#8217;Angleterre. Le sujet br&#251;le les doigts, et voici comment on le sait : dans les trois &#233;ditions imprim&#233;es du vivant d&#8217;&#201;lisabeth I<sup>re</sup>, la m&#234;me sc&#232;ne manque. Trois fois. Cent cinquante-quatre vers se volatilisent, pr&#233;cis&#233;ment ceux o&#249; Richard remet sa couronne : &#171; L&#224;, cousin, prends la couronne : je la tiens de ce c&#244;t&#233;, tiens-la de l&#8217;autre. &#187; La plupart des chercheurs y voient une censure &#224; l&#8217;impression, quelques-uns une r&#233;vision tardive de l&#8217;auteur. Le r&#233;sultat, lui, ne fait pas d&#233;bat : dans le texte imprim&#233;, le moment m&#234;me de la d&#233;position dispara&#238;t : on voit le roi d&#233;chu, mais non le geste par lequel la couronne change de mains.</p><p>Le r&#233;gime n&#8217;avait pas coup&#233; une r&#233;plique s&#233;ditieuse. Il avait coup&#233; un possible. Montrer au peuple qu&#8217;une couronne passe de main en main, sur sc&#232;ne, sous ses yeux, revenait &#224; lui apprendre que la chose se fait. Une reine vieillissante, sans h&#233;ritier d&#233;sign&#233;, regardait ce texte comme on regarderait une arme charg&#233;e.</p><h2><strong>La commande</strong></h2><p>F&#233;vrier 1601. Robert Devereux, comte d&#8217;Essex, ancien favori de la reine tomb&#233; en disgr&#226;ce, pr&#233;pare un soul&#232;vement. Ses partisans viennent trouver la troupe de Shakespeare, les Lord Chamberlain&#8217;s Men, avec une demande pr&#233;cise : jouer <em>Richard II</em> au Globe, la veille de l&#8217;insurrection. Le com&#233;dien Augustine Phillips proteste, la pi&#232;ce lui semble si vieille et si peu demand&#233;e qu&#8217;elle n&#8217;attirera presque personne. Les conjur&#233;s insistent et ajoutent quarante shillings au cachet. La troupe accepte. Le 7 f&#233;vrier, Londres regarde un roi d&#8217;Angleterre perdre sa couronne sur sc&#232;ne. Le 8 au matin, Essex entre dans la ville avec trois cents hommes.</p><p>Le soul&#232;vement s&#8217;effondre en quelques heures. Londres ne se l&#232;ve pas, Essex est arr&#234;t&#233;, jug&#233; pour trahison, d&#233;capit&#233;. Dans le box des accus&#233;s se tient aussi Henry Wriothesley, comte de Southampton, le m&#233;c&#232;ne de Shakespeare, l&#8217;homme &#224; qui il avait d&#233;di&#233; ses deux grands po&#232;mes, celui que beaucoup de chercheurs reconnaissent dans le jeune homme des <em>Sonnets</em>. Le protecteur &#233;chappe de peu &#224; l&#8217;&#233;chafaud. La troupe, elle, compara&#238;t devant le Conseil priv&#233;. Phillips plaide la bonne foi : des com&#233;diens ont accept&#233; un cachet, voil&#224; tout. On les blanchit. Aucun document de la proc&#233;dure ne mentionne Shakespeare. L&#8217;auteur de la pi&#232;ce qui a servi de d&#233;tonateur traverse l&#8217;affaire sans laisser une seule trace.</p><p>Reste le d&#233;tail le plus croustillant. Dix-sept jours apr&#232;s la repr&#233;sentation controvers&#233;e, le 24 f&#233;vrier, en plein Mardi gras, la m&#234;me troupe joue devant &#201;lisabeth &#224; Whitehall. On ignore quelle pi&#232;ce. Essex sera d&#233;capit&#233; le lendemain matin. La reine regarde les com&#233;diens du complot jouer pour elle pendant que le bourreau pr&#233;pare sa hache. Quelques mois plus tard, en ao&#251;t 1601, au cours d&#8217;un entretien avec l&#8217;&#233;rudit et archiviste William Lambarde, la reine aurait d&#233;clar&#233; : &#171; Je suis Richard II, ne le savez-vous pas ? &#187; La fid&#233;lit&#233; litt&#233;rale du compte rendu a &#233;t&#233; discut&#233;e. Il atteste au minimum qu&#8217;&#201;lisabeth et son entourage lisaient les &#233;v&#233;nements contemporains &#224; travers le pr&#233;c&#233;dent de Richard.</p><p>Un post-scriptum confirme l&#8217;enjeu. &#201;lisabeth meurt en 1603. En 1608, la sc&#232;ne coup&#233;e repara&#238;t enfin dans une nouvelle &#233;dition, et l&#8217;imprimeur l&#8217;annonce en couverture comme un argument de vente : &#171; avec additions nouvelles de la sc&#232;ne du Parlement et de la d&#233;position du roi Richard &#187;. Ce qu&#8217;on cachait sous la reine devient une r&#233;clame sous son successeur.</p><h2><strong>Ce que savaient les censeurs</strong></h2><p>Pourquoi tant d&#8217;efforts contre une chronique m&#233;di&#233;vale ? Richard II r&#233;gnait deux si&#232;cles plus t&#244;t, l&#8217;histoire figurait chez Holinshed, chacun pouvait la lire. La r&#233;ponse tient &#224; la diff&#233;rence entre savoir une chose et la voir accomplie. Les censeurs redoutaient moins l&#8217;information que la r&#233;p&#233;tition, au sens th&#233;&#226;tral du terme, c&#8217;est-&#224;-dire cette op&#233;ration par laquelle un public assiste &#224; un geste, l&#8217;&#233;prouve de l&#8217;int&#233;rieur, et repart en le portant dans son r&#233;pertoire.</p><p>Paul Ric&#339;ur a donn&#233; un nom rigoureux &#224; cette intuition. Dans <em>Temps et r&#233;cit</em>, il d&#233;crit le trajet complet d&#8217;une histoire : elle puise dans notre exp&#233;rience, elle la met en forme, puis elle revient transformer le monde de celui qui la re&#231;oit. Loin de ne produire qu&#8217;une description de l&#8217;action, le r&#233;cit en redessine le champ. Ce qu&#8217;une histoire configure sur la page ou sur la sc&#232;ne, le lecteur le refigure dans sa vie. Les conjur&#233;s d&#8217;Essex ont appliqu&#233; cette th&#233;orie trois si&#232;cles avant sa formulation : ils ont offert &#224; Londres une d&#233;position accomplie, esp&#233;rant que la ville refigurerait le geste d&#232;s le lendemain. Londres a refus&#233;, et leur chef y a laiss&#233; sa t&#234;te. Mais la reine, les censeurs et les conspirateurs partageaient la m&#234;me conviction : un r&#233;cit r&#233;p&#233;t&#233; en public rend pensable ce qui ne l&#8217;&#233;tait pas.</p><h2><strong>Les sc&#232;nes censur&#233;es de nos propres histoires</strong></h2><p>Je travaille, dans mon activit&#233; d&#8217;accompagnement, sur cette m&#234;me m&#233;canique ramen&#233;e &#224; l&#8217;&#233;chelle d&#8217;une vie. Chacun de nous vit sous le gouvernement d&#8217;un r&#233;cit : une version de soi, compos&#233;e t&#244;t, r&#233;imprim&#233;e &#224; chaque occasion, qui d&#233;cide silencieusement de ce qui nous semble possible. Et ce r&#233;cit autoris&#233; comporte presque toujours sa sc&#232;ne coup&#233;e sous la forme d&#8217;un moment o&#249; l&#8217;on aurait chang&#233; de voie, d&#8217;un d&#233;sir qu&#8217;on a retir&#233; de la circulation, d&#8217;une version de soi qu&#8217;on a jug&#233;e trop dangereuse pour l&#8217;&#233;dition courante : cent cinquante-quatre vers qui manquent, et dont l&#8217;absence gouverne tout le reste.</p><p>La censure &#233;lisab&#233;thaine visait le texte pour atteindre les actes. Notre censure intime proc&#232;de exactement ainsi. Tant que la sc&#232;ne manque au r&#233;cit, le geste manque &#224; la vie : on ne d&#233;pose pas un roi qu&#8217;on n&#8217;a jamais vu d&#233;pos&#233;, de m&#234;me qu&#8217;on ne quitte pas une place qu&#8217;aucune version de soi n&#8217;a quitt&#233;e. L&#8217;&#233;criture accompagn&#233;e fait alors le travail de l&#8217;&#233;dition de 1608 : elle restitue les sc&#232;nes manquantes, parce qu&#8217;un r&#233;cit complet rend au sujet la propri&#233;t&#233; de ses possibles. Ce qui fut interdit de m&#233;moire peut devenir, en couverture de la nouvelle &#233;dition, ce qui donne sa valeur au livre.</p><p>Quatre si&#232;cles nous s&#233;parent du Globe, et nous sourions volontiers de cette reine qui tremblait devant une pi&#232;ce de th&#233;&#226;tre. Je crois que le sourire se trompe de cible. &#201;lisabeth prenait les r&#233;cits au s&#233;rieux, chose en quoi elle fut meilleure lectrice que nous. Une parole vive agit, sur les tr&#244;nes comme sur les vies. La reine le savait au point d&#8217;en censurer les vers. Quant &#224; nous, nous le v&#233;rifions &#224; chaque fois qu&#8217;une personne, en r&#233;&#233;crivant son histoire, s&#8217;aper&#231;oit qu&#8217;elle vient d&#8217;agrandir sa vie.</p><div><hr></div><blockquote><p><span>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.</span><br><span>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.</span><br><span>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.</span><br><span>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</span></p><p><span>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com</span><br><span>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan</span><br><span>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe) / TikTok : jysteffe.</span></p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Je voudrais montrer que la confession y tient lieu de d&#233;fense, et que l&#8217;aveu le plus complet y fabrique l&#8217;acquittement le plus s&#251;r.</p><p>Le journal du pasteur s&#8217;ouvre sur une date apparemment anodine : &#171; 10 f&#233;vrier 189&#8230; &#187;. Elle ne l&#8217;est pas. Dans le r&#233;cit, cette entr&#233;e est cens&#233;e tomber un dimanche. Or, aucun 10 f&#233;vrier des ann&#233;es 1890 ne correspond &#224; un dimanche. L&#8217;anomalie a &#233;t&#233; relev&#233;e par Francis Pruner et Claude Martin : la date fictionnelle ne tient pas.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><p>Mais elle renvoie &#224; une autre date, bien r&#233;elle celle-l&#224; : le dimanche 10 f&#233;vrier 1918. C&#8217;est &#224; ce moment que Gide revient &#224; son ancien projet de <em>L&#8217;Aveugle</em>, abandonn&#233; depuis 1893. Il y revient dans le contexte br&#251;lant de sa relation avec Marc All&#233;gret et du rappel de la famille All&#233;gret &#224; Paris. Autrement dit, le faux dimanche du pasteur ouvre sur le vrai dimanche de Gide.</p><p>La date n&#8217;est donc pas un simple d&#233;tail d&#8217;&#233;rudition. Elle fonctionne comme une pi&#232;ce &#224; conviction inaugurale : d&#232;s la premi&#232;re ligne, le journal du pasteur inscrit dans la fiction le moment o&#249; la vie de son auteur bascule. Alain Goulet a montr&#233; que <em>La Symphonie pastorale </em>met en sc&#232;ne une forme de proc&#232;s. Je reprends son dossier pour en tirer une cons&#233;quence plus nette : ce proc&#232;s, Gide ne l&#8217;instruit pas seulement, il l&#8217;organise pour le gagner.</p><p>&#192; l&#8217;&#233;t&#233; 1917, Gide s&#8217;&#233;prend de Marc All&#233;gret, un gar&#231;on de seize ans dont il se r&#234;ve le tuteur, le p&#232;re, le guide. L&#8217;ann&#233;e o&#249; il r&#233;dige le r&#233;cit, l&#8217;adolescent en a dix-sept ; Madeleine Rondeaux br&#251;le trente ans de leur correspondance pendant que Gide s&#233;journe en Angleterre aupr&#232;s de lui ; et, dans les pages contemporaines de <em>Numquid et tu&#8230;?</em>, l&#8217;&#233;crivain interroge les &#201;vangiles comme s&#8217;il cherchait &#224; y trouver la l&#233;gitimation de son d&#233;sir. </p><p>Tout le r&#233;cit se lit &#224; cette lumi&#232;re.</p><h3><strong>I/ La captation sous caution divine</strong></h3><p>Reprenons les faits dans l&#8217;ordre du dossier. Dans <em>La Symphonie pastorale, </em>le pasteur ram&#232;ne chez lui Gertrude, une orpheline aveugle &#171; d&#8217;une quinzaine d&#8217;ann&#233;es &#187;, sans langage et sans nom, qu&#8217;il d&#233;crit comme un &#171; paquet de chair sans &#226;me &#187;. Devant sa famille assembl&#233;e, une main pos&#233;e sur le front de l&#8217;enfant, il d&#233;clare &#171; avec le plus de solennit&#233; qu[il] pu[t] &#187; : &#171; Je ram&#232;ne la brebis perdue. &#187; La formule accomplit deux op&#233;rations en un seul geste : d&#8217;une part, elle sacralise le rapt ; d&#8217;autre part, elle disqualifie par avance toute objection, puisque contester le pasteur reviendrait d&#233;sormais &#224; contester l&#8217;&#201;vangile.</p><p>La premi&#232;re &#224; en faire les frais se nomme Am&#233;lie. D&#232;s qu&#8217;elle s&#8217;inqui&#232;te de l&#8217;arriv&#233;e de Gertrude dans la maison, le pasteur ne re&#231;oit pas cette inqui&#233;tude comme une objection l&#233;gitime d&#8217;&#233;pouse, de m&#232;re ou de ma&#238;tresse de maison. Il la traduit aussit&#244;t dans son propre langage religieux : si Am&#233;lie r&#233;siste, ce n&#8217;est pas parce qu&#8217;elle voit le danger, mais parce qu&#8217;elle manquerait d&#8217;amour. Lorsqu&#8217;il &#233;crit que &#171; sa charit&#233; m&#234;me est r&#233;gl&#233;e comme si l&#8217;amour &#233;tait un tr&#233;sor &#233;puisable &#187;, il prononce un verdict spirituel. Am&#233;lie devient celle qui mesure, qui compte, qui &#233;conomise la gr&#226;ce, face &#224; lui qui pr&#233;tend aimer sans limites. Le narrateur ne r&#233;fute donc jamais vraiment sa femme ; il la classe. Il transforme sa vigilance domestique en petitesse morale.</p><p>Ses propres filles subissent le m&#234;me sort, et le journal livre alors une phrase qu&#8217;il faudrait &#233;pingler dans toute &#233;tude sur l&#8217;emprise. Observant Charlotte que distrait &#171; la moindre mouche qui vole &#187;, le pasteur note : &#171; Tout de m&#234;me, comme elle m&#8217;&#233;couterait mieux, si seulement elle n&#8217;y voyait pas ! &#187; L&#8217;infirmit&#233;, que l&#8217;&#233;ducateur pr&#233;tend r&#233;parer, devient soudain la condition qu&#8217;il d&#233;sire. Le ma&#238;tre id&#233;al r&#234;ve d&#8217;&#233;l&#232;ves aveugles.</p><p>Puis, un rival para&#238;t, et le berger laisse tomber son masque. Surprenant son fils Jacques aupr&#232;s de Gertrude, il gravit en cachette l&#8217;escalier de la tribune, &#171; excellent poste d&#8217;observation &#187;, &#233;pie, redescend, pi&#232;ge le jeune homme le soir m&#234;me et lui ass&#232;ne l&#8217;acte d&#8217;accusation : &#171; Abuser de l&#8217;infirmit&#233;, de l&#8217;innocence, de la candeur, c&#8217;est une abominable l&#226;chet&#233;. &#187; Le r&#233;quisitoire est parfait, et il d&#233;crit trait pour trait la conduite de celui qui le prononce. Le pasteur formule lui-m&#234;me la qualification exacte de son crime, puis l&#8217;applique &#224; son seul concurrent.</p><p>Dans la foul&#233;e, il exile Gertrude chez Mlle de La M&#8230;, officiellement pour la soustraire &#224; Jacques&#8230; Mais, il s&#8217;y r&#233;serve un droit de visite quotidien. L&#8217;isolement de la proie se pr&#233;sente, encore une fois, comme une mesure de protection.</p><h3><strong>II/ Le monopole du lexique</strong></h3><p>L&#8217;acte central de la pr&#233;dation se joue moins sur le corps que dans le dictionnaire. Le pasteur remet &#224; Gertrude les quatre &#201;vangiles, les Psaumes, l&#8217;Apocalypse, les &#233;p&#238;tres de Jean, et lui confisque saint Paul : &#171; Si, aveugle, elle ne conna&#238;t point le p&#233;ch&#233;, que sert de l&#8217;inqui&#233;ter &#187; en lui laissant lire que &#171; le p&#233;ch&#233; a pris de nouvelles forces par le commandement &#187; ? Il se fabrique une th&#233;ologie sur mesure (&#171; entre le Christ et saint Paul, je choisis le Christ &#187;) dont l&#8217;axiome unique prot&#232;ge son d&#233;sir : &#171; Le mal n&#8217;est jamais dans l&#8217;amour. &#187;</p><p>La preuve que cette censure reste purement instrumentale se trouve dans le texte m&#234;me. Lorsqu&#8217;il s&#8217;agit de mater Jacques, le pasteur cite Paul sans le moindre scrupule, glisse sous sa porte un billet arm&#233; de l&#8217;&#233;p&#238;tre aux Romains, engage avec son fils une guerre de versets. Paul habite donc bel et bien la maison, comme arme contre le rival et jamais comme lumi&#232;re pour la pupille.</p><p>Le censeur garde de surcro&#238;t le concept pour son usage priv&#233;, puisqu&#8217;il &#233;crit dans son journal : &#171; Je t&#226;che &#224; m&#8217;&#233;lever au-dessus de l&#8217;id&#233;e de p&#233;ch&#233;. &#187; Mesurons la dissym&#233;trie : lui se d&#233;bat avec la notion, elle n&#8217;y a pas droit.</p><p>En contr&#244;lant l&#8217;archive morale de Gertrude, le pasteur s&#8217;assure qu&#8217;aucune phrase ne pourra jamais se former en elle pour nommer ce qui lui arrive. Le pouvoir le plus achev&#233; ne r&#233;prime pas la parole de l&#8217;autre ; il l&#8217;emp&#234;che simplement de se former. Foucault a d&#233;crit ce r&#233;gime, et le pasteur l&#8217;exerce.</p><p>Le soir du premier baiser, arrach&#233; dans une chambre o&#249; il est mont&#233; seul, le pasteur ne demande pas pardon ; au lieu de cela, il exige une ratification : &#171; Pour coupable que mon amour paraisse aux yeux des hommes, oh ! dites-moi qu&#8217;aux v&#244;tres il est saint. &#187; Dieu se voit convoqu&#233; comme avocat de la d&#233;fense.</p><h3><strong>III/ La pi&#232;ce &#224; conviction : le verset qui tue</strong></h3><p>Le d&#233;nouement referme le m&#233;canisme avec une exactitude que la lecture press&#233;e laisse &#233;chapper. Op&#233;r&#233;e, rendue voyante, Gertrude ne meurt pas seulement d&#8217;avoir d&#233;couvert le visage ravag&#233; d&#8217;Am&#233;lie, puis reconnu en Jacques l&#8217;incarnation v&#233;ritable de son amour. &#192; la clinique de Lausanne, elle s&#8217;est fait lire &#171; des passages de la Bible que je ne connaissais pas encore, que vous ne m&#8217;aviez jamais lus &#187;. Jacques, converti, lui a ouvert saint Paul. Sur son lit d&#8217;agonie, elle r&#233;cite l&#8217;&#233;p&#238;tre aux Romains : &#171; Pour moi, &#233;tant autrefois sans loi, je vivais ; mais quand le commandement vint, le p&#233;ch&#233; reprit vie, et moi je mourus. &#187; Elle r&#233;p&#232;te le verset dans un souffle, et meurt.</p><p>Le texte confisqu&#233; devient ainsi, &#224; la lettre, l&#8217;instrument du d&#233;nouement. Gertrude meurt d&#8217;acc&#233;der enfin au lexique interdit. Deux c&#233;cit&#233;s s&#8217;ach&#232;vent au m&#234;me instant, celle des yeux et celle du vocabulaire, et seule la seconde tue.</p><p>&#171; Ce que j&#8217;ai vu d&#8217;abord, c&#8217;est notre faute, notre p&#233;ch&#233; &#187; : la premi&#232;re phrase de la voyante retourne contre le pasteur la parole du Christ dont il avait fait son alibi, &#171; Si vous &#233;tiez aveugles, vous n&#8217;auriez point de p&#233;ch&#233; &#187;. Le paradis sur mesure se d&#233;couvre pour ce qu&#8217;il fut, une prison dont la censure formait les murs.</p><h3><strong>IV/ Le verdict, et l&#8217;aveugle qui n&#8217;est pas tout &#224; fait lui</strong></h3><p>Reste la question qui d&#233;range. Que fait Gide de ce dossier accablant qu&#8217;il a lui-m&#234;me constitu&#233; ? Il sait tout, et il l&#8217;&#233;crit. Sa note de travail d&#233;signe sans d&#233;tour &#171; le crime du Pasteur &#187;, d&#233;fini comme le fait de &#171; s&#8217;&#234;tre persuad&#233; qu&#8217;il pouvait faire de Gertrude sa cr&#233;ature, la maintenir sous sa d&#233;pendance, l&#8217;isoler de la connaissance du monde &#187;. L&#8217;instruction est men&#233;e par l&#8217;auteur en pleine conscience, et cette conscience para&#238;t d&#8217;abord ruiner mon accusation.</p><p>On m&#8217;objectera que Gide ne se disculpe de rien, qu&#8217;il instruit la mauvaise foi de son pasteur pour la condamner, que ce r&#233;cit d&#233;nonce l&#8217;aveuglement au lieu de l&#8217;excuser, et que l&#8217;auteur clairvoyant se tient &#224; bonne distance de son personnage aveugle. L&#8217;objection est forte, et je veux la prendre par son point le plus solide.</p><p>Disons donc d&#8217;abord ce qui rendrait mon accusation fausse, puisqu&#8217;une lecture qui gagne &#224; tous les coups ne prouve rien. Elle serait fausse si le r&#233;cit, quelque part, retournait sa lucidit&#233; contre la lucidit&#233; elle-m&#234;me, s&#8217;il laissait entendre que voir clair n&#8217;exempte de rien, que l&#8217;analyste du pasteur pourrait &#234;tre log&#233; &#224; la m&#234;me enseigne que le pasteur lui-m&#234;me. Ce d&#233;saveu, le texte ne le prononce nulle part. Il installe au contraire un partage net entre le personnage qui ne voit pas et l&#8217;auteur qui voit, et il fait de ce partage le ressort de tout son path&#233;tique.</p><p>C&#8217;est ici que le partage se d&#233;fait, par la logique m&#234;me du r&#233;cit et non par un tour que je lui imposerais du dehors. Toute <em>La Symphonie pastorale</em> d&#233;montre une chose et une seule : que la lucidit&#233; n&#8217;acquitte pas. Le pasteur n&#8217;est jamais pr&#233;sent&#233; comme un sot. Il raisonne, il argumente, il choisit le Christ contre Paul avec une finesse th&#233;ologique que Gide lui pr&#234;te sans avarice. Sa c&#233;cit&#233; ne tient pas &#224; un d&#233;faut d&#8217;intelligence, mais &#224; ceci qu&#8217;il ne voit pas que son intelligence sert son d&#233;sir. Le r&#233;cit &#233;tablit donc, page apr&#232;s page, qu&#8217;on peut voir clair et s&#8217;adonner &#224; la pr&#233;dation dans le m&#234;me mouvement, que la lucidit&#233;, loin d&#8217;interdire la pr&#233;dation, la raffine.</p><p>Cette d&#233;monstration, l&#8217;auteur la signe, puis se r&#233;clame pour lui-m&#234;me de la seule vertu que son livre vient de disqualifier. Il s&#8217;accorde la clairvoyance comme brevet d&#8217;innocence au terme d&#8217;un r&#233;cit qui prouve que la clairvoyance n&#8217;innocente personne. Le certificat qu&#8217;il se d&#233;livre est nul, et il est rendu nul par la main m&#234;me qui l&#8217;&#233;crit. Voil&#224; o&#249; l&#8217;objection se retourne, non parce que toute &#233;criture condamnerait Gide, mais parce que celle-ci ruine d&#8217;avance le titre dont elle voudrait se pr&#233;valoir.</p><p>La date le confirme. En 1918, l&#8217;homme qui &#233;crit cela exerce une tutelle officieuse sur un gar&#231;on de seize ans ; il cherche dans l&#8217;&#201;vangile la caution de son d&#233;sir ; et il oppose d&#233;j&#224; le Christ lib&#233;rateur au Paul r&#233;gulateur dans les pages contemporaines de <em>Numquid et tu&#8230;?</em>. La th&#233;ologie sur mesure du pasteur est la sienne, presque mot pour mot. Ce que le r&#233;cit met en sc&#232;ne comme l&#8217;aveuglement d&#8217;un autre, Gide le reconduit au m&#234;me moment en son propre nom. La clairvoyance dont il se pare &#224; l&#8217;&#233;gard de son personnage s&#8217;arr&#234;te net au seuil de sa propre porte. Il diagnostique chez le pasteur, avec une exactitude clinique, l&#8217;op&#233;ration m&#234;me qu&#8217;il accomplit lui-m&#234;me.</p><p>Gide organise sciemment le masque romanesque. La date cod&#233;e du 10 f&#233;vrier, le pseudonyme du pasteur, la transposition fictionnelle rel&#232;vent d&#8217;un choix d&#233;lib&#233;r&#233; qu&#8217;on peut &#233;tablir. Mais l&#8217;effet d&#8217;acquittement qui en r&#233;sulte ob&#233;it &#224; une logique plus trouble. Il n&#8217;a pas besoin d&#8217;&#234;tre calcul&#233; pour fonctionner. Un m&#233;canisme le produit &#224; l&#8217;insu peut-&#234;tre de celui qu&#8217;il sert, et cette absence m&#234;me de calcul le rend plus redoutable qu&#8217;une ruse. L&#8217;homme masqu&#233; croit montrer du doigt un aveugle qui lui serait &#233;tranger ; or, le r&#233;cit laisse appara&#238;tre, derri&#232;re l&#8217;aveuglement du pasteur, la c&#233;cit&#233; plus secr&#232;te de celui qui l&#8217;a invent&#233;. Nul besoin de pr&#234;ter &#224; Gide le calcul du non-lieu pour observer que le non-lieu se prononce, pr&#233;cis&#233;ment l&#224; o&#249; l&#8217;auteur se croyait &#224; l&#8217;abri.</p><p>L&#8217;aveu et la d&#233;fense se d&#233;ploient ainsi &#224; deux &#233;tages. En bas, dans la di&#233;g&#232;se, le pasteur avoue et se perd. En haut, dans la signature, l&#8217;auteur qui a tout vu semble r&#233;clamer le brevet de clairvoyance. Mais le rez-de-chauss&#233;e commande l&#8217;&#233;tage : ce que le pasteur d&#233;montre invalide ce que l&#8217;auteur voudrait pouvoir sauver, car toute<em> La Symphonie pastorale </em>&#233;tablit qu&#8217;on peut voir clair et rester coupable, analyser finement son propre aveuglement et continuer pourtant de servir son d&#233;sir. La lucidit&#233; peut endosser la forme sup&#233;rieure de la mauvaise foi.</p><p>Le style ach&#232;ve de brouiller les niveaux. Il enveloppe la pr&#233;dation de Beethoven, de lys &#233;vang&#233;liques et d&#8217;Alpes &#233;blouissantes ; il s&#233;duit le lecteur avant de l&#8217;&#233;clairer, du geste m&#234;me dont le pasteur a s&#233;duit Gertrude. Gide avoue tout : le m&#233;canisme, la pr&#233;dation, la censure, la th&#233;ologie accommod&#233;e au d&#233;sir. Mais il semble croire qu&#8217;un aveu si complet pourra tenir lieu de purification. Son livre le lui refuse. Plus la confession est parfaite, plus elle expose l&#8217;insuffisance de la confession elle-m&#234;me.</p><p>On enseigne souvent ce r&#233;cit comme un drame de la conscience protestante. Il l&#8217;est. Mais il forme aussi la sc&#232;ne matricielle de toute emprise lettr&#233;e : celle o&#249; le pr&#233;dateur r&#233;clame &#224; la lucidit&#233; le droit de se dire innocent, au motif qu&#8217;il a tout vu, tout nomm&#233;, tout &#233;crit. <em>La Symphonie pastorale</em> oppose &#224; cette pr&#233;tention le plus s&#233;v&#232;re des d&#233;mentis, et elle l&#8217;oppose &#224; son propre auteur. Loin de dissoudre le crime dans le path&#233;tique, la derni&#232;re ligne du pasteur - &#171; J&#8217;aurais voulu pleurer, mais je sentais mon c&#339;ur plus aride que le d&#233;sert &#187; - signe le partage, et ce partage ne tient pas : au personnage reviennent l&#8217;aridit&#233; et les larmes impossibles ; &#224; l&#8217;auteur revient la phrase qui les d&#233;crit, cette phrase admirable, souveraine, et qui n&#8217;innocente rien.</p><div><hr></div><blockquote><p><span>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.</span><br><span>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.</span><br><span>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.</span><br><span>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</span></p><p><span>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com</span><br><span>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan</span><br><span>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe) / TikTok : jysteffe.</span></p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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La n&#244;tre a choisi la plus douce de toutes : &#171; Nous aimons les enfants &#187;. Cette proposition jouit d&#8217;un statut que m&#234;me Dieu a perdu ; on peut blasph&#233;mer sans limite, d&#233;battre de tout, d&#233;construire tout. Sauf l&#8217;enfance. Elle pr&#233;c&#232;de la discussion, et la rend inutile. Je voudrais montrer ici que cette immunit&#233; m&#234;me devrait nous alerter, et qu&#8217;une phrase &#224; ce point prot&#233;g&#233;e prot&#232;ge n&#233;cessairement autre chose qu&#8217;elle-m&#234;me.</p><p>Commen&#231;ons par lui retirer son masque d&#8217;&#233;ternit&#233;. L&#8217;amour de l&#8217;enfant se donne pour une donn&#233;e de nature, un universel anthropologique, le fond commun de l&#8217;humanit&#233;. Philippe Ari&#232;s a soutenu que le &#171; sentiment de l&#8217;enfance &#187;, la perception de cet &#226;ge comme monde &#224; part exigeant soins et tendresse sp&#233;cifiques, s&#8217;inventait entre le XVIIe et le XVIIIe si&#232;cle ; &#201;lisabeth Badinter a pouss&#233; le scalpel jusqu&#8217;&#224; l&#8217;amour maternel, norme culturelle prescrite selon elle &#224; des populations qui pratiquaient massivement la mise en nourrice et l&#8217;abandon. L&#8217;honn&#234;tet&#233; commande d&#8217;ajouter que l&#8217;historiographie a corrig&#233; ces th&#232;ses. Linda Pollock, examinant pr&#232;s de cinq cents journaux intimes et autobiographies l&#224; o&#249; Ari&#232;s lisait des trait&#233;s de moralistes, a montr&#233; que les parents du XVIe si&#232;cle pleuraient leurs nourrissons avec une douleur que rien ne distingue de la n&#244;tre ; Shulamith Shahar a document&#233; un Moyen &#194;ge qui reconnaissait l&#8217;enfance comme &#226;ge distinct, en graduait juridiquement les responsabilit&#233;s et tra&#238;nait en justice les ma&#238;tres d&#8217;apprentissage brutaux. La correction, loin de ruiner l&#8217;argument, l&#8217;affine et le durcit. L&#8217;affection priv&#233;e traverse les si&#232;cles ; le culte public, lui, poss&#232;de un acte de naissance. Ce que les XVIIe et XVIIIe si&#232;cles inventent, et sur ce point Ari&#232;s a vu juste, c&#8217;est l&#8217;Enfance comme cat&#233;gorie s&#233;par&#233;e, essence pure, objet de discours, de c&#233;r&#233;monies, de normes et d&#8217;attendrissements obligatoires. Or une cat&#233;gorie, &#224; la diff&#233;rence d&#8217;un sentiment, s&#8217;&#233;crit ; et ce qui s&#8217;&#233;crit peut &#234;tre &#233;crit pour d&#8217;autres fins que son objet.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><p>Quelles fins ? Voici la question que ce texte veut instruire, en la posant contre l&#8217;&#233;vidence : &#224; quoi sert le culte de l&#8217;Enfance dans une civilisation o&#249;, selon la commission ind&#233;pendante que la France a elle-m&#234;me mandat&#233;e, la CIIVISE, environ 160 000 enfants subissent des violences sexuelles chaque ann&#233;e, o&#249; 5,4 millions d&#8217;adultes vivants ont &#233;t&#233; agress&#233;s durant leur enfance, o&#249; 81 % des agresseurs appartiennent &#224; la famille de la victime, et o&#249; 3 % seulement des coupables sont condamn&#233;s, 1 % lorsque le crime est incestueux ? Un tel &#233;cart entre le dogme et les faits n&#8217;a plus rien d&#8217;un simple paradoxe. Un paradoxe embarrasse ; celui-ci arrange. Il faut donc le traiter comme les philosophes traitent les machines : en d&#233;montant le m&#233;canisme.</p><h2><strong>                                      DEUX</strong></h2><p>Le latin connaissait un mot que nous avons eu tort d&#8217;affadir : <em>sacer</em>. Est <em>sacer</em> ce qui, mis &#224; part, soustrait au commun, appartient d&#233;sormais aux dieux ; et le m&#234;me mot d&#233;signe, dans le droit archa&#239;que, l&#8217;homme que chacun peut tuer sans commettre de crime. Giorgio Agamben a b&#226;ti sur cette dualit&#233; une th&#233;orie enti&#232;re du pouvoir : l&#8217;<em>homo sacer</em>, cet homme qu&#8217;il est interdit de sacrifier selon les rites et permis de tuer impun&#233;ment, r&#233;v&#232;le selon lui que la politique occidentale repose sur la production d&#8217;une &#171; vie nue &#187;, captur&#233;e par le droit sous la forme m&#234;me de son abandon. Je reprends la structure en d&#233;pla&#231;ant la figure. Agamben pense l&#8217;<em>homo sacer</em> depuis le souverain, qui d&#233;cr&#232;te l&#8217;exception et dont le camp constitue le paradigme ; je propose de le penser depuis le t&#233;moin, que l&#8217;exception rend inaudible.</p><p>Le sacr&#233; et le sacrifiable portent un seul nom parce qu&#8217;ils proc&#232;dent d&#8217;un seul geste : la s&#233;paration. Ce que l&#8217;on retranche du monde commun pour l&#8217;&#233;lever au-dessus de lui cesse, par le m&#234;me mouvement, d&#8217;&#234;tre prot&#233;g&#233; par les lois du monde commun. L&#8217;Occident contemporain a fait de l&#8217;enfant son dernier &#234;tre <em>sacer</em>. Il l&#8217;a retranch&#233; : &#226;ge &#224; part, droits &#224; part, journ&#233;es mondiales, conventions solennelles, tr&#233;molos obligatoires.</p><p>On objectera que le viol des adultes conna&#238;t en France des taux d&#8217;impunit&#233; voisins ; la comparaison, loin de m&#8217;embarrasser, fixe exactement le probl&#232;me. Elle ne prouve pas que la sacralisation expose davantage l&#8217;enfant ; elle prouve plus froidement, et peut-&#234;tre de mani&#232;re plus accablante encore, qu&#8217;elle ne le prot&#232;ge pas. Une soci&#233;t&#233; qui proclame l&#8217;enfant son bien le plus pr&#233;cieux devrait produire pour lui une exception protectrice. Elle produit une exception symbolique, mais aucune exception judiciaire mesurable. Tout cet appareil de s&#233;paration (droits sp&#233;cifiques, journ&#233;es mondiales, conventions solennelles, tr&#233;molos obligatoires) n&#8217;&#244;te presque rien &#224; l&#8217;impunit&#233;. Le sacr&#233;, &#224; ce niveau, ajoute une c&#233;r&#233;monie, mais aucunement une protection.</p><p>Toutefois, ce th&#233;&#226;tre n&#8217;est pas sans effet. Il devient m&#233;canisme d&#232;s qu&#8217;il touche &#224; la parole, car l&#8217;attribut central du culte, l&#8217;innocence, loin de se contenter d&#8217;id&#233;aliser l&#8217;enfant, l&#8217;affaiblit comme t&#233;moin. On croit l&#8217;honorer en le d&#233;clarant pur, ignorant du mal, &#233;tranger au corps et au sexe. On le rend, en bonne logique, suspect lorsqu&#8217;il parle pr&#233;cis&#233;ment de ce que cette innocence est cens&#233;e lui interdire de conna&#238;tre. Si l&#8217;enfant d&#233;crit un acte sexuel, l&#8217;image qu&#8217;on a fabriqu&#233;e de lui se retourne contre sa parole : puisqu&#8217;il est innocent, il ne peut pas savoir ; puisqu&#8217;il ne peut pas savoir, il a invent&#233;, r&#233;p&#233;t&#233;, fantasm&#233;, mal compris. La sacralisation ne se mesure donc pas d&#8217;abord dans un diff&#233;rentiel statistique d&#8217;impunit&#233; ; elle agit plus profond&#233;ment dans la sc&#232;ne m&#234;me o&#249; l&#8217;enfant parle et o&#249; l&#8217;adulte d&#233;cide ou non de l&#8217;entendre.</p><p>L&#8217;histoire intellectuelle du XXe si&#232;cle porte la trace monumentale de ce retournement, &#224; condition de la lire avec exactitude. Quand ses patientes lui rapport&#232;rent des sc&#232;nes de s&#233;duction paternelle, Freud commen&#231;a par les croire ; sa th&#233;orie de la s&#233;duction, expos&#233;e en 1896 devant des confr&#232;res glac&#233;s, faisait de l&#8217;agression r&#233;elle la cause de toute n&#233;vrose. Il l&#8217;abandonna en 1897, au terme d&#8217;une crise que sa correspondance avec Fliess documente : l&#8217;hypoth&#232;se, appliqu&#233;e &#224; toute n&#233;vrose, l&#8217;aurait contraint d&#8217;accuser la totalit&#233; des p&#232;res, le sien compris, et son auto-analyse lui d&#233;couvrait un inconscient d&#233;pourvu d&#8217;indice de r&#233;alit&#233;, incapable de distinguer l&#8217;&#233;v&#233;nement du fantasme investi d&#8217;affect. Jeffrey Masson a voulu voir dans ce revirement une capitulation devant la respectabilit&#233; viennoise ; les historiens ont d&#233;fait la l&#233;gende, et Freud a maintenu jusqu&#8217;au bout que l&#8217;inceste &#233;tait une r&#233;alit&#233; sociale d&#233;vastatrice. Le d&#233;ni s&#8217;est log&#233; un &#233;tage plus haut, dans la dogmatisation ult&#233;rieure du complexe d&#8217;&#338;dipe, qui a converti un outil d&#8217;exploration clinique en machine &#224; requalifier tout t&#233;moignage en d&#233;sir. Ferenczi en fit les frais en 1933 : sa &#171; confusion de langues &#187;, qui d&#233;crivait l&#8217;enfant abus&#233; introjectant la culpabilit&#233; de son agresseur, lui valut d&#8217;&#234;tre excommuni&#233; par les siens.</p><p>La le&#231;on en sort &#233;largie : nul besoin d&#8217;une trahison originelle pour qu&#8217;une institution fabrique, peu &#224; peu, les concepts qui lui permettront de ne pas entendre ce que les enfants victimes tentent de dire. Chaque fois qu&#8217;une soci&#233;t&#233; doit choisir entre la parole de l&#8217;enfant et la tranquillit&#233; de son r&#233;cit sur l&#8217;enfance, elle dispose, gr&#226;ce &#224; l&#8217;innocence, d&#8217;un instrument th&#233;oriquement anobli pour disqualifier la premi&#232;re au nom de la seconde. Qu&#8217;on me comprenne : je ne d&#233;cris pas un complot. Nul concile n&#8217;a institu&#233; le culte de l&#8217;Enfance pour couvrir le crime ; les dispositifs de cette taille n&#8217;ont pas besoin d&#8217;auteur. Ils se maintiennent parce qu&#8217;ils &#233;pargnent &#224; une soci&#233;t&#233; d&#8217;avoir &#224; s&#8217;attaquer &#224; ce qu&#8217;elle ne veut pas affronter. L&#8217;innocence enfantine est l&#8217;un de ces r&#233;cits commodes : elle permet d&#8217;adorer l&#8217;enfant en g&#233;n&#233;ral tout en se dispensant de croire l&#8217;enfant qui parle. Tout se passe donc comme si la sacralisation de l&#8217;enfant avait eu pour effet de rendre sa parole plus difficile &#224; croire. L&#8217;absence d&#8217;intention n&#8217;adoucit rien : elle rend seulement le m&#233;canisme plus difficile &#224; combattre. Personne ne l&#8217;a d&#233;cr&#233;t&#233; ; il faut pourtant le d&#233;monter. La donn&#233;e la plus accablante du rapport de la CIIVISE se loge dans les donn&#233;es suivantes : parmi les professionnels inform&#233;s par un enfant des violences qu&#8217;il subissait, pr&#232;s de six sur dix ne l&#8217;ont pas prot&#233;g&#233;. La parole a eu lieu. L&#8217;enfant a parl&#233;. Ce qui a failli, c&#8217;est le monde adulte charg&#233; de l&#8217;entendre.</p><h2>                                   TROIS</h2><p>J&#8217;ai propos&#233; ailleurs d&#8217;appeler &#171; servitude narrative &#187; la condition de celui dont l&#8217;histoire est &#233;crite par d&#8217;autres et qui vit &#224; l&#8217;int&#233;rieur d&#8217;un r&#233;cit qu&#8217;il n&#8217;a pas sign&#233;. Il faut mesurer que l&#8217;enfant agress&#233; en repr&#233;sente le degr&#233; absolu, le cas limite qui r&#233;v&#232;le l&#8217;essence du ph&#233;nom&#232;ne. Son r&#233;cit est r&#233;dig&#233; d&#8217;abord par l&#8217;agresseur, qui fournit le texte avec le crime : &#171; c&#8217;est notre secret &#187;, &#171; c&#8217;est parce que je t&#8217;aime &#187;, et cette formule que la psychanalyste Alice Miller a plac&#233;e au centre de ce qu&#8217;elle nommait la p&#233;dagogie noire, &#171; c&#8217;est pour ton bien &#187;. Ce texte est ensuite contresign&#233; par la famille, qui pr&#233;f&#232;re sa paix &#224; la v&#233;rit&#233; ; homologu&#233; par l&#8217;institution, qui classe sans suite l&#8217;immense majorit&#233; des plaintes ; puis reli&#233; en volume d&#233;finitif par la prescription, qui convertit le silence arrach&#233; dans l&#8217;enfance en silence l&#233;galement obligatoire &#224; l&#8217;&#226;ge adulte. Le droit accorde &#224; l&#8217;agresseur ce que la litt&#233;rature refuse au plagiaire : la propri&#233;t&#233; du texte d&#8217;autrui, acquise par simple &#233;coulement du temps.</p><p>Lorsque la victime, &#224; quarante ans, parle enfin, notre langue commet un dernier vol en disant qu&#8217;elle &#171; se lib&#232;re &#187;, comme si elle se d&#233;faisait seulement d&#8217;un poids intime. Elle fait bien davantage : elle reprend la plume. Elle recommence &#224; &#233;crire une histoire que l&#8217;agresseur, la famille, l&#8217;institution et le droit lui avaient confisqu&#233;e pi&#232;ce par pi&#232;ce. Ric&#339;ur a soutenu que l&#8217;identit&#233; humaine est narrative, que nous sommes les r&#233;cits que nous pouvons faire et tenir de nous-m&#234;mes. Prenons-le au s&#233;rieux jusqu&#8217;au bout : si l&#8217;identit&#233; humaine est narrative, alors le crime contre l&#8217;enfant est double. Il atteint le corps, puis il confisque le r&#233;cit. Et cette seconde violence ne s&#8217;arr&#234;te pas avec l&#8217;agresseur : la famille, les institutions, le droit et parfois notre langue peuvent la prolonger pendant des d&#233;cennies.</p><p>Reste &#224; examiner l&#8217;&#233;tage noble de l&#8217;&#233;difice, celui o&#249; j&#8217;exerce d&#8217;habitude. Le monde des lettres fran&#231;aises a couronn&#233; en 2013, prix Renaudot de l&#8217;essai, un &#233;crivain dont l&#8217;&#339;uvre revendiquait depuis quarante ans l&#8217;usage sexuel des enfants, apr&#232;s l&#8217;avoir re&#231;u sur ses plateaux avec d&#233;f&#233;rence et d&#233;fendu, dans les ann&#233;es 1970, par des p&#233;titions o&#249; s&#8217;alignaient les plus grands noms de la pens&#233;e. Le cas est connu ; il ne vaut pas comme exception monstrueuse, mais comme r&#233;v&#233;lateur d&#8217;un m&#233;canisme. Ce qui a prot&#233;g&#233; cet homme ne fut pas seulement le silence, ni m&#234;me la l&#226;chet&#233; de tel ou tel milieu. Ce fut une op&#233;ration intellectuelle constamment reconduite : transformer des actes en style, des victimes en mat&#233;riau, une domination en libert&#233;, une pr&#233;dation en litt&#233;rature.</p><p>On invoque en pareil cas la s&#233;paration de l&#8217;homme et de l&#8217;&#339;uvre. La formule peut &#234;tre n&#233;cessaire lorsqu&#8217;elle emp&#234;che la r&#233;duction morale d&#8217;un texte &#224; la biographie de son auteur ; elle devient obsc&#232;ne lorsqu&#8217;elle sert &#224; maintenir vivant le dispositif qui rendait les actes possibles. Ici, la s&#233;paration n&#8217;a pas seulement permis de continuer &#224; lire ; elle a permis de continuer &#224; recevoir, inviter, publier, primer, recommander. Elle a converti l&#8217;&#339;uvre en zone franche o&#249; des actes que la morale commune aurait d&#251; condamner pouvaient &#234;tre requalifi&#233;s en style, en audace, en litt&#233;rature. Les plateaux t&#233;l&#233;vis&#233;s lui offraient une sc&#232;ne, les p&#233;titions une noblesse, les &#233;diteurs une dur&#233;e, les prix une onction. &#192; chaque &#233;tage, loin de s&#233;parer l&#8217;homme de l&#8217;&#339;uvre, la litt&#233;rature r&#233;accordait &#224; l&#8217;homme le prestige produit par l&#8217;&#339;uvre. La cons&#233;cration soudait un nom &#224; une valeur jusqu&#8217;&#224; rendre la critique sacril&#232;ge.</p><p>Le parall&#232;le avec le culte de l&#8217;Enfance est donc fond&#233; : dans les deux cas, la soci&#233;t&#233; fabrique du sacr&#233; en mettant &#224; part. Elle met l&#8217;artiste &#224; part parce qu&#8217;il cr&#233;erait au-dessus des normes ; elle met l&#8217;enfant &#224; part parce qu&#8217;il incarnerait une puret&#233; &#233;trang&#232;re au monde adulte. L&#8217;un et l&#8217;autre deviennent des figures sacr&#233;es, mais avec une dissym&#233;trie terrible : le premier re&#231;oit de cette sacralisation une protection r&#233;elle, le second une protection imaginaire. L&#8217;homme consacr&#233; devient difficile &#224; accuser ; l&#8217;enfant sacralis&#233; devient difficile &#224; croire. Toute l&#8217;&#233;conomie du scandale tient dans cet &#233;cart.</p><h2>                                   QUATRE</h2><p>Que conclure, sinon l&#8217;inconfortable ? La proposition &#171; nous aimons les enfants &#187; doit &#234;tre corrig&#233;e pour redevenir vraie : nous aimons l&#8217;Enfance, cette id&#233;e qui exige des c&#233;r&#233;monies et dispense des actes ; les enfants, &#234;tres r&#233;els, situ&#233;s, dot&#233;s d&#8217;une parole co&#251;teuse &#224; entendre, b&#233;n&#233;ficient du reliquat. Aimer l&#8217;Enfance apporte de l&#8217;&#233;motion &#224; bon compte ; aimer un enfant r&#233;el obligerait &#224; soup&#231;onner un fr&#232;re, un grand-p&#232;re, un entra&#238;neur, un pr&#234;tre, &#224; d&#233;chirer une famille, &#224; affronter une institution, &#224; perdre notre plus belle histoire. La collectivit&#233; a fait son calcul, dont elle conna&#238;t m&#234;me le montant : la CIIVISE chiffre &#224; 9,7 milliards d&#8217;euros annuels le co&#251;t du d&#233;ni, que la nation acquitte sans d&#233;bat, pr&#233;f&#233;rant financer les cons&#233;quences du crime plut&#244;t qu&#8217;inqui&#233;ter le r&#233;cit.</p><p>On m&#8217;opposera la CIIVISE elle-m&#234;me. Une soci&#233;t&#233; vou&#233;e au d&#233;ni mandate-t-elle une commission pour compter ses victimes, recueillir trente mille t&#233;moignages, publier ses propres chiffres accablants ? L&#8217;objection semble ruiner ma th&#232;se ; le destin de la commission la retourne. Son rapport, remis en novembre 2023, portait un imp&#233;ratif en guise de titre, &#171; on vous croit &#187; ; dans les semaines qui suivirent, le magistrat qui l&#8217;incarnait fut remerci&#233;, l&#8217;essentiel des quatre-vingt-deux pr&#233;conisations resta sans suite, et l&#8217;imprescriptibilit&#233; qu&#8217;elle r&#233;clamait fut &#233;cart&#233;e sans examen. Le culte a fait de la commission ce qu&#8217;il fait de tout ce qu&#8217;il touche : une c&#233;r&#233;monie. Il faut prendre la mesure de ce raffinement. Une soci&#233;t&#233; na&#239;vement d&#233;n&#233;gatrice refuserait de compter ; la n&#244;tre compte, publie, s&#8217;&#233;meut, puis classe, et le chiffre avou&#233; tient lieu de quittance, puisqu&#8217;ayant confess&#233; 160 000 victimes annuelles elle s&#8217;estime acquitt&#233;e envers elles. L&#8217;aveu appartient d&#233;sormais au rituel, entre la journ&#233;e mondiale et la minute d&#8217;&#233;motion parlementaire ; le sacr&#233; se nourrit de ses rites, y compris de ses rites de contrition.</p><p>La sortie du mensonge tient alors en une conversion que je formule comme un imp&#233;ratif : cesser d&#8217;aimer l&#8217;Enfance, croire les enfants. Descendre l&#8217;enfant de l&#8217;autel o&#249; nous l&#8217;avons expos&#233;, le r&#233;int&#233;grer dans le monde commun comme sujet d&#8217;une parole qui fait foi, accorder &#224; son t&#233;moignage l&#8217;attestation que Ric&#339;ur r&#233;servait aux paroles qui engagent. Cette conversion aurait une traduction politique imm&#233;diate, celle que les victimes r&#233;clament avant toute autre : l&#8217;imprescriptibilit&#233; des crimes sexuels commis sur les mineurs.</p><p>Le droit fran&#231;ais, dira-t-on, a d&#233;j&#224; beaucoup c&#233;d&#233;. Depuis 2018, la victime peut porter plainte trente ans apr&#232;s sa majorit&#233;, jusqu&#8217;&#224; ses quarante-huit ans, et la loi du 21 avril 2021 a invent&#233; la prescription dite glissante, qui prolonge le d&#233;lai lorsque l&#8217;agresseur s&#8217;en prend &#224; un autre enfant. Je tiens ces avanc&#233;es pour ce qu&#8217;elles sont : des demi-mesures qui reconnaissent le probl&#232;me et en refusent la cons&#233;quence. Un d&#233;lai, m&#234;me allong&#233;, maintient le principe que ce texte conteste : l&#8217;&#233;coulement du temps comme mode d&#8217;acquisition du r&#233;cit d&#8217;autrui. Et la m&#233;moire traumatique ne consulte aucun calendrier ; la clinique conna&#238;t des paroles qui se d&#233;nouent &#224; cinquante-cinq ans, &#224; soixante, quand le p&#232;re meurt, quand le corps c&#232;de, quand un petit-enfant atteint l&#8217;&#226;ge qu&#8217;avait la victime. Fixer la borne &#224; quarante-huit ans revient &#224; d&#233;cr&#233;ter d&#8217;avance que ces paroles-l&#224; arriveront trop tard.</p><p>J&#8217;entends alors l&#8217;objection de fond, la seule s&#233;rieuse, celle des p&#233;nalistes : le d&#233;p&#233;rissement des preuves. Trente ans effacent les indices mat&#233;riels, alt&#232;rent les m&#233;moires, dissolvent les alibis ; un proc&#232;s tardif s&#8217;ach&#232;verait le plus souvent par un acquittement faute de preuves, que l&#8217;agresseur brandirait comme un brevet d&#8217;innocence, second d&#233;ni frapp&#233; cette fois du sceau de l&#8217;&#201;tat. L&#8217;argument m&#233;rite mieux qu&#8217;un haussement d&#8217;&#233;paules ; il m&#233;rite une r&#233;futation. La prescription suppose un sujet libre de sa parole, capable d&#8217;en user dans les d&#233;lais que la loi lui consent ; or la m&#233;moire traumatique ob&#233;it &#224; un autre calendrier. L&#8217;amn&#233;sie dissociative, que la clinique et les neurosciences documentent d&#233;sormais, verrouille le souvenir des d&#233;cennies durant ; exiger de la victime qu&#8217;elle parle avant l&#8217;&#226;ge o&#249; la parole lui devient psychiquement possible revient &#224; indexer le temps du droit sur la commodit&#233; de l&#8217;agresseur.</p><p>Quant au risque d&#8217;acquittement, il confond deux fonctions du proc&#232;s : la condamnation, qui exige des preuves, et l&#8217;instruction, qui exige seulement que la parole soit examin&#233;e. La victime qui r&#233;clame l&#8217;imprescriptibilit&#233; demande moins une condamnation garantie que le droit &#233;l&#233;mentaire de voir sa parole instruite ; un non-lieu est une d&#233;faite, une fin de non-recevoir est une expropriation. On r&#233;pliquera qu&#8217;un proc&#232;s vou&#233; &#224; l&#8217;incertitude transforme le tribunal en sc&#232;ne d&#8217;&#233;coute ; je r&#233;ponds que l&#8217;instruction produit du r&#233;el quand bien m&#234;me la condamnation &#233;chappe : elle convoque, confronte, archive, elle inscrit la parole de la victime dans les registres publics dont la prescription l&#8217;excluait.</p><p>Reste l&#8217;objection la plus solennelle. L&#8217;imprescriptibilit&#233;, dit-on, appartient depuis Nuremberg aux seuls crimes contre l&#8217;humanit&#233;, et l&#8217;&#233;tendre reviendrait &#224; banaliser la cat&#233;gorie. Je soutiens que le rapprochement l&#8217;&#233;claire plut&#244;t que de la banaliser. Le crime contre l&#8217;humanit&#233; vise l&#8217;homme dans son appartenance au genre humain ; le crime sexuel contre l&#8217;enfant le vise dans sa capacit&#233; de devenir sujet. Il atteint la facult&#233; d&#8217;attester avant qu&#8217;elle soit constitu&#233;e, il d&#233;truit le t&#233;moin au berceau, il confisque le r&#233;cit &#224; la source m&#234;me du r&#233;cit. Les deux crimes partagent ainsi une structure : l&#8217;un et l&#8217;autre s&#8217;attaquent, au-del&#224; d&#8217;une vie, aux conditions de la parole humaine. Le droit gagnerait en coh&#233;rence ce qu&#8217;il perdrait en solennit&#233;. L&#8217;imprescriptibilit&#233; met fin au droit de propri&#233;t&#233; que le temps conf&#232;re aux agresseurs sur le r&#233;cit de leurs victimes ; elle aligne le calendrier de la justice sur celui de la m&#233;moire bless&#233;e.</p><p>Une civilisation se juge &#224; ses phrases intouchables. La n&#244;tre devra accepter de perdre la plus douce des siennes ; les enfants, eux, n&#8217;ont jamais eu le luxe d&#8217;y croire.</p><div><hr></div><blockquote><p><span>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.</span><br><span>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.</span><br><span>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.</span><br><span>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</span></p><p><span>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com</span><br><span>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan</span><br><span>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe) / TikTok : jysteffe.</span></p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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De cette partition avou&#233;e, elle a tir&#233; la l&#233;gende du moine de Croisset, l&#8217;homme qui s&#8217;&#233;puise au gueuloir, passe des journ&#233;es enti&#232;res sur une phrase et s&#8217;efface de ses romans jusqu&#8217;&#224; n&#8217;y laisser aucune trace de lui-m&#234;me. On a fait de Flaubert le saint la&#239;que du &#171; mot juste &#187;.</p><p>Le portrait est exact. Il est pourtant partiel. En effet, la formule des &#171; deux bonshommes &#187; oppose deux postures que Flaubert peut revendiquer sans rougir, deux nobles fa&#231;ons de tenir la plume. Elle laisse hors champ une troisi&#232;me langue, qu&#8217;il n&#8217;inscrit jamais dans son autoportrait et qui constitue pourtant l&#8217;envers exact de son &#339;uvre.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><p><strong>La langue que les romans interdisent</strong></p><p>Entre novembre 1849 et juin 1851, Flaubert traverse l&#8217;&#201;gypte, la Nubie, la Syrie, l&#8217;Asie mineure, la Gr&#232;ce et l&#8217;Italie en compagnie de Maxime Du Camp. Le voyage est officiellement une mission d&#8217;instruction. La correspondance qu&#8217;il adresse &#224; son ami Louis Bouilhet en donne la doublure intime, et cette doublure tient dans un mot : la franchise. &#192; sa m&#232;re, il ne parle que de beaut&#233; plastique. &#192; Bouilhet, son conseiller litt&#233;raire, il livre tout.</p><p>L&#8217;homme qui &#233;crira <em>Madame Bovary</em> et <em>Salammb&#244;</em> consigne, sur le mode du bulletin, qu&#8217;il a &#171; tir&#233; cinq coups &#187; chez une danseuse d&#8217;Esna, qu&#8217;il d&#233;crit &#171; t&#233;tonneuse, viand&#233;e &#187; ; il note que &#171; ces cons ras&#233;s font un dr&#244;le d&#8217;effet &#187; ; il raconte s&#8217;&#234;tre &#171; lav&#233; la pine devant la soci&#233;t&#233; &#187; lors d&#8217;une matin&#233;e organis&#233;e &#224; Beyrouth, au scandale des &#171; femmes turques &#187; pr&#233;sentes. La correspondance d&#8217;Orient d&#233;ploie une langue que les romans proscrivent : rapide, obsc&#232;ne, charnelle, gorg&#233;e d&#8217;un &#171; je &#187; qui jouit et qui se vante. La phrase cesse d&#8217;y &#234;tre un objet de culte. Elle gicle.</p><p>Tout se passe comme si la lettre recueillait ce que le roman expulse. Le corps, le &#171; je &#187;, la vanit&#233; sexuelle, la trivialit&#233; : tout ce que l&#8217;impersonnalit&#233; de l&#8217;&#339;uvre avait m&#233;thodiquement chass&#233; trouve ici sa r&#233;serve. La vraie ligne de partage ne court donc pas entre le lyrique et le chercheur de vrai, comme Flaubert le sugg&#232;re, mais s&#233;pare deux r&#233;gimes d&#8217;&#233;criture : la prose des romans travaill&#233;e jusqu&#8217;&#224; la disparition de soi, et la prose des lettres o&#249; l&#8217;homme revient tout entier, avec ses chancres, son d&#233;compte de &#171; coups &#187; et son anatomie nomm&#233;e cr&#251;ment.</p><p><strong>Quand l&#8217;institution r&#233;&#233;crit l&#8217;histoire</strong></p><p>L&#8217;histoire &#233;ditoriale de ces lettres vaut &#224; elle seule une d&#233;monstration. Lorsque l&#8217;&#233;diteur Conard les publie dans les ann&#233;es 1920, il les expurge. Exemple caract&#233;ristique : l&#224; o&#249; Flaubert avait &#233;crit &#171; coups &#187;, l&#8217;&#233;dition imprime &#171; baisers &#187;. Le geste est minuscule, mais r&#233;v&#233;lateur. Loin de se contenter de canoniser le styliste, l&#8217;institution litt&#233;raire r&#233;&#233;crit la langue du voyageur pour la rendre compatible avec la statue de l&#8217;auteur. Il faudra attendre Jean Bruneau et l&#8217;&#233;dition de la Pl&#233;iade, en 1973, pour que le texte int&#233;gral soit restitu&#233;.</p><p>Flaubert lui-m&#234;me avait ouvert la voie &#224; cette purification. En 1877, vieillissant, il br&#251;le avec Du Camp leurs lettres de jeunesse et r&#233;sume l&#8217;op&#233;ration d&#8217;une formule magnifiquement fausse : elles &#171; parlaient uniquement de la litt&#233;rature et des dames &#187;. L&#8217;&#233;crivain, qui se savait surveill&#233; par la post&#233;rit&#233;, a particip&#233;, le premier, au nettoyage de ses propres archives.</p><p><strong>Ce que les lettres ne disent pas</strong></p><p>Si l&#8217;on r&#233;duisait ce dossier &#224; l&#8217;obsc&#233;nit&#233;, on en manquerait pourtant le point le plus grave. La correspondance d&#8217;Orient n&#8217;enregistre pas seulement les fanfaronnades d&#8217;un bourgeois en goguette. Elle consigne, du m&#234;me ton neutre qui d&#233;crira plus tard les comices agricoles, une violence sexuelle coloniale ordinaire : des corps achet&#233;s sur le Nil, une adolescente qu&#8217;une tenanci&#232;re d&#8217;Ath&#232;nes &#171; force &#187; &#224; rester, et, plus grave encore, des actes commis sur des enfants que Flaubert rapporte sans qu&#8217;une seule ligne ne trahisse le moindre trouble.</p><p>C&#8217;est pr&#233;cis&#233;ment cette absence d&#8217;affect qui fait le scandale, bien plus que les mots crus. De fait, Edward Said, dans <em>L&#8217;Orientalisme</em>, a fait de la rencontre avec la danseuse Kuchuk Hanem le prototype du rapport de force entre l&#8217;Orient et l&#8217;Occident. La femme orientale y est muette, sa parole inaccessible derri&#232;re la barri&#232;re de la langue, sa sexualit&#233; commode parce qu&#8217;elle n&#8217;exige aucune r&#233;ciprocit&#233;. La lecture est devenue un classique, et les travaux r&#233;cents la nuancent en relevant la tendresse r&#233;elle et la m&#233;lancolie qui traversent la nuit d&#8217;Esna. La structure de domination, elle, demeure intacte. Le voyageur regarde, jouit, paie, repart, et ne juge jamais. Le m&#234;me &#339;il froid qui produira la perfection de la phrase enregistre ici l&#8217;abjection sans broncher.</p><p>On tient l&#224; le n&#339;ud. L&#8217;impassibilit&#233; que la critique a c&#233;l&#233;br&#233;e comme une vertu d&#8217;artiste se confond, dans ces lettres, avec une absence de r&#233;action devant l&#8217;innommable. La distance clinique est &#224; la fois une m&#233;thode esth&#233;tique et une fa&#231;on de ne pas &#234;tre touch&#233;.</p><p><strong>Le gueuloir comme digue</strong></p><p>Reste &#224; comprendre le rapport entre ces deux Flaubert, sans c&#233;der ni &#224; l&#8217;hagiographie ni au r&#233;quisitoire. Les deux styles (celui de <em>Madame Bovary</em> et celui de la correspondance d&#8217;Orient) sont &#233;galement de lui, produits par la m&#234;me main. Leur coexistence dresse moins un grand &#233;crivain contre un homme vulgaire qu&#8217;elle ne r&#233;v&#232;le le prix de l&#8217;&#339;uvre.</p><p><em>Madame Bovary</em>, <em>Salammb&#244;</em>, puis la seconde <em>&#201;ducation sentimentale</em> viennent apr&#232;s l&#8217;Orient. Apr&#232;s les bordels, apr&#232;s les lettres obsc&#232;nes, apr&#232;s cette plong&#233;e dans le corps marchandis&#233;, la domination et le fantasme colonial, Flaubert b&#226;tit l&#8217;une des proses les plus froides, les plus tenues, les plus exactes de la litt&#233;rature fran&#231;aise. La chronologie n&#8217;est pas anodine. Ce que la lettre d&#8217;Orient d&#233;pense, le roman le capitalise : la sc&#232;ne du fiacre de <em>Madame Bovary </em>est la nuit d&#8217;Esna plac&#233;e &#224; int&#233;r&#234;t. Le &#171; mot juste &#187; et la &#171; pine &#187; rel&#232;vent de la m&#234;me &#233;conomie, et l&#8217;un se paie de l&#8217;autre.</p><p>Le gueuloir ressemble alors moins &#224; un sanctuaire qu&#8217;&#224; une digue. Toute la boue de l&#8217;homme vient s&#8217;y heurter, et la beaut&#233; de l&#8217;&#339;uvre se mesure &#224; la pression qu&#8217;elle contient. Flaubert l&#8217;avait th&#233;oris&#233; sans le savoir, en r&#233;pondant &#224; Louise Colet qui trouvait les punaises indignes de Kuchuk Hanem : &#171; c&#8217;est l&#224;, moi, ce qui m&#8217;enchantait. &#187; Il voulait &#171; une amertume &#224; tout, un &#233;ternel coup de sifflet au milieu de nos triomphes &#187;. La po&#233;tique du m&#233;lange &#8211; le santal et la vermine dans la m&#234;me phrase &#8211; repr&#233;sentait l&#8217;aveu d&#8217;un homme pour qui le sublime n&#8217;existe qu&#8217;adoss&#233; au r&#233;pugnant qu&#8217;il a d&#251; dompter.</p><p><strong>La question que pose la correspondance</strong></p><p>Que faire alors de cet envers, quand on a pass&#233; un si&#232;cle et demi &#224; consacrer l&#8217;endroit ? La tentation est double et sym&#233;trique. La premi&#232;re consiste &#224; s&#233;parer proprement l&#8217;homme de l&#8217;artiste, &#224; ranger les lettres au rayon de l&#8217;anecdote biographique et &#224; ne garder de Flaubert que le style magnifi&#233; de l&#8217;esth&#232;te pur. La seconde consiste &#224; instruire le proc&#232;s du touriste sexuel colonial et &#224; cong&#233;dier l&#8217;&#339;uvre avec l&#8217;homme. Les deux gestes se ressemblent : tous deux refusent de regarder le m&#233;canisme entier.</p><p>La correspondance d&#8217;Orient interdit toute simplification. Elle montre que la prose impersonnelle et l&#8217;obsc&#233;nit&#233; des lettres sont les deux faces d&#8217;une m&#234;me op&#233;ration, et que le regard qui ne s&#8217;&#233;meut de rien est aussi celui qui atteint, dans le roman, l&#8217;exactitude absolue. On ne peut pas garder le style et jeter l&#8217;homme, parce que le style est fait de ce que l&#8217;homme a d&#251; expulser pour l&#8217;&#233;crire.</p><p>La grandeur d&#8217;un style se mesure certes &#224; sa puret&#233;, mais aussi &#224; la violence des courants contraires qu&#8217;il a fallu contenir, dompter ou expulser pour l&#8217;atteindre. Le scandale Flaubert se loge moins dans ce que &#171; le moine de Croisset &#187; a r&#233;v&#233;l&#233; dans ses lettres que dans la facilit&#233; avec laquelle nous avons d&#233;cid&#233;, &#224; sa suite, qu&#8217;elles &#171; parlaient uniquement de la litt&#233;rature et des dames &#187;.</p><div><hr></div><blockquote><p><span>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.</span><br><span>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.</span><br><span>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.</span><br><span>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</span></p><p><span>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com</span><br><span>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan</span><br><span>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe) / TikTok : jysteffe.</span></p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Neruda a re&#231;u le prix Nobel en 1971, poss&#233;d&#233; trois maisons devenues mus&#233;es, vu son nom grav&#233; au fronton d&#8217;&#233;coles et r&#233;clam&#233; pour un a&#233;roport. La cons&#233;cration est totale, et c&#8217;est justement pourquoi il faut accepter de consid&#233;rer ce qu&#8217;elle recouvre. Je voudrais donc relire Neruda &#224; partir d&#8217;une tension f&#233;conde de son parcours : la voix qu&#8217;il pr&#233;tend donner aux autres, et le silence dans lequel sa vie a parfois enferm&#233; ceux qui d&#233;pendaient de lui.</p><p>Cette contradiction trouve d&#8217;abord son expression la plus &#233;clatante dans un vers du <em>Chant g&#233;n&#233;ral</em>, publi&#233; en 1950, au douzi&#232;me et dernier chant des &#171; Hauteurs de Macchu Picchu &#187;. Neruda y gravit les ruines incas et s&#8217;adresse aux morts qui les ont b&#226;ties : tailleurs de pierre, potiers, bergers silencieux broy&#233;s par l&#8217;empire. Il les somme de remonter du fond de la terre pour rena&#238;tre en lui, et leur adresse ce vers lyrique et emphatique : &#171; Je viens parler par votre bouche morte. &#187; Ce vers r&#233;sume l&#8217;un des grands motifs de l&#8217;oeuvre de Neruda : le po&#232;te s&#8217;institue organe des muets, pr&#234;te sa gorge aux supplici&#233;s, se fait le porte-voix d&#8217;un continent entier auquel l&#8217;histoire aurait retir&#233; la parole. La grandeur du geste est ind&#233;niable. Cependant, elle change de nature quand on consid&#232;re la biographie du po&#232;te chilien.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Ce que nous poss&#233;dons n&#8217;est donc pas un proc&#232;s-verbal, mais un aveu litt&#233;raire tardif : un homme, plusieurs d&#233;cennies apr&#232;s les faits, choisit de fixer par &#233;crit une sc&#232;ne dont la violence morale se lit dans ses propres mots.</p><p>Chaque matin, une jeune femme tamoule de la caste des parias (les intouchables rel&#233;gu&#233;s aux t&#226;ches d&#8217;assainissement les plus insalubres) vient vider les latrines s&#232;ches de son bungalow isol&#233; en bord de mer, &#224; Wellawatte. Fascin&#233; par sa beaut&#233; qu&#8217;il compare aux &#171; sculptures mill&#233;naires du sud de l&#8217;Inde &#187;, le diplomate d&#233;cide un matin de passer &#224; l&#8217;acte : selon son propre r&#233;cit, il la saisit fortement par le poignet et la viole sur son lit, profitant de l&#8217;asym&#233;trie totale de leur situation et de l&#8217;isolement linguistique de sa victime. Il la d&#233;crit ensuite comme une statue demeur&#233;e les yeux grand ouverts, totalement immobile et impassible, du d&#233;but &#224; la fin de l&#8217;agression, avant de conclure par cet aveu glacial : &#171; Elle faisait bien de me m&#233;priser. &#187; Le chantre des bouches mortes vient de r&#233;duire une vivante au silence le plus complet, et il juge la sc&#232;ne assez belle pour l&#8217;inscrire dans le registre lumineux de ses ann&#233;es asiatiques. Elle est l&#8217;une des premi&#232;res figures r&#233;elles que son &#339;uvre aura absorb&#233;es pour en faire une statue, un corps muet, une mati&#232;re offerte &#224; l&#8217;esth&#233;tisation.</p><p>La sc&#232;ne est d&#8217;autant plus terrible qu&#8217;elle r&#233;unit toutes les asym&#233;tries possibles : l&#8217;homme et la femme, le diplomate et l&#8217;employ&#233;e, l&#8217;Occidental prot&#233;g&#233; par l&#8217;ordre colonial et l&#8217;intouchable tamoule rel&#233;gu&#233;e aux travaux les plus d&#233;gradants. M&#234;me le silence de la victime n&#8217;est pas un silence simple : il est le produit d&#8217;un monde o&#249; elle ne dispose ni de la langue, ni du recours, ni du statut qui lui permettraient de r&#233;pondre. Neruda ne rencontre donc pas seulement une femme qu&#8217;il force ; il rencontre un syst&#232;me d&#8217;impunit&#233; dont il devient, ce matin-l&#224;, le b&#233;n&#233;ficiaire absolu.</p><h3><strong>Malva</strong></h3><p>Madrid, 1934 : sa fille Malva Marina na&#238;t hydroc&#233;phale, le cr&#226;ne dilat&#233; par une accumulation de liquide c&#233;phalo-rachidien, priv&#233;e de la parole et de la marche. Un mois plus tard, Neruda &#233;crit &#224; une amie que l&#8217;enfant ressemble &#224; &#171; une esp&#232;ce de point-virgule &#187;, un petit vampire de trois kilos. La formule fait fr&#233;mir par sa d&#233;sinvolture, et la suite l&#8217;aggrave : deux ans apr&#232;s, il abandonne la m&#232;re et la fille pour suivre une autre femme, laissant Malva aux Pays-Bas bient&#244;t occup&#233;s. L&#8217;enfant meurt &#224; huit ans, sans son p&#232;re qui ne se pr&#233;sente pas davantage &#224; ses obs&#232;ques. Dans les trois mille pages des &#339;uvres compl&#232;tes, sa fille unique occupe un silence presque sans faille. Le po&#232;te, qui convoque les morts inconnus du P&#233;rou pour les faire parler, n&#8217;aura pas trouv&#233; trois lignes pour sa propre enfant. C&#8217;est &#224; la fois une faute priv&#233;e et une contradiction symbolique. Malva &#233;tait pr&#233;cis&#233;ment celle &#224; qui il aurait fallu pr&#234;ter une voix, non par emphase &#233;pique, mais par simple fid&#233;lit&#233; paternelle. Elle devient ainsi la deuxi&#232;me bouche que sa l&#233;gende aura recouverte.</p><h3><strong>Le chantre de Staline</strong></h3><p>Pendant ce temps, il chante Staline. </p><p>Neruda ne s&#8217;est pas content&#233; d&#8217;une sympathie vague pour le pouvoir de Moscou : il a compos&#233; des textes d&#8217;hommage au dirigeant sovi&#233;tique, notamment apr&#232;s la bataille de Stalingrad, puis &#224; la mort du dictateur. En 1953, il re&#231;oit le Prix Staline de la paix, au moment m&#234;me o&#249; les crimes du r&#233;gime ne peuvent plus &#234;tre tenus pour de simples rumeurs. L&#8217;aveuglement n&#8217;&#233;tait pourtant pas in&#233;vitable. D&#232;s 1936, <em>Retour de l&#8217;URSS</em> d&#8217;Andr&#233; Gide avait ouvert une br&#232;che dans la ferveur communiste occidentale. On pouvait savoir, ou du moins commencer &#224; ne plus vouloir ignorer. Neruda, lui, choisit encore l&#8217;hymne &#224; Staline.</p><p>C&#8217;est ici que la contradiction devient politique. Le po&#232;te qui pr&#233;tendait parler par la bouche morte des vaincus d&#8217;Am&#233;rique latine se tait devant d&#8217;autres bouches mortes, celles que le communisme sovi&#233;tique a ensevelies dans les camps, les purges, la peur et la langue officielle. Il ne lui manque pas la puissance verbale ; il lui manque, &#224; cet endroit pr&#233;cis, le courage de l&#8217;appliquer contre son propre camp. Il faudra attendre <em>Fin de mundo</em>, en 1969, pour qu&#8217;il formule enfin ses doutes. Le repentir aura mis seize ans &#224; venir, et il sera arriv&#233; apr&#232;s les morts.</p><h3><strong>La femme b&#226;illonn&#233;e</strong></h3><div class="preformatted-block" data-component-name="PreformattedTextBlockToDOM"><label class="hide-text" contenteditable="false">Text within this block will maintain its original spacing when published</label><pre class="text">&#171; J&#8217;aime quand tu te tais, parce que tu es comme absente,
et tu m&#8217;entends au loin, et ma voix ne t&#8217;atteint pas.
On dirait que tes yeux se sont envol&#233;s,
et on dirait qu&#8217;un baiser t&#8217;a clos la bouche

Comme toutes les choses sont remplies de mon &#226;me,
tu &#233;merges des choses pleine de mon &#226;me.
Papillon de r&#234;ve, tu ressembles &#224; mon &#226;me
et tu ressembles au mot : m&#233;lancolie.

J&#8217;aime quand tu te tais et que tu es comme distante.
Et tu es comme plaintive, papillon que l&#8217;on berce.
Et tu m&#8217;entends au loin, et ma voix ne t&#8217;atteint pas:
laisse-moi me taire avec ton silence.

Laisse-moi aussi te parler avec ton silence,
clair comme une lampe, simple comme un anneau.
Tu es comme la nuit, silencieuse et constell&#233;e.
Ton silence est d&#8217;&#233;toile, si lointain et si simple.

J&#8217;aime quand tu te tais, parce que tu es comme absente,
distante et dolente, comme si tu &#233;tais morte.
Un mot alors, un sourire suffisent,
et je suis heureux, heureux que ce ne soit pas vrai. &#187;</pre></div><p>Le po&#232;me XV des <em>Vingt po&#232;mes d&#8217;amour</em> s&#8217;ouvre sur l&#8217;un des vers les plus c&#233;l&#232;bres de la litt&#233;rature chilienne : &#171; J&#8217;aime quand tu te tais parce que tu es comme absente &#187;. La m&#233;moire amoureuse en a fait une formule de tendresse, l&#8217;&#233;loge d&#8217;un amour si profond qu&#8217;il se passerait de mots. Cette lecture est une m&#233;prise, et le vers lui-m&#234;me la d&#233;ment dans son prolongement imm&#233;diat. Le sujet aime moins le silence de la femme pour la communion qu&#8217;il rendrait possible que parce qu&#8217;il la rend absente : une femme qui se tait cesse d&#8217;&#234;tre une interlocutrice et devient plus facilement une image. </p><p>Tout le po&#232;me d&#233;ploie cette op&#233;ration avec une logique implacable. La bien-aim&#233;e ne parle jamais. Le po&#232;te, lui, parle d&#8217;elle, interpr&#232;te son mutisme, le peuple, le convertit en mati&#232;re cosmique. Les yeux de la femme s&#8217;envolent, sa bouche se ferme sous un baiser, son corps se dissout en nuit, en &#233;toile, en lampe, en anneau, en papillon de r&#234;ve. Chaque m&#233;taphore l&#8217;arrache un peu plus &#224; la densit&#233; d&#8217;une personne pour l&#8217;&#233;lever en signe. Le silence f&#233;minin n&#8217;est jamais &#233;cout&#233; pour ce qu&#8217;il dirait ; il est saisi comme une surface vierge o&#249; la voix masculine vient s&#8217;inscrire.</p><p>La deuxi&#232;me strophe, rarement prise en compte &#224; sa juste mesure, livre la cl&#233; de l&#8217;ensemble. Neruda y d&#233;clare que toutes les choses sont remplies de son &#226;me, et que la femme aim&#233;e &#233;merge de ces choses pleine de cette &#226;me m&#234;me. La formule &#233;blouit, et elle est d&#8217;une possessivit&#233; &#233;tonnante. La femme ne surgit pas, en effet, d&#8217;elle-m&#234;me, depuis sa propre int&#233;riorit&#233;, mais appara&#238;t d&#233;j&#224; satur&#233;e, envelopp&#233;e, occup&#233;e par l&#8217;&#226;me du po&#232;te, comme une province de son empire int&#233;rieur. L&#8217;acte d&#8217;aimer revient ici &#224; reconna&#238;tre dans l&#8217;autre une &#233;manation de soi. L&#8217;alt&#233;rit&#233; de la femme se trouve abolie au moment pr&#233;cis o&#249; le po&#232;te pr&#233;tend la chanter.</p><p>La structure &#233;nonciative accomplit ce que le lexique avait commenc&#233;. Le &#171; je &#187; d&#233;sire, m&#233;taphorise, transforme, dispose. Le &#171; tu &#187; est d&#233;sir&#233;, m&#233;taphoris&#233;, transform&#233;, dispos&#233;. La femme ne consent jamais &#224; devenir lampe ou &#233;toile, ne corrige aucune image, ne reprend jamais la parole pour dire ce que son silence signifie. Sous l&#8217;apparence de l&#8217;adresse amoureuse, le po&#232;me reste un monologue souverain qui s&#8217;est donn&#233; un public muet. La douceur du ton masque une confiscation. Une seule voix organise le monde, et elle a pris soin de s&#8217;assurer qu&#8217;aucune autre ne viendrait la troubler.</p><p>Le dernier quatrain conduit cette logique &#224; son terme n&#233;cessaire en comparant la bien-aim&#233;e &#224; une morte (&#171; distante et dolente, comme si tu &#233;tais morte &#187;). La chute finale, o&#249; le po&#232;te se r&#233;jouit que la chose ne soit pas vraie, ne change rien &#224; l&#8217;affaire. Le fantasme d&#8217;une femme parfaitement silencieuse confine &#224; la r&#233;ification, et le texte le sait, puisqu&#8217;il a eu besoin d&#8217;aller toucher la mort pour atteindre son sommet affectif. La femme id&#233;ale du po&#232;me approche du cadavre, et le po&#232;te dispose seul de la sc&#232;ne enti&#232;re, qui l&#8217;&#233;loigne, la fige, la couche puis la ranime au gr&#233; de son propre mouvement.</p><p>Cette grammaire devient plus grave encore lorsqu&#8217;on songe que cette femme d&#233;sincarn&#233;e eut des visages r&#233;els. Derri&#232;re la bien-aim&#233;e du recueil se tiennent deux jeunes filles que Neruda nommait pudiquement Marisol et Marisombra : Teresa V&#225;squez Le&#243;n, l&#8217;amour de Temuco, et Albertina Rosa Az&#243;car, l&#8217;&#233;tudiante de Santiago. Le po&#232;me XV se rattache, de l&#8217;aveu des biographes, au portrait de la seconde, &#224; qui le jeune homme &#233;crivait d&#232;s 1923 cette phrase qui contient le futur premier vers : &#171; ton silence qui me pla&#238;t tant &#187;. La muse silencieuse n&#8217;est donc pas une pure invention ; elle est une femme vivante dont le po&#232;te pr&#233;l&#232;ve le mutisme pour en faire la mati&#232;re de son chant, apr&#232;s l&#8217;avoir d&#233;barrass&#233;e de tout ce qui, en elle, aurait pu r&#233;pondre. Or ce geste, Neruda le r&#233;p&#233;tera bient&#244;t sur une vivante qui, elle, n&#8217;aura pas m&#234;me le privil&#232;ge d&#8217;&#234;tre aim&#233;e. La servante de Wellawatte ne devait son silence ni &#224; l&#8217;art ni &#224; la pudeur amoureuse, mais &#224; l&#8217;asym&#233;trie coloniale, &#224; la langue qu&#8217;elle ne partageait pas, au statut de paria qui lui retirait tout recours ; et c&#8217;est ce mutisme arrach&#233; que la plume de son agresseur convertira, des d&#233;cennies plus tard, en beaut&#233; immobile, en statue aux yeux ouverts. De la fianc&#233;e nomm&#233;e &#224; l&#8217;intouchable anonyme, le m&#234;me mouvement transforme le silence des femmes en combustible d&#8217;une voix.</p><p>Les f&#233;ministes chiliennes ont nomm&#233; cette op&#233;ration avec une justesse que la critique universitaire avait manqu&#233;e. Le slogan &#171; <em>Neruda, c&#225;llate t&#250;</em> &#187; (Neruda, tais-toi, toi !) retourne contre le po&#232;te l&#8217;injonction m&#234;me qui fonde son po&#232;me. Pendant un si&#232;cle, la culture amoureuse a r&#233;p&#233;t&#233; : &#171; j&#8217;aime quand tu te tais &#187; ; les femmes r&#233;pondent en assignant le silence &#224; celui qui le distribuait. Le d&#233;placement saisit par sa pr&#233;cision, puisqu&#8217;il rend au sujet masculin le sort qu&#8217;il r&#233;servait &#224; ses objets f&#233;minins. La r&#233;&#233;criture brandie le 8 mars 2020 : &#171; Je t&#8217;aime quand tu parles parce que tu es toujours pr&#233;sente &#187;, ach&#232;ve la d&#233;monstration. L&#224; o&#249; Neruda liait le silence &#224; l&#8217;absence et la pr&#233;sence &#224; l&#8217;effacement, la contre-formule lie la parole &#224; l&#8217;existence. Une &#233;rotique de l&#8217;effacement c&#232;de la place &#224; une affirmation de la pr&#233;sence, et le vers le plus c&#233;l&#232;bre du po&#232;te se trouve d&#233;sarm&#233; par sa propre sym&#233;trie.</p><p>Le po&#232;me XV ne m&#233;rite pourtant ni l&#8217;oubli ni l&#8217;autodaf&#233;. Sa musique demeure intacte, et c&#8217;est ce qui rend sa lecture inconfortable et n&#233;cessaire. Une splendeur formelle peut reposer sur une confiscation de la parole d&#8217;autrui, et la beaut&#233; n&#8217;absout pas la structure qui la porte. Depuis que les Chiliennes ont r&#233;pondu &#224; Neruda, le vers ne s&#8217;entend plus de la m&#234;me mani&#232;re. La bouche silencieuse du po&#232;me a fini par s&#8217;ouvrir, et ce qu&#8217;elle dit oblige &#224; juger toute grande po&#233;sie de la voix sur ce qu&#8217;elle fait du silence des autres.</p><h3><strong>La loi de la distance</strong></h3><p>Voici donc ma th&#232;se, et je la formule sans d&#233;tour. Neruda a &#233;lev&#233; l&#8217;une des plus hautes cath&#233;drales lyriques du si&#232;cle &#224; la gloire des sans-voix, et son existence raconte une histoire inverse : celle d&#8217;un homme qui savait magnifier les morts lointains, mais se montrait souvent incapable d&#8217;entendre les vivants plac&#233;s sous sa responsabilit&#233; ou sous son pouvoir. La femme de Colombo, sa fille Malva, les supplici&#233;s de l&#8217;Est qu&#8217;il ne voulut pas pleurer : tous dessinent, autour de son &#339;uvre, une contre-voix. Il donnait la voix aux muets dans ses livres ; il lui arrivait, dans sa vie, de r&#233;duire les &#234;tres r&#233;els au silence.</p><p>On m&#8217;objectera, et Garc&#237;a M&#225;rquez le disait d&#233;j&#224; pour d&#233;fendre sa conduite amoureuse, qu&#8217;il fut toujours loyal sans &#234;tre toujours fid&#232;le, et que l&#8217;&#339;uvre ne se confond pas avec l&#8217;homme. La distinction est pertinente, et je ne r&#233;clame aucune statue d&#233;boulonn&#233;e, aucun recueil retir&#233; des programmes. La grandeur des <em>Hauteurs de Macchu Picchu</em> demeure intacte comme objet po&#233;tique. Reste que cette grandeur prend une autre couleur quand on sait de quelle main elle vient : la pr&#233;tention &#224; parler pour les muets devient suspecte chez celui qui aura tant pratiqu&#233;, dans le concret de son existence, l&#8217;art de faire taire. Lire Neruda lucidement, d&#233;sormais, suppose de tenir ensemble le vers et les latrines, Macchu Picchu et Wellawatte, l&#8217;&#233;pop&#233;e des morts et la sid&#233;ration des vivantes, sans laisser la splendeur du premier monde abolir l&#8217;ordure du second.</p><h3><strong>Le dernier mot</strong></h3><p>Un mot enfin sur sa propre fin. Neruda meurt le 23 septembre 1973, douze jours apr&#232;s le coup d&#8217;&#201;tat de Pinochet. Le certificat officiel &#233;voque un cancer de la prostate. Pendant cinquante ans, son chauffeur Manuel Araya a soutenu qu&#8217;il aurait &#233;t&#233; empoisonn&#233; &#224; la clinique Santa Mar&#237;a, alors qu&#8217;il s&#8217;appr&#234;tait &#224; partir pour le Mexique afin de devenir l&#8217;une des voix internationales de l&#8217;opposition &#224; la junte militaire. Les expertises successives ont compliqu&#233; la version officielle : du <em>Clostridium</em> <em>botulinum</em> a &#233;t&#233; retrouv&#233; dans ses restes, sans que la justice ait encore &#233;tabli de mani&#232;re d&#233;finitive s&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;une contamination naturelle, post&#233;rieure, ou d&#8217;un acte d&#233;lib&#233;r&#233;. En f&#233;vrier 2024, la cour d&#8217;appel de Santiago a ordonn&#233; la r&#233;ouverture de l&#8217;enqu&#234;te.</p><p>Cette incertitude finale ne rach&#232;te rien et ne condamne rien de plus. Elle ajoute seulement une derni&#232;re torsion &#224; la l&#233;gende. Celui qui voulut parler par la bouche morte des autres se trouve &#224; son tour livr&#233; aux experts, aux juges, aux archives, aux t&#233;moins contradictoires. Sur sa propre mort, Neruda n&#8217;aura pas enti&#232;rement dispos&#233; de sa voix. L&#8217;ironie est trop sombre pour qu&#8217;on s&#8217;en r&#233;jouisse.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Trois hommes entourent un jeu de boules. Ren&#233; Char occupe le centre de l&#8217;image. &#192; ses c&#244;t&#233;s se tiennent, tout d&#8217;abord, le philosophe Jean Beaufret, puis, ramass&#233; sur lui-m&#234;me dans la posture appliqu&#233;e du joueur qui vise, Martin Heidegger. Rien, dans le d&#233;cor, ne semble annoncer le scandale : un village proven&#231;al, la lumi&#232;re du Midi, quelques boules pos&#233;es sur la terre, une sociabilit&#233; famili&#232;re. Pourtant, l&#8217;image concentre une violence historique que son calme m&#234;me rend plus troublante.</p><p>Ren&#233; Char fut, pendant la Seconde Guerre mondiale et sous le nom de Capitaine Alexandre, l&#8217;une des grandes figures de la R&#233;sistance int&#233;rieure. Chef d&#8217;un maquis de la Durance, il engagea son corps, sa parole et sa responsabilit&#233; dans la lutte contre l&#8217;occupant allemand. T&#233;moignage litt&#233;raire sur la clandestinit&#233;, ses <em>Feuillets d&#8217;Hypnos</em> portent la trace d&#8217;une exp&#233;rience o&#249; la po&#233;sie s&#8217;&#233;crit au contact du risque, de la d&#233;cision et de la mort possible. Martin Heidegger, de son c&#244;t&#233;, reste attach&#233; &#224; l&#8217;un des &#233;pisodes les plus sombres de l&#8217;histoire intellectuelle europ&#233;enne. Recteur de l&#8217;universit&#233; de Fribourg en 1933, membre du parti nazi, il ne s&#8217;est jamais v&#233;ritablement expliqu&#233; avec la nettet&#233; morale que beaucoup attendaient de lui apr&#232;s la catastrophe. La publication de ses <em>Cahiers noirs</em> en 2014 a, par ailleurs, encore d&#233;plac&#233; le d&#233;bat, en rendant plus difficile l&#8217;id&#233;e selon laquelle son engagement nazi rel&#232;verait d&#8217;un simple accident biographique, s&#233;par&#233; de son &#339;uvre comme une erreur ext&#233;rieure &#224; la pens&#233;e.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Il engage une op&#233;ration plus subtile et plus fran&#231;aise : la capacit&#233; de la culture &#224; cr&#233;er autour de certains hommes une zone d&#8217;exception, o&#249; la grandeur intellectuelle, la po&#233;sie, l&#8217;amiti&#233; et le prestige semblent suspendre provisoirement le jugement moral. Char est ici le r&#233;v&#233;lateur terrible d&#8217;un m&#233;canisme d&#8217;absolution culturelle.</p><h3><strong>Le Thor, ou l&#8217;hospitalit&#233; de l&#8217;inconciliable</strong></h3><p>La rencontre entre Char et Heidegger s&#8217;inscrit dans une relation commenc&#233;e en 1955, chez le philosophe Jean Beaufret, puis prolong&#233;e par une fid&#233;lit&#233; intellectuelle et personnelle. Char invite Heidegger au Thor &#224; trois reprises, en 1966, 1968 et 1969, pour des s&#233;minaires priv&#233;s o&#249; se retrouvent Jean Beaufret, Fran&#231;ois F&#233;dier, Roger Munier, Giorgio Agamben, Barbara Cassin. On y travaille Parm&#233;nide, H&#233;raclite, Kant, Wittgenstein, les questions du lieu, de la parole et de l&#8217;&#202;tre. Mais la grandeur du d&#233;cor n&#8217;abolit pas le malaise. Barbara Cassin, pr&#233;sente en 1969, l&#8217;a formul&#233; r&#233;trospectivement en ces termes : &#171; Nous savions tous qu&#8217;il avait &#233;t&#233; nazi, recteur de l&#8217;universit&#233;, mais nous &#233;tions chez Ren&#233; Char&#8230; &#187; Tout est l&#224; : le savoir, la g&#234;ne, et cette &#233;trange puissance d&#8217;immunisation que conf&#232;re la maison du po&#232;te-r&#233;sistant.</p><p>Cette topographie philosophique rend l&#8217;&#233;pisode de la p&#233;tanque d&#8217;autant plus &#233;tonnant. Au moment m&#234;me o&#249; le s&#233;minaire s&#8217;enveloppe de gravit&#233; sp&#233;culative, Henri Salvador et Eddie Barclay surgissent dans l&#8217;univers des Busclats avec une d&#233;sinvolture de vacanciers. La sc&#232;ne a quelque chose de comique : les grands discours sur la m&#233;taphysique se trouvent soudain interrompus par le jeu populaire, la discussion sur Parm&#233;nide par le bruit sec des boules sur la terre. Heidegger accepte de jouer. On raconte m&#234;me qu&#8217;il r&#233;ussit un carreau somptueux. L&#8217;anecdote serait charmante si elle ne rendait pas la sc&#232;ne intenable.</p><p>Le comique, ici, rend la g&#234;ne plus aigu&#235; plut&#244;t que de la dissiper. Cette partie de p&#233;tanque mat&#233;rialise une proximit&#233; que la morale r&#233;trospective peine &#224; soutenir : un ancien r&#233;sistant accueille, nourrit, &#233;coute et c&#244;toie un philosophe compromis avec le nazisme. Le probl&#232;me quitte alors le domaine abstrait de la r&#233;ception des &#339;uvres pour prendre la forme concr&#232;te d&#8217;une hospitalit&#233;, d&#8217;une conversation, d&#8217;un repas, d&#8217;une partie jou&#233;e ensemble. L&#8217;interrogation se d&#233;place alors de Heidegger vers l&#8217;espace qui lui redonne une place. Reste &#224; nommer ce que cet espace produit, et par quelle op&#233;ration l&#8217;amiti&#233; d&#8217;un homme admir&#233; suffit &#224; d&#233;sarmer le jugement que l&#8217;histoire avait rendu.</p><h3><strong>Lire, accueillir, fr&#233;quenter</strong></h3><p>On a trop souvent r&#233;sum&#233; ce type de d&#233;bat par la formule, d&#233;sormais us&#233;e jusqu&#8217;&#224; la corde, de la s&#233;paration entre l&#8217;homme et l&#8217;&#339;uvre. La photographie du Thor montre que cette formulation, utile en apparence, appauvrit le v&#233;ritable enjeu. Lire Heidegger apr&#232;s 1945 engage d&#233;j&#224; une responsabilit&#233; intellectuelle consid&#233;rable ; l&#8217;inviter chez soi, lui m&#233;nager un lieu, partager avec lui une familiarit&#233; quotidienne ajoute une dimension plus physique, plus intime, plus compromettante aussi. Char ne se contente pas de maintenir l&#8217;acc&#232;s &#224; une &#339;uvre malgr&#233; la faute de son auteur. Il accueille l&#8217;auteur lui-m&#234;me. Il transforme une distinction critique en exp&#233;rience v&#233;cue.</p><p>Que signifie, d&#232;s lors, lui ouvrir sa maison, lui offrir une place &#224; sa table, l&#8217;int&#233;grer &#224; une communaut&#233; d&#8217;admiration ? O&#249; passe la limite entre l&#8217;intelligence d&#8217;une &#339;uvre et l&#8217;indulgence envers un homme ? &#192; partir de quel moment l&#8217;hospitalit&#233; cesse-t-elle d&#8217;&#234;tre grandeur d&#8217;&#226;me pour devenir participation &#224; une forme d&#8217;effacement ?</p><p>Char oblige &#224; demeurer dans cette zone inconfortable. Le r&#233;duire &#224; une na&#239;vet&#233; coupable serait trop simple ; le sauver au nom d&#8217;une grandeur souveraine le serait tout autant. Son cas r&#233;v&#232;le autre chose : la mani&#232;re dont une autorit&#233; po&#233;tique, morale et r&#233;sistante peut, sans forc&#233;ment le vouloir, rendre fr&#233;quentable celui qui aurait d&#251; rester infr&#233;quentable. Char rend visible un m&#233;canisme, et c&#8217;est ce m&#233;canisme qui m&#233;rite examen : cette &#233;trange puissance de la culture &#224; draper la compromission dans la lumi&#232;re de l&#8217;amiti&#233;, de la pens&#233;e et du prestige.</p><h3><strong>Le trouble comme h&#233;ritage</strong></h3><p>Rien, pourtant, ne permet d&#8217;effacer ce que Heidegger engage. En 1949, &#224; Br&#234;me, le philosophe peut &#233;voquer &#171; la fabrication de cadavres dans les chambres &#224; gaz et les camps d&#8217;extermination &#187; en l&#8217;inscrivant dans une m&#233;ditation g&#233;n&#233;rale sur la technique. La part qui choque tient moins au pass&#233; politique qu&#8217;&#224; cette mani&#232;re de reconduire l&#8217;ab&#238;me historique vers une cat&#233;gorie impersonnelle, o&#249; l&#8217;extermination devient un moment de l&#8217;histoire de l&#8217;&#202;tre. Son silence apr&#232;s la guerre, son incapacit&#233; &#224; formuler une parole &#224; la hauteur de la Shoah, son refus d&#8217;affronter frontalement la singularit&#233; du crime interdisent de transformer la sc&#232;ne proven&#231;ale en image de r&#233;conciliation.</p><p>Char, pourtant, n&#8217;a rien du na&#239;f que l&#8217;admiration aveuglerait. Son dialogue avec Heidegger porte sur la parole, sur le lieu, sur l&#8217;habitation po&#233;tique du monde, et engage une part d&#233;cisive de sa propre po&#233;tique. L&#8217;hospitalit&#233; qu&#8217;il offre rel&#232;ve d&#8217;une conviction assum&#233;e, presque d&#8217;une &#233;thique, qui maintient ouvert l&#8217;acc&#232;s &#224; une pens&#233;e jug&#233;e n&#233;cessaire, f&#251;t-elle port&#233;e par un homme ind&#233;fendable. La question gagne alors en &#226;pret&#233;. Si m&#234;me un r&#233;sistant lucide, inform&#233; du pass&#233; qu&#8217;il accueille, choisit d&#233;lib&#233;r&#233;ment de lui ouvrir sa porte, l&#8217;absolution culturelle devient une d&#233;cision assum&#233;e plut&#244;t qu&#8217;un aveuglement subi.</p><div><hr></div><p>La photographie rappelle ainsi que la culture ne garantit rien. La pens&#233;e la plus exigeante peut cohabiter avec l&#8217;effondrement moral, et le prestige de l&#8217;intelligence, loin de laver l&#8217;histoire, peut lui offrir un manteau plus noble.</p><p>C&#8217;est ici que la sc&#232;ne cesse de juger des morts pour nous regarder. Le m&#233;canisme qu&#8217;elle expose d&#233;borde largement l&#8217;&#233;lite intellectuelle o&#249; l&#8217;on voudrait le confiner, puisqu&#8217;il fonctionne partout o&#249; une admiration l&#233;gitime sert de sauf-conduit &#224; ce qu&#8217;elle devrait condamner. Le nommer ne nous en d&#233;livre pas. Chacun maintient, en pleine connaissance de cause, telle fid&#233;lit&#233; que sa morale r&#233;prouverait aussit&#244;t chez un autre, et cette clairvoyance sans effet p&#232;se plus lourd que l&#8217;ignorance. La photographie nous montre que le savoir, &#224; lui seul, n&#8217;a jamais suffi &#224; tenir l&#8217;intol&#233;rable &#224; distance.</p><p>Char, qui &#233;crivait &#171; Je n&#8217;&#233;crirai pas de po&#232;me d&#8217;acquiescement &#187; (fragment 114 des <em>Feuillets d&#8217;Hypnos</em>), semble pourtant avoir offert &#224; Heidegger autre chose qu&#8217;un po&#232;me : un lieu, une table, une fid&#233;lit&#233;, une lumi&#232;re. La culture absout parfois ainsi, dans l&#8217;hospitalit&#233; et les silences partag&#233;s, dans la douceur d&#233;concertante d&#8217;une partie de p&#233;tanque jou&#233;e au soleil.</p><div><hr></div><blockquote><p><span>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.</span><br><span>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.</span><br><span>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.</span><br><span>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</span></p><p><span>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com</span><br><span>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan</span><br><span>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe) / TikTok : jysteffe.</span></p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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En 1918, Madeleine Rondeaux (l&#8217;Emmanu&#232;le du texte, &#233;pouse de Gide depuis 1895, pr&#233;sent&#233;e comme l&#8217;amour mystique de toute une vie) d&#233;couvre que son mari a emmen&#233; le jeune Marc All&#233;gret, seize ans, fils de son pr&#233;cepteur, dans un voyage initiatique en Angleterre. La trahison est double : conjugale et, selon Madeleine, morale au sens le plus grave. L&#8217;&#233;pouse meurtrie br&#251;le alors toutes les lettres que Gide lui avait &#233;crites depuis vingt ans. L&#8217;autodaf&#233; est silencieux, d&#233;finitif, et d&#233;vastateur pour Gide qui dira n&#8217;avoir jamais rien perdu d&#8217;aussi pr&#233;cieux. Mais le feu lib&#232;re quelque chose. Gide note aussit&#244;t dans son <em>Journal</em> : &#171; &#192; pr&#233;sent rien ne me retient plus de publier durant ma vie et <em>Corydon</em> et les <em>M&#233;moires</em>. &#187; La destruction des lettres par Madeleine est le moteur secret de la partie qui nous occupe. En br&#251;lant les preuves d&#8217;un amour qu&#8217;elle croyait pur, Madeleine a paradoxalement autoris&#233; Gide &#224; &#233;crire l&#8217;impubliable. La deuxi&#232;me partie de <em>Si le grain ne meurt</em>, r&#233;dig&#233;e principalement en 1919, est une r&#233;ponse &#224; cet autodaf&#233;, une contre-confession qui dit enfin ce que les lettres br&#251;l&#233;es dissimulaient.</p><p>Ce contexte g&#233;n&#233;tique est indispensable pour comprendre le ton particulier de cette partie de l&#8217;autobiographie de Gide. Loin d&#8217;&#234;tre &#233;crite dans la componction du p&#233;nitent ou dans la honte du coupable, elle est r&#233;dig&#233;e dans l&#8217;&#233;lan d&#8217;un homme qui vient de voir tomber la derni&#232;re retenue. La publication sera longue et strat&#233;gique : fascicules hors commerce en 1920, &#233;dition priv&#233;e tir&#233;e &#224; treize exemplaires en 1921, publication int&#233;grale chez Gallimard en 1924, mise en vente publique seulement en 1926. Chaque &#233;tape est calcul&#233;e. Gide teste la r&#233;ception, avance prudemment mais inexorablement. Le scandale public de 1926 aboutit en 1952 (l&#8217;ann&#233;e suivant sa mort) &#224; la mise &#224; l&#8217;Index par l&#8217;&#201;glise catholique. Le texte avait atteint sa cible.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><p>En effet, la cible de cette deuxi&#232;me partie est th&#233;ologique. Gide, dans un geste nietzsch&#233;en, ne s&#8217;en prend pas tant &#224; la morale bourgeoise qu&#8217;&#224; la norme religieuse. D&#232;s l&#8217;ouverture du texte, il pose la question qui structure tout ce qui suit : &#171; Au nom de quel Dieu, de quel id&#233;al me d&#233;fendez-vous de vivre selon ma nature ? &#187; Ce n&#8217;est pas la question d&#8217;un libertin, mais celle d&#8217;un protestant &#233;lev&#233; dans le rigorisme, qui conna&#238;t ses textes, qui a mesur&#233; le prix de la contrainte, et qui retourne l&#8217;exigence d&#8217;authenticit&#233; (vertu cardinale de la tradition r&#233;form&#233;e) contre la norme sexuelle que cette m&#234;me tradition lui a impos&#233;e. Le protestantisme avait fait de Gide un homme de la conscience int&#233;rieure. C&#8217;est cette conscience int&#233;rieure, retourn&#233;e contre la loi protestante, qui donne &#224; la deuxi&#232;me partie sa force philosophique singuli&#232;re.</p><p>Le geste symbolique le plus fort de ce retournement est le refus d&#8217;emporter la Bible lors du d&#233;part pour l&#8217;Alg&#233;rie. Gide note lui-m&#234;me l&#8217;importance de ce d&#233;tail en apparence anodin : &#171; jusqu&#8217;alors il ne s&#8217;&#233;tait point pass&#233; de jour que je ne puisasse dans le saint livre mon aliment moral et mon conseil. &#187; Se s&#233;parer de la Bible est moins une d&#233;cision impie que l&#8217;acte d&#8217;un croyant qui d&#233;cide de se passer d&#8217;une b&#233;quille morale pour &#233;prouver ce qu&#8217;il est vraiment. Et lorsqu&#8217;&#224; Biskra il s&#8217;installe dans le lit du cardinal Lavigerie (le fondateur des P&#232;res Blancs, prince de l&#8217;&#201;glise mort avant d&#8217;avoir pu occuper l&#8217;appartement), l&#8217;ironie anticl&#233;ricale est manifeste et d&#233;lib&#233;r&#233;e. Gide dort dans le lit d&#8217;un ap&#244;tre de la morale catholique pour y vivre ses premi&#232;res exp&#233;riences sexuelles. L&#8217;&#201;glise mettra vingt ans &#224; r&#233;pondre. Elle le fera, en 1952, par l&#8217;Index.</p><h3><strong>II/ Sinc&#233;rit&#233; et aveuglement</strong></h3><p>Dans un passage c&#233;l&#232;bre de la deuxi&#232;me partie, Gide se trouve en convalescence &#224; Sousse. Il sort de l&#8217;h&#244;tel. Un jeune Arabe &#171; &#224; peau brune &#187; le rejoint au coin de la rue. Avant de raconter ce qui va suivre, le &#171; je &#187; narrant se fend du commentaire m&#233;tatextuel suivant : &#171; Jours monotones, o&#249;, sur un fond d&#8217;attente morne, se d&#233;tache pourtant un petit &#233;pisode, dont le retentissement en moi fut consid&#233;rable. Il est plus mensonger de le taire qu&#8217;ind&#233;cent de le raconter. &#187; La formule est nietzsch&#233;enne avant que d&#8217;&#234;tre augustinienne : la sinc&#233;rit&#233; n&#8217;est pas ici un chemin vers le rachat, mais une valeur en elle-m&#234;me, sup&#233;rieure &#224; la biens&#233;ance. Se taire serait mentir, et le mensonge devient la faute morale supr&#234;me, d&#233;tr&#244;nant l&#8217;ind&#233;cence m&#234;me. L&#224; o&#249; Augustin racontait ses erreurs pour magnifier la gr&#226;ce qui lui avait permis de les surmonter, l&#224; o&#249; Rousseau se confessait pour se justifier devant la post&#233;rit&#233;, Gide refuse les deux postures. Il h&#233;rite de l&#8217;analyse int&#233;rieure augustinienne (ce regard impitoyable sur soi, ce <em>gnothi seauton</em> appliqu&#233; &#224; l&#8217;inavouable), mais il en retourne le sens contre la norme chr&#233;tienne elle-m&#234;me. Augustin se confessait pour se convertir. Gide se confesse pour se confirmer.</p><p>Encore faut-il construire cette sinc&#233;rit&#233; pour qu&#8217;elle soit cr&#233;dible. Gide multiplie les aveux d&#8217;incertitude m&#233;morielle (&#171; je ne me souviens pas &#187;, &#171; je crois bien &#187;, &#171; si je me souviens bien &#187;) comme autant de pr&#233;cautions oratoires et de modalisations discursives qui renforcent paradoxalement la cr&#233;dibilit&#233; du pacte autobiographique : un menteur ne doute pas. Mais les ellipses sont toujours choisies. La nuit avec Mohammed &#224; Alger, pr&#233;sent&#233;e comme l&#8217;exp&#233;rience fondatrice, est racont&#233;e dans les <em>M&#233;moires</em> avec une pudeur calcul&#233;e que le <em>Journal</em> ne reconduit pas. Ce que les <em>M&#233;moires</em> taisent, le <em>Journal</em> le dit. L&#8217;autobiographie publique et le journal priv&#233; se partagent la v&#233;rit&#233; ; et, ensemble, ils la constituent. La &#171; sinc&#233;rit&#233; &#187; gidienne est construite. Elle est une architecture.</p><p>C&#8217;est pr&#233;cis&#233;ment ce qu&#8217;&#233;tablit le contre-journal publi&#233; en 1951 par Fran&#231;ois Derais et Henri Rambaud sous le titre <em>L&#8217;Envers du Journal</em>. Derais, le &#171; Victor &#187; du <em>Journal</em> de Gide, un adolescent de quinze ans c&#244;toy&#233; en Tunisie en 1942, y d&#233;crit les avances que Gide lui a faites et qu&#8217;il a repouss&#233;es, les mesquineries qui ont suivi, les disputes autour de confitures et d&#8217;un chien abattu parce qu&#8217;il emp&#234;chait Gide de dormir. Or, dans le <em>Journal</em> qu&#8217;il tenait pendant cette m&#234;me cohabitation, Gide avait renomm&#233; l&#8217;adolescent &#171; Victor &#187; et pass&#233; sous silence tout ce que Derais allait r&#233;v&#233;ler, c&#8217;est-&#224;-dire les avances, les ressentiments, les petites cruaut&#233;s. Le <em>Journal</em> ne montrait qu&#8217;une chronique &#233;pur&#233;e, un vieillard serein aux prises avec un jeune homme difficile. Derais et Rambaud d&#233;veloppent dans <em>L&#8217;Envers du Journal</em> la th&#232;se que tout journal d&#8217;&#233;crivain est une construction : l&#8217;auteur cache consciemment ce qui le d&#233;range et se persuade inconsciemment de sa propre justesse. Ce contre-t&#233;moignage ne renverse pas <em>Si le grain ne meurt</em>. Mais il fissure l&#8217;&#233;difice de la sinc&#233;rit&#233; d&#233;clar&#233;e. Si Gide, &#224; soixante-treize ans, pouvait r&#233;&#233;crire une cohabitation tunisienne pour en effacer des avances repouss&#233;es, quelle confiance accorder &#224; la mise en sc&#232;ne des dunes de Sousse, r&#233;dig&#233;e trente ans apr&#232;s les faits ? La sinc&#233;rit&#233;, chez Gide, est une posture rh&#233;torique qui sert des int&#233;r&#234;ts.</p><p>Mais la posture rh&#233;torique a une limite plus profonde encore que le calcul ou l&#8217;omission. &#192; Biskra, Gide et son ami Paul ont organis&#233; la venue de M&#233;riem, une jeune Oulad Na&#239;l de seize ans, danseuse aper&#231;ue dans un caf&#233; de la rue Sainte. Le m&#234;me soir, dans ce caf&#233;, Gide avait remarqu&#233; le petit Mohammed, &#171; &#233;perdu de lyrisme et de joie &#187;, &#171; noir et svelte comme un d&#233;mon &#187;. Le jeune gar&#231;on jouait du tambour sur l&#8217;estrade. C&#8217;est Paul qui avait mis des mots sur ce que Gide ressentait d&#233;j&#224; : &#171; Si tu crois qu&#8217;il ne m&#8217;excite pas plus que M&#233;riem ? &#187; Gide note qu&#8217;il avait aussit&#244;t fait cet aveu sien. La nuit avec M&#233;riem arrive dans ce contexte ; dans la relation qu&#8217;il en fait plus tard, Gide confie : &#171; Si, dans cette nuit aupr&#232;s de M&#233;riem, je fus vaillant, c&#8217;est que, fermant les yeux, j&#8217;imaginais serrer dans mes bras Mohammed. &#187; La critique a longtemps salu&#233; cette phrase comme un sommet de franchise ; et, formellement, c&#8217;en est un. Mais regardons ce que la sinc&#233;rit&#233; accomplit ici : elle documente l&#8217;int&#233;riorit&#233; du locuteur, et reste structurellement muette sur l&#8217;autre. M&#233;riem n&#8217;existe dans cette phrase ni comme pr&#233;sence, ni comme conscience, ni m&#234;me comme corps per&#231;u. Elle est le support mat&#233;riel d&#8217;une absence. Or, Gide ne le per&#231;oit pas comme un manque de sa m&#233;thode. Il le per&#231;oit comme un aveu de plus. C&#8217;est l&#224; la limite formelle de l&#8217;id&#233;al gidien : une sinc&#233;rit&#233; enti&#232;rement centr&#233;e sur le &#171; je &#187; testimonial, capable de tout documenter de son int&#233;riorit&#233;, et pour cette raison m&#234;me incapable de voir ce que la satisfaction de cette int&#233;riorit&#233; fait &#224; autrui.</p><h3><strong>III/ La mythologie comme syst&#232;me de camouflage</strong></h3><p>Pour comprendre comment la deuxi&#232;me partie parvient &#224; transformer des sc&#232;nes de pr&#233;dation en &#233;piphanies existentielles, il faut examiner la machinerie mythologique que Gide d&#233;ploie avec une v&#233;ritable maestria. Fonctionnelle, cette machinerie op&#232;re une translation : ce qui se passe dans les dunes de Sousse ou dans une chambre d&#8217;h&#244;tel borgne &#224; Alger est soustrait &#224; son contexte r&#233;el (colonial, in&#233;galitaire, impliquant des mineurs) et &#233;lev&#233; dans un espace intemporel de beaut&#233; classique o&#249; la question morale se dissout.</p><p>Le d&#233;part vers l&#8217;Alg&#233;rie est compar&#233; &#224; l&#8217;exp&#233;dition des Argonautes : &#171; Sur le navire Argo, l&#8217;&#233;lite de la Gr&#232;ce ne fr&#233;missait point d&#8217;un plus solennel enthousiasme. &#187; La Toison d&#8217;Or que Gide part chercher est sa propre nature. Prom&#233;th&#233;e lui-m&#234;me est convoqu&#233; pour figurer le d&#233;sir int&#233;rieur que Gide portait sans pouvoir le nommer, s&#8217;&#233;tonnant &#171; qu&#8217;on p&#251;t vivre sans aigle et sans se laisser d&#233;vorer &#187;. La promenade mystique dans l&#8217;oasis de Biskra, juste apr&#232;s les premi&#232;res exp&#233;riences sexuelles, est structur&#233;e en miroir exact d&#8217;une conversion religieuse : &#171; Prends-moi ! Prends-moi tout entier. Je m&#8217;abandonne. Fais que tout en moi soit lumi&#232;re. &#187; Le <em>Fiat voluntas tua</em> du <em>Pater noster</em> est r&#233;&#233;crit pour une divinit&#233; solaire. C&#8217;est Apollon que Gide invoque : Apollon contre le Christ, le classicisme grec contre le puritanisme protestant, la lumi&#232;re m&#233;diterran&#233;enne contre la grisaille morale du Nord. Et lorsque Virgile est cit&#233; (<em>Quid tum si fuscus Amyntas ?</em>, &#171; Qu&#8217;importe qu&#8217;Amyntas soit brun ? &#187;), il l&#8217;est pour l&#233;gitimer dans la tradition latine l&#8217;attrait des &#171; peaux brunes &#187;.</p><p>Mais la mythologie ne fonctionne pas toujours dans le sens voulu. Dans la sc&#232;ne avec En Barka, Gide inverse le mythe de Pygmalion : &#171; Il me semblait que dans mes bras la femme devenait statue &#187;. Une double d&#233;personnalisation op&#232;re alors dans ce jeu de glissement mythologique : En Barka devient &#171; la femme &#187;, c&#8217;est-&#224;-dire une figure id&#233;alis&#233;e et surplombante, voire prototypique, puis une &#171; statue &#187;. Elle n&#8217;est plus un sujet mais une figure qui fait le trajet inverse du miracle ovidien, parcourant tous les stades la conduisant de l&#8217;anim&#233; vers l&#8217;inanim&#233;. Toutefois, le texte r&#233;alise un d&#233;placement encore plus probant par le recours &#224; l&#8217;&#233;panorthose, puisque le scripteur corrige ainsi son propos initial : &#171; ou bien plut&#244;t c&#8217;est moi qui me sentais de marbre &#187;. Par cette autocorrection, Gide cesse d&#8217;&#234;tre Pygmalion. Il n&#8217;est plus le sculpteur face &#224; son &#339;uvre, mais l&#8217;&#339;uvre elle-m&#234;me, inerte, d&#233;sirante sans d&#233;sir. Pourtant, celui qui se d&#233;couvre ici r&#233;ifi&#233;, p&#233;trifi&#233;, r&#233;duit au marbre est le m&#234;me homme qui est venu chercher dans le corps d&#8217;une jeune femme colonis&#233;e la confirmation de sa propre nature. Si, dans le texte, la r&#233;ification est du c&#244;t&#233; de Gide, dans la r&#233;alit&#233; de la sc&#232;ne, elle est du c&#244;t&#233; d&#8217;En Barka, convoqu&#233;e pour satisfaire le d&#233;sir d&#8217;un touriste europ&#233;en concupiscent.</p><p>Si Gide pr&#233;tend ne pas voir le syst&#232;me dans lequel il op&#232;re, Oscar Wilde, lui, est lib&#233;r&#233; de tout scrupule. Il se trouve en effet que l&#8217;auteur sulfureux du <em>Portrait de Dorian Gray</em> est pr&#233;sent en Alg&#233;rie en m&#234;me temps que Gide. Les deux hommes se rencontrent d&#8217;ailleurs en janvier 1895, d&#8217;abord &#224; Blidah, o&#249; Gide reconna&#238;t son nom sur l&#8217;ardoise d&#8217;un h&#244;tel, puis &#224; Alger, o&#249; Wilde l&#8217;emm&#232;ne dans un caf&#233; maure et lui d&#233;signe un jeune gar&#231;on du nom de Mohammed : &#171; Dear, vous voulez le petit musicien ? &#187; Gide r&#233;pond par l&#8217;affirmative, et &#233;crira ensuite que c&#8217;est ce moment qui lui a r&#233;v&#233;l&#233; ce qu&#8217;il &#233;tait vraiment. Le compagnon de voyage de Wilde, lord Alfred Douglas, est quant &#224; lui encore plus direct. Il prend Gide par le bras dans la rue et lui d&#233;clare sans d&#233;tour : &#171; Ces guides sont stupides : on a beau leur expliquer, ils vous m&#232;nent toujours dans des caf&#233;s pleins de femmes. J&#8217;esp&#232;re que vous &#234;tes comme moi : j&#8217;ai horreur des femmes. Je n&#8217;aime que les gar&#231;ons. &#187; Les trois hommes op&#232;rent dans une colonie fran&#231;aise o&#249; la pauvret&#233; rend les corps disponibles, et ils le savent. C&#8217;est m&#234;me, pour Wilde et Douglas, une donn&#233;e du voyage, aussi &#233;vidente que l&#8217;h&#244;tel ou le bateau. La libert&#233; que c&#233;l&#232;bre Gide se d&#233;ploie dans un syst&#232;me de domination coloniale, &#233;conomique et raciale qui n&#8217;est jamais nomm&#233; comme tel.</p><p>Mais la libert&#233; pr&#244;n&#233;e par Wilde a une limite. En mai 1895, il est condamn&#233; &#224; deux ans de travaux forc&#233;s pour &#171; grossi&#232;re ind&#233;cence &#187;. Il est en effet accus&#233; d&#8217;avoir entretenu des relations inappropri&#233;es avec des jeunes hommes britanniques, notamment des gar&#231;ons de la classe ouvri&#232;re londonienne dont les t&#233;moignages furent pr&#233;sent&#233;s en d&#233;tail lors du proc&#232;s. Le verdict retentit dans toute l&#8217;Europe cultiv&#233;e comme un avertissement. Alors, lorsqu&#8217;en octobre 1895 Andr&#233; Gide &#233;pouse Madeleine Rondeaux, on peut se poser la question de ses intentions r&#233;elles. <em>Si le grain ne meurt</em> pr&#233;sente ce mariage comme l&#8217;aboutissement naturel d&#8217;un amour mystique de vingt ans, mais la chronologie dit autre chose : entre la nuit pass&#233;e avec Mohammed (le jeune gar&#231;on &#171; offert &#187; &#224; Gide par Wilde) et le mariage avec Madeleine, il y a pr&#233;cis&#233;ment le proc&#232;s Wilde. Gide a vu tomber l&#8217;homme qui lui avait dit de ne plus se retenir. Il a compris le danger. Le mariage avec Madeleine est davantage une mise &#224; l&#8217;abri qu&#8217;un acte d&#8217;amour. Les &#233;nonc&#233;s esth&#233;tis&#233;s sur Apollon et la lumi&#232;re ne disent pas &#231;a. Mais les faits si.</p><p>Apollon s&#8217;&#233;tait tu. Et Gide &#233;pousait Madeleine.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Nora Helmer, d&#8217;abord socialement ali&#233;n&#233;e, commence &#224; devenir libre d&#232;s lors qu&#8217;elle comprend que la maison dans laquelle elle &#233;volue repr&#233;sente une fiction, un langage, une distribution des r&#244;les. Son d&#233;part est autant narratif que social ou conjugal. Il marque le moment o&#249; un sujet cesse de se laisser raconter par les autres et entreprend, dans l&#8217;inconnu, de redevenir l&#8217;auteur de sa propre parole.</p><p><strong>I/ Une pi&#232;ce trop souvent r&#233;duite &#224; ses lectures attendues</strong></p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><p>Peu de pi&#232;ces modernes ont suscit&#233; autant d&#8217;interpr&#233;tations contradictoires qu&#8217;<em>Une maison de poup&#233;e</em> d&#8217;Henrik Ibsen. Depuis sa cr&#233;ation en 1879, l&#8217;&#339;uvre semble appeler les grandes cat&#233;gories critiques qui ont accompagn&#233; la modernit&#233; th&#233;&#226;trale : l&#8217;&#233;mancipation f&#233;minine, la crise du mariage bourgeois, l&#8217;affirmation de l&#8217;individu contre la convention, la m&#233;canique du secret, le d&#233;voilement progressif d&#8217;une faute ancienne. La lecture f&#233;ministe, dominante, voit en Nora Helmer l&#8217;une des premi&#232;res grandes figures dramatiques de la femme qui refuse l&#8217;infantilisation conjugale et brise les cha&#238;nes du patriarcat domestique. La lecture existentielle, plus large, d&#233;place l&#8217;enjeu : Nora ne serait pas seulement une femme qui quitte son mari, mais un sujet qui refuse de continuer &#224; vivre selon une forme impos&#233;e. La lecture dramaturgique, enfin, insiste sur la construction analytique de la pi&#232;ce : un pass&#233; cach&#233;, une dette, un faux en &#233;criture, une lettre, puis la remont&#233;e progressive de ce secret jusqu&#8217;&#224; l&#8217;explosion finale.</p><p>Ces lectures sont justes, mais elles risquent de manquer ce qui fait la profondeur singuli&#232;re de la pi&#232;ce, car le dernier acte ne se r&#233;duit ni &#224; une revendication de droits, ni &#224; une simple affirmation de libert&#233; individuelle, ni &#224; un coup de th&#233;&#226;tre savamment pr&#233;par&#233;. Ce qui s&#8217;y joue est plus souterrain : Nora d&#233;couvre que sa vie n&#8217;a pas seulement &#233;t&#233; domin&#233;e par un homme, une institution ou une morale sociale, mais qu&#8217;elle a &#233;t&#233; gouvern&#233;e par un r&#233;cit qu&#8217;elle n&#8217;a pas &#233;crit. Elle comprend que, loin d&#8217;&#234;tre l&#8217;expression spontan&#233;e de son &#234;tre, son identit&#233; d&#8217;&#233;pouse, de femme aim&#233;e, de m&#232;re, de cr&#233;ature charmante et l&#233;g&#232;re, &#233;tait avant tout le r&#233;sultat d&#8217;une fiction patiemment compos&#233;e par d&#8217;autres. Le drame d&#8217;Ibsen devient alors, bien plus qu&#8217;une pi&#232;ce sur le mariage, un texte sur la d&#233;possession narrative. Lorsqu&#8217;elle quitte Torvald, Nora renonce &#224; l&#8217;entit&#233; que son mari, son p&#232;re, puis toute une soci&#233;t&#233;, avaient fabriqu&#233;e pour elle en r&#234;vant de l&#8217;&#233;riger en identit&#233;.</p><p><strong>II/ La maison comme r&#233;cit impos&#233;</strong></p><p>Dans les deux premiers actes, Nora vit dans une histoire pr&#233;&#233;crite. Elle n&#8217;est pas encore un sujet qui se raconte. Elle est un personnage que les autres nomment, interpr&#232;tent; et dont ils disposent. Son p&#232;re l&#8217;a d&#8217;abord construite comme une &#171; poup&#233;e &#187; ; puis, Torvald a prolong&#233; cette fabrication. Le mot n&#8217;a ici rien d&#8217;une m&#233;taphore paresseuse. Une poup&#233;e ne parle pas par elle-m&#234;me ; elle n&#8217;agit pas non plus. On lui pr&#234;te une voix, des gestes, une posture, une gr&#226;ce, une fonction. Elle est un corps disponible plut&#244;t qu&#8217;une conscience reconnue. La violence du syst&#232;me ibs&#233;nien tient pr&#233;cis&#233;ment &#224; ce que cette d&#233;possession ne prend pas la forme spectaculaire de la tyrannie. Torvald est un personnage aux antipodes du monstre. Il est tendre, protecteur, pr&#233;venant, presque d&#233;licat. Il aime Nora, mais il l&#8217;aime dans la forme o&#249; il l&#8217;a imagin&#233;e. Les surnoms hypocoristiques qu&#8217;il lui r&#233;serve (l&#8217;alouette, l&#8217;&#233;cureuil, la petite d&#233;pensi&#232;re) pourraient passer pour des caresses conjugales s&#8217;ils n&#8217;&#233;taient, en r&#233;alit&#233;, de petites fictions d&#8217;enfermement. En effet, l&#8217;alouette doit chanter, l&#8217;&#233;cureuil doit sautiller, la petite d&#233;pensi&#232;re doit gaspiller son argent avec gr&#226;ce. Chaque surnom fixe une identit&#233;. Chaque tendresse assigne l&#8217;h&#233;ro&#239;ne &#224; un r&#244;le d&#233;termin&#233;.</p><p>La force d&#8217;Ibsen est de montrer que Nora participe elle-m&#234;me &#224; cette fiction. Elle cache les sucreries, minaude, danse, supplie, ruse, dissimule. Elle joue le r&#244;le que l&#8217;on attend d&#8217;elle, et ce dans la mesure o&#249; ce r&#244;le est devenu le canevas unique dans lequel les autres la jugent digne d&#8217;&#234;tre aim&#233;e. Son secret (la dette contract&#233;e pour sauver Torvald) aurait pu constituer le noyau d&#8217;une autre identit&#233;. Il aurait pu appeler la naissance d&#8217;une femme courageuse, inventive, capable d&#8217;agir, de d&#233;cider, de travailler, de risquer sa r&#233;putation pour sauver la vie de son mari. Mais ce secret doit rester clandestin, pr&#233;cis&#233;ment parce qu&#8217;il contredit le r&#233;cit dans lequel Torvald l&#8217;a enferm&#233;e. Nora a accompli un acte d&#8217;adulte dans un monde qui lui interdit d&#8217;&#234;tre adulte. Elle a sauv&#233; son mari, mais elle ne peut pas dire qu&#8217;elle l&#8217;a sauv&#233;, car cette v&#233;rit&#233; d&#233;truirait l&#8217;image de fragilit&#233; dont Torvald a besoin pour continuer &#224; l&#8217;aimer.</p><p>C&#8217;est pourquoi la maison est une structure narrative. Tout y est ordonn&#233; selon une fiction de bonheur, de protection et d&#8217;harmonie. Les objets, les enfants, No&#235;l, la danse, les cadeaux, l&#8217;argent donn&#233; par le mari, les jeux affectueux, tout compose un th&#233;&#226;tre rassurant o&#249; chacun occupe sa place. Toutefois, cette harmonie repose sur une condition tacite : Nora doit rester conforme au personnage qu&#8217;on exige de la voir jouer. Elle peut &#234;tre ador&#233;e tant qu&#8217;elle demeure l&#233;g&#232;re, d&#233;pendante, charmante, moralement mineure. En revanche, elle cesse d&#8217;&#234;tre aimable d&#232;s lors qu&#8217;elle devient sujet de d&#233;cision. S&#8217;il ne lui refuse pas l&#8217;amour, le r&#233;cit conjugal lui refuse la pleine r&#233;alit&#233;.</p><p><strong>III/ Le troisi&#232;me acte ou l&#8217;effondrement de la fiction</strong></p><p>Le basculement du troisi&#232;me acte ne vient pas d&#8217;abord de Nora, mais de Torvald. Nora attendait le &#171; prodige &#187; : elle imaginait que, devant la r&#233;v&#233;lation de son sacrifice, son mari se hausserait au niveau de l&#8217;amour qu&#8217;elle lui pr&#234;tait. Elle esp&#233;rait qu&#8217;il comprendrait, la prot&#233;gerait, assumerait, et que leur mariage, enfin &#233;prouv&#233; par la v&#233;rit&#233;, r&#233;v&#233;lerait sa grandeur cach&#233;e. Cependant, Torvald r&#233;agit exactement &#224; l&#8217;inverse. Il ne voit ni l&#8217;acte, ni le sacrifice, ni les ann&#233;es de remboursement, ni la solitude morale de Nora. Il n&#8217;aper&#231;oit, en lieu et place de tout cela, qu&#8217;un danger pour sa r&#233;putation, sa carri&#232;re, son honneur social. La femme qui l&#8217;a sauv&#233; devient aussit&#244;t une menace. La morale qu&#8217;il invoque renvoie &#224; une esth&#233;tique de la respectabilit&#233;. Le scandale pour lui n&#8217;est pas tant que Nora ait transgress&#233; la loi ; il tient au fait qu&#8217;elle puisse compromettre l&#8217;image de la maison Helmer.</p><p>C&#8217;est alors que Nora comprend la nature r&#233;elle du r&#233;cit dans lequel elle vivait. Elle &#233;tait aim&#233;e non pas inconditionnellement mais dans la mesure unique o&#249; elle confirmait l&#8217;ordre du monde de Torvald. Elle &#233;tait pr&#233;cieuse tant qu&#8217;elle demeurait la parure vivante de sa respectabilit&#233;. Le r&#233;cit conjugal disait : &#171; tu es mon oiseau, mon enfant, ma joie, mon tr&#233;sor &#187;. La v&#233;rit&#233; cach&#233;e &#233;tait plus dure et le r&#233;cit r&#233;el susurrait plut&#244;t : &#171; tu es aimable tant que tu ne mets pas mon monde en p&#233;ril &#187;. Et lorsque Krogstad retire sa menace, l&#8217;attitude de Torvald devient plus r&#233;v&#233;latrice encore. Il croit pouvoir revenir imm&#233;diatement &#224; la fiction ant&#233;rieure, reprendre ses mots tendres, pardonner g&#233;n&#233;reusement, restaurer la sc&#232;ne conjugale comme si rien d&#8217;irr&#233;versible ne s&#8217;&#233;tait produit. Mais l&#8217;irr&#233;versible a eu lieu. Nora a vu le m&#233;canisme. La fiction ne peut plus &#234;tre sauvegard&#233;e &#224; partir du moment o&#249; elle a &#233;t&#233; reconnue comme fiction.</p><p>Le geste ultime de Nora n&#8217;est pourtant pas seulement celui du d&#233;part. En effet, avant de claquer la porte, elle s&#8217;assied. Ce d&#233;tail a son importance car, pendant toute la pi&#232;ce, elle s&#8217;est agit&#233;e, a couru, s&#8217;est cach&#233;e, a dans&#233;, a organis&#233; des op&#233;rations d&#8217;esquive. Son corps &#233;tait pris dans la chor&#233;graphie nerveuse de son r&#244;le. En s&#8217;asseyant, elle renonce au spectacle et suspend la com&#233;die. Elle impose &#224; Torvald une conversation qui n&#8217;a plus rien d&#8217;une banale sc&#232;ne conjugale. Lorsqu&#8217;elle affirme que c&#8217;est leur premi&#232;re discussion s&#233;rieuse, elle rend le diagnostic de huit ann&#233;es de non-parole. Ils ont v&#233;cu ensemble, eu trois enfants ensemble, ont &#233;chang&#233; des mots, des gestes, des plaisanteries, des habitudes, mais ils ne se sont jamais v&#233;ritablement rencontr&#233;s. Torvald ne s&#8217;&#233;tait jamais adress&#233; v&#233;ritablement &#224; Nora, car il n&#8217;avait pour habitude que de parler &#224; l&#8217;image de Nora. Et Nora, jusqu&#8217;&#224; cette nuit, r&#233;pondait en &#233;pousant les codes relatifs &#224; cette image.</p><p><strong>IV/ Sortir du r&#233;cit des autres</strong></p><p>La grandeur de la sc&#232;ne finale tient &#224; ce que Nora ne part pas en appuyant sa d&#233;cision sur une doctrine, un programme ou une identit&#233; pr&#234;te &#224; l&#8217;emploi. Lorsqu&#8217;elle dit qu&#8217;elle doit essayer de se former elle-m&#234;me, elle reconna&#238;t une ignorance fondamentale. Elle ne sait pas encore qui elle est, parce qu&#8217;elle n&#8217;a jamais eu l&#8217;occasion de chercher &#224; se construire hors des r&#233;cits qui l&#8217;ont constitu&#233;e. Cette ignorance est le premier espace de sa libert&#233;. Nora ne sait pas ce qu&#8217;elle va &#233;crire, mais elle sait d&#233;sormais qu&#8217;elle ne peut plus signer le texte des autres.</p><p>La pi&#232;ce d&#233;passe la seule question f&#233;ministe, tout en l&#8217;incluant pleinement. De fait, la servitude narrative ne concerne pas seulement les femmes enferm&#233;es dans le mariage bourgeois du XIXe si&#232;cle. Elle d&#233;signe toute situation o&#249; un sujet finit par confondre son identit&#233; avec la grammaire intime qui a pr&#233;c&#233;d&#233; sa formation. L&#8217;enfant &#224; qui l&#8217;on a r&#233;p&#233;t&#233; qu&#8217;il &#233;tait &#171; trop sensible &#187; peut finir par prendre cette sentence pour une nature. Le professionnel &#233;puis&#233; qui &#171; tient bon &#187; &#224; tout prix croit parfois ob&#233;ir au courage, alors qu&#8217;il se plie &#224; une vieille injonction familiale. La femme intelligente qui minimise sa propre puissance demeure bien souvent fid&#232;le &#224; une fiction ancienne dans laquelle sa lucidit&#233; devait rester inoffensive. Le fils qui reproduit la vie et les gestes de son p&#232;re d&#233;roule un destin qu&#8217;il n&#8217;a jamais identifi&#233; comme tel. La servitude narrative dure aussi longtemps que les r&#233;cits re&#231;us ne sont pas per&#231;us comme des r&#233;cits, mais comme la r&#233;alit&#233; m&#234;me.</p><p>On a souvent reproch&#233; &#224; Ibsen de ne pas dire ce que Nora deviendrait. Mais c&#8217;est justement ce silence qui fait la force de la pi&#232;ce. &#201;crire l&#8217;apr&#232;s, ce serait encore r&#233;int&#233;grer Nora dans un r&#233;cit. Ibsen s&#8217;arr&#234;te au seuil de la vie nouvelle de son h&#233;ro&#239;ne parce que ce seuil est son v&#233;ritable sujet. La porte qui claque interrompt une &#233;nonciation. &#192; partir de l&#224;, nul ne peut plus parler &#224; la place de Nora, pas m&#234;me le dramaturge. Le &#171; prodige &#187; qu&#8217;elle attendait est celui par lequel elle cesse d&#8217;attendre d&#8217;un autre la confirmation de son existence.</p><p>Nora Helmer est &#224; la fois l&#8217;embl&#232;me d&#8217;une femme qui s&#8217;&#233;mancipe et la figure d&#8217;un sujet qui d&#233;couvre que son identit&#233; &#233;tait une maison meubl&#233;e par d&#8217;autres, une syntaxe incorpor&#233;e dont il n&#8217;avait jamais interrog&#233; l&#8217;origine.</p><div><hr></div><blockquote><p>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.<br>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.<br>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.<br>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</p><p>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com<br>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan<br>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe) / TikTok : jysteffe.</p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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doigts d&#8217;ombre crochus de toutes les noirceurs,
d&#233;tachez-vous de la clart&#233; sans honte
de nos anges.

Ce qui dort dans leurs yeux n&#8217;est pas &#224; vous.
Ce qui rit dans leur gorge n&#8217;est pas &#224; prendre.

Mon petit astre aux genoux d&#8217;enfance,
ma clart&#233; caboss&#233;e mais non vaincue,
que tes nuits redeviennent des jardins.
Que ton rire retrouve son eau vive.
Que revienne en toi la paix l&#233;g&#232;re
des matins qui ne savent rien du mal.

Et vous, ombres sans visage,
que vos noms se dess&#232;chent
dans la bouche des hommes justes.

Que la v&#233;rit&#233; vous d&#233;nude.
Que la loi vous trouve.

Le ciel n&#8217;a pas encore fait retour vers le bleu.
Mais d&#233;j&#224; s&#8217;entendent,
enrubann&#233;s dans le chant des grillons,
les fr&#233;missements d&#8217;ailes
d&#8217;un petit papillon
que le vent prom&#232;ne
sur un coussin de douceur.

Et le courage toujours a parure l&#233;onine.</pre></div><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Il a trente-cinq ans. Il laisse, sur un papier &#233;pingl&#233; au revers de sa veste, ces quelques mots : &#171; Pri&#232;re de m&#8217;incin&#233;rer. D&#233;go&#251;t. &#187; </p><p>Lorsqu&#8217;il avait quatorze ans, il avait &#233;t&#233; t&#233;moin du suicide de son propre p&#232;re dans l&#8217;appartement familial. Sa m&#232;re l&#8217;avait conduit devant son corps afin de lui montrer &#171; la l&#226;chet&#233; de l&#8217;acte suicidaire &#187;.</p><h3><strong>Une vie confi&#233;e au regard des autres</strong></h3><p>Au d&#233;but des ann&#233;es 1930, Crevel avait confi&#233; &#224; Marcel Jouhandeau : &#171; Breton est mon Dieu. Qu&#8217;il me d&#233;&#231;oive, et je me tuerai. &#187; Ce qui pouvait passer, alors, pour une d&#233;claration excessive prendra, quelques ann&#233;es plus tard, la pr&#233;cision terrible d&#8217;un programme.</p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Crevel, alors atteint de tuberculose et &#233;puis&#233;, tente jusqu&#8217;au dernier soir de n&#233;gocier leur r&#233;int&#233;gration. Il &#233;choue, et comprend que sa place n&#8217;existe nulle part : ni chez les surr&#233;alistes dont le chef frappe au nom de l&#8217;honneur viril, ni chez les communistes qui instrumentalisent l&#8217;homophobie, ni dans aucune communaut&#233; dispos&#233;e &#224; l&#8217;accueillir tel qu&#8217;il est.</p><p>La confidence de Ren&#233; Crevel sur Breton dit en d&#233;finitive bien plus qu&#8217;un suicide annonc&#233;. Elle r&#233;v&#232;le que l&#8217;auteur de <em>Mon corps et moi</em> (1925) avait remis toute son identit&#233; narrative entre les mains d&#8217;un Autre et que la d&#233;faillance de cet Autre &#233;quivalait &#224; l&#8217;effondrement du r&#233;cit de soi.</p><h3><strong>Le gaz, onze ans avant le gaz</strong></h3><p>La relecture du roman <em>D&#233;tours</em> (1924) est une exp&#233;rience troublante. Ren&#233; Crevel semble en effet y avoir d&#233;pos&#233;, comme en n&#233;gatif, la matrice de sa propre mort. Daniel, le narrateur, apr&#232;s la lecture &#224; voix haute d&#8217;un article de journal consacr&#233; au suicide, d&#233;crit devant son p&#232;re &#8211; un g&#233;n&#233;ral en disgr&#226;ce, rong&#233; par le scandale &#8211; la m&#233;thode id&#233;ale pour en finir discr&#232;tement : &#171; Une tisane sur le fourneau &#224; gaz ; la fen&#234;tre bien close, j&#8217;ouvre le robinet d&#8217;arriv&#233;e ; j&#8217;oublie de mettre l&#8217;allumette. R&#233;putation sauve et le temps de dire son <em>confiteor</em>. &#187; Le lendemain, le p&#232;re est retrouv&#233; mort dans sa cuisine, la casserole sur le fourneau qu&#8217;il avait oubli&#233; d&#8217;allumer, le visage peint en bleu. Il a reproduit mot pour mot le sc&#233;nario que son fils avait formul&#233; comme une hypoth&#232;se abstraite. Daniel d&#233;couvre alors qu&#8217;une parole prononc&#233;e sans intention meurtri&#232;re peut tuer aussi s&#251;rement qu&#8217;un geste. L&#8217;&#233;criture n&#8217;a pas suffi &#224; faire catharsis. C&#8217;est nous, lecteurs, qui lui d&#233;couvrons r&#233;trospectivement l&#8217;allure d&#8217;une r&#233;p&#233;tition g&#233;n&#233;rale. Le p&#232;re r&#233;el s&#8217;est donn&#233; la mort quand Crevel avait quatorze ans. Dans <em>D&#233;tours</em>, le p&#232;re fictif se tue au gaz sur une suggestion de son fils. Crevel lui-m&#234;me mettra fin &#224; ses jours en 1935. Trois morts, et entre elles une &#339;uvre qui ne cesse de r&#233;&#233;crire la sc&#232;ne primitive sans parvenir &#224; s&#8217;en d&#233;livrer.</p><p>Notons que dans le m&#234;me roman, Daniel se d&#233;finit par son incapacit&#233; &#224; produire son propre r&#233;cit. Il para&#238;t, de fait, n&#8217;exister que par contraste, dans le reflet que les autres lui renvoient : &#171; Je r&#233;solus de grouper d&#8217;autres &#234;tres jusqu&#8217;&#224; ce que la confusion de leur ensemble pr&#233;cis&#226;t en s&#8217;y opposant la silhouette qui &#233;tait la mienne, cette silhouette que je ne pouvais d&#233;lib&#233;r&#233;ment tracer noire sur fond blanc, noire sur fond vide. &#187; Toute son existence est en attente d&#8217;un auteur qui ne vient pas. Quand il revisite le mythe de Narcisse, ce n&#8217;est pas la vanit&#233; qu&#8217;il y reconna&#238;t, mais &#171; l&#8217;effroi lorsque sa bouche proche de l&#8217;autre bouche per&#231;oit l&#8217;ironie d&#8217;une fuite au milieu des rires &#187;. </p><p>Le miroir ne renvoie personne.</p><div><hr></div><blockquote><p>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.<br><br>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.<br><br>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.<br><br>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</p><p>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com<br><br>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan<br><br>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe) / TikTok : jysteffe.</p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Lucien est nomm&#233;, regard&#233;, assign&#233;, inqui&#233;t&#233;, humili&#233;, puis consacr&#233;. Il passe de l&#8217;incertitude enfantine &#224; la certitude id&#233;ologique. Mais cette certitude est une mort spirituelle. C&#8217;est pourquoi ce texte m&#8217;int&#233;resse profond&#233;ment : il constitue, en n&#233;gatif, une d&#233;monstration presque parfaite de ce que la narrath&#233;rapie existentielle cherche &#224; d&#233;faire.</p><p><strong>La fabrique du rapt</strong></p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. To receive new posts and support my work, consider becoming a free or paid subscriber.</p></div><form class="subscription-widget-subscribe"><input type="email" class="email-input" name="email" placeholder="Type your email&#8230;" tabindex="-1"><input type="submit" class="button primary" value="Subscribe"><div class="fake-input-wrapper"><div class="fake-input"></div><div class="fake-button"></div></div></form></div></div><p>La sc&#232;ne inaugurale du texte montre le petit Lucien, d&#233;guis&#233; en ange, caress&#233;, nomm&#233;, f&#233;minis&#233; par les adultes. M. Bouffardier l&#8217;attire entre ses genoux et lui demande s&#8217;il s&#8217;appelle Jacqueline ou Margot. L&#8217;enfant proteste, rappelle son pr&#233;nom. Mais cette protestation ne porte pas. Lucien comprend, avec une angoisse terrible, que les adultes pourraient d&#233;cider qu&#8217;il n&#8217;est plus un gar&#231;on, et qu&#8217;il aurait beau protester, personne ne l&#8217;&#233;couterait. La sc&#232;ne expose &#224; nu ce que j&#8217;appelle, dans mon travail, la <em>servitude narrative</em> : la parole de l&#8217;enfant n&#8217;a pas encore force de v&#233;rit&#233;. &#192; c&#244;t&#233; d&#8217;elle, la voix collective des adultes poss&#232;de une puissance d&#8217;institution. Ce que les autres disent de lui a plus de r&#233;alit&#233; que ce qu&#8217;il tente de dire de lui-m&#234;me.</p><p>Ce m&#233;canisme traverse toute l&#8217;enfance de Lucien. Sartre montre un gar&#231;on qui ne parvient jamais &#224; savoir s&#8217;il est ou s&#8217;il joue. Apr&#232;s avoir soup&#231;onn&#233; ses parents de jouer &#224; &#234;tre ses parents, Lucien joue lui-m&#234;me &#224; l&#8217;orphelin, puis ne sait plus s&#8217;il joue &#224; &#234;tre orphelin ou &#224; &#234;tre Lucien. L&#8217;identit&#233; est une succession de costumes, de r&#244;les, de fictions sociales. Le monde entier devient th&#233;&#226;tre, mais ce th&#233;&#226;tre ne lib&#232;re pas le sujet. Il produit une angoisse. Si tout le monde joue, rien ne garantit plus rien.</p><p><strong>La copule comme sortil&#232;ge</strong></p><p>Un &#233;pisode concentre &#224; lui seul toute la m&#233;canique de l&#8217;assignation. Sur la porte des cabinets, &#224; l&#8217;&#233;cole, Lucien lit l&#8217;inscription : &#171; Lucien Fleurier est une grande asperge. &#187; L&#8217;important n&#8217;est pas l&#8217;insulte. C&#8217;est sa structure grammaticale. La copule &#171; est &#187; produit une identit&#233;. Elle transforme une donn&#233;e relative (&#234;tre plus grand que ses camarades) en essence honteuse. L&#8217;effet est imm&#233;diat : Lucien se sent &#171; condamn&#233; &#187; &#224; &#234;tre grand pour le reste de sa vie. Le corps cesse d&#8217;&#234;tre v&#233;cu de l&#8217;int&#233;rieur ; il devient un objet public, livr&#233; aux regards.</p><p>Lucien efface l&#8217;inscription, puis la fait r&#233;&#233;crire par Germaine, la bonne, comme s&#8217;il avait besoin que la sentence vienne d&#8217;une autre main pour acqu&#233;rir sa pleine efficacit&#233;. Il contemple longuement l&#8217;&#233;criture pointue sur la feuille et croit entendre une voix s&#232;che lui souffler &#224; l&#8217;oreille : &#171; Grande asperge. &#187; Le rapt est accompli. La voix sociale s&#8217;est mue en voix int&#233;rieure. C&#8217;est cela, la servitude narrative &#224; son point le plus pur : le sujet n&#8217;est plus seulement jug&#233; de l&#8217;ext&#233;rieur, mais il relaie le jugement en lui-m&#234;me, et en devient le greffier int&#233;rieur.</p><p><strong>L&#8217;oracle paternel</strong></p><p>Si les micro-assignations scolaires fa&#231;onnent le corps honteux de Lucien, le discours paternel, lui, programme son avenir. Il y a, dans la nouvelle, un moment d&#8217;une violence symbolique consid&#233;rable, pr&#233;cis&#233;ment parce qu&#8217;il se pr&#233;sente sous les dehors de la tendresse. Le p&#232;re prend Lucien sur ses genoux et lui explique ce qu&#8217;est un chef. &#171; Est-ce que je deviendrai aussi un chef ? &#187; demande l&#8217;enfant. Et le p&#232;re r&#233;pond : &#171; Mais bien s&#251;r, mon bonhomme, c&#8217;est pour cela que je t&#8217;ai fait. &#187;</p><p>La phrase est un oracle familial au sens fort, dans la mesure o&#249; elle institue l&#8217;avenir. &#202;tre n&#233;, pour Lucien, ne signifie plus advenir &#224; l&#8217;existence ; cela signifie avoir &#233;t&#233; produit pour occuper une fonction. Le p&#232;re transforme la filiation en programme, la naissance en destination, l&#8217;amour paternel en transmission de pouvoir. Le verbe &#171; faire &#187; est probant : Lucien n&#8217;a pas &#233;t&#233; engendr&#233;, il a &#233;t&#233; <em>fabriqu&#233;</em> en vue d&#8217;un usage. Son sens est d&#233;j&#224; l&#224;, avant lui, hors de lui, dans l&#8217;usine, dans le nom, dans la lign&#233;e. L&#224; o&#249; le travail narratif consisterait &#224; rouvrir les possibles, le discours paternel referme l&#8217;avenir sous l&#8217;apparence d&#8217;une promesse.</p><p><strong>Le seuil manqu&#233;</strong></p><p>La crise de Lucien pourrait pourtant susciter un autre chemin. Lorsqu&#8217;il se demande &#171; Qui suis-je ? &#187;, lorsqu&#8217;il constate que son nom n&#8217;est &#171; qu&#8217;un nom &#187;, lorsqu&#8217;il glisse jusqu&#8217;&#224; l&#8217;id&#233;e qu&#8217;il n&#8217;existe pas, il atteint un seuil d&#233;cisif. Dans un autre r&#233;cit, cette crise pourrait devenir le point de d&#233;part d&#8217;une lib&#233;ration : si le moi n&#8217;est pas une essence donn&#233;e, alors il peut se cr&#233;er ; si les r&#244;les sont fabriqu&#233;s, alors ils peuvent &#234;tre repris ; si le <em>r&#233;cit de soi</em> est h&#233;rit&#233;, alors il peut devenir <em>r&#233;cit pour soi</em>.</p><p>Mais Lucien ne franchit pas ce seuil. Il ne transforme pas la contingence en libert&#233;. Il transforme le vide en panique. Il ne se dit pas : &#171; puisque je ne suis pas &#233;crit d&#8217;avance, je peux m&#8217;&#233;crire &#187;. Il se dit : puisque je ne me trouve pas en moi, il faut que les autres me garantissent. Sartre nomme cela &#171; mauvaise foi &#187;. Dans le vocabulaire de la narrath&#233;rapie existentielle, on peut dire que la mauvaise foi est une servitude narrative <em>consentie</em>. Lucien accepte de devenir le personnage qu&#8217;on attend de lui parce que ce personnage le dispense d&#8217;avoir &#224; s&#8217;inventer. Il pr&#233;f&#232;re un r&#244;le faux mais solide &#224; une libert&#233; vraie mais angoissante.</p><p><strong>La haine comme fausse gu&#233;rison</strong></p><p>C&#8217;est dans cette logique que l&#8217;antis&#233;mitisme de Lucien prend tout son sens. Il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un simple &#233;l&#233;ment id&#233;ologique ajout&#233; &#224; l&#8217;intrigue. L&#8217;antis&#233;mitisme fonctionne, dans l&#8217;&#233;conomie du texte, comme une fausse narrath&#233;rapie, une pseudo-gu&#233;rison de l&#8217;inconsistance par la haine. Lucien a d&#8217;abord souffert des assignations re&#231;ues, les fameux &#171; tu es &#187; qui l&#8217;ont fig&#233;. Mais il finit par trouver dans l&#8217;assignation des autres un moyen de se sauver. Apr&#232;s avoir subi la violence des &#171; tu es &#187;, il apprend &#224; distribuer lui-m&#234;me des &#171; ils sont &#187;. Il ne gu&#233;rit pas de la logique qui l&#8217;a bless&#233; ; il la reproduit &#224; son profit. Il a &#233;t&#233; capt&#233; par le regard social ; il devient &#224; son tour agent du regard qui capture. Loin d&#8217;&#233;chapper au <em>fatum</em>, il en devient le fonctionnaire.</p><p>La sc&#232;ne o&#249; Lucien se contemple &#224; travers les yeux effray&#233;s de Guigard est, &#224; cet &#233;gard, d&#8217;une pr&#233;cision terrifiante. Il s&#8217;imagine que l&#8217;on parlera de lui en baissant la voix : &#171; Lucien n&#8217;aime pas les juifs. &#187; Et cette phrase lui conf&#232;re une sacralit&#233;. Il la compare &#224; celle que sa m&#232;re pronon&#231;ait quand il &#233;tait enfant : &#171; Papa travaille dans son bureau. &#187; M&#234;me structure, m&#234;me effet : une parole qui paralyse, qui interdit le bruit, qui transforme l&#8217;espace en cath&#233;drale. Lucien se pense d&#233;sormais lui-m&#234;me comme une cath&#233;drale. La fiction sociale cesse alors d&#8217;&#234;tre seulement subie pour se donner dans toute sa sacralit&#233;.</p><p><strong>Le chef, ou l&#8217;identit&#233; enti&#232;rement externalis&#233;e</strong></p><p>La fin de la nouvelle accomplit cette d&#233;possession sous la forme d&#8217;une r&#233;v&#233;lation. Lucien formule une maxime terrible : &#171; Ne pas chercher &#224; voir en soi ; il n&#8217;y a pas d&#8217;erreur plus dangereuse. &#187; Le vrai Lucien, pense-t-il, doit &#234;tre cherch&#233; dans les yeux des autres, dans l&#8217;ob&#233;issance des domestiques, dans l&#8217;attente des ouvriers de F&#233;rolles. Il se sent devenir &#171; cette immense attente des autres &#187; et conclut : &#171; C&#8217;est &#231;a, un chef. &#187;</p><p>L&#8217;ironie tragique est totale. Lucien croit avoir enfin trouv&#233; son &#234;tre, mais il ne trouve qu&#8217;une ext&#233;riorit&#233; absolue. Il se croit souverain au moment pr&#233;cis o&#249; il abdique toute souverainet&#233; int&#233;rieure. Le chef, chez Sartre, est l&#8217;homme qui, au lieu de s&#8217;&#234;tre trouv&#233;, a trouv&#233; un dispositif social pour ne plus avoir &#224; se chercher. Il est celui qui a enti&#232;rement externalis&#233; son &#234;tre, qui ne peut plus se chercher en lui-m&#234;me parce que l&#8217;int&#233;riorit&#233; lui appara&#238;t comme un danger.</p><p>Et lorsque Lucien murmure &#171; J&#8217;ai des droits ! &#187;, ces droits lui apparaissent comme des objets parfaits, situ&#233;s &#171; par-del&#224; l&#8217;existence &#187;, comparables &#224; des triangles et des cercles math&#233;matiques. La contingence sociale (&#234;tre n&#233; fils de patron) se transmue en n&#233;cessit&#233; m&#233;taphysique. Le privil&#232;ge appara&#238;t comme une essence, la classe comme un destin, tandis que le r&#233;cit h&#233;rit&#233; se divinise.</p><p><strong>Ce que Sartre enseigne &#224; la narrath&#233;rapie</strong></p><p><em>L&#8217;Enfance d&#8217;un chef</em> est un texte int&#233;ressant pour penser la narrath&#233;rapie existentielle parce qu&#8217;il montre, avec une cruaut&#233; m&#233;thodique, que toute crise narrative ne d&#233;bouche pas n&#233;cessairement sur une r&#233;&#233;criture lib&#233;ratrice. Une crise de l&#8217;identit&#233; peut conduire &#224; la cr&#233;ation de soi, mais elle peut aussi conduire &#224; la recherche d&#233;sesp&#233;r&#233;e d&#8217;un r&#233;cit pr&#233;fabriqu&#233;. Lorsqu&#8217;un sujet ne supporte pas l&#8217;ind&#233;termination de son &#234;tre, il peut se r&#233;fugier dans des r&#233;cits massifs : le sang, la race, la famille, la nation, la classe, la virilit&#233;, les droits, l&#8217;ordre. Ces r&#233;cits donnent une forme, mais cette forme est une prison.</p><p>La question que Sartre pose en creux, et que la narrath&#233;rapie existentielle doit reprendre &#224; son compte, est celle de savoir si le r&#233;cit de notre vie nous rend auteurs ou nous transforme en personnages.</p><p>Lucien Fleurier ne trouve pas sa voix ; il trouve son statut. Il devient une place plut&#244;t qu&#8217;un homme.</p><p>Et la derni&#232;re ironie est l&#224; : celui qui croit pouvoir commander aux autres est celui qui d&#233;pend le plus radicalement d&#8217;eux. Le chef, chez Sartre, est un enfant qui a confi&#233; son &#226;me &#224; ceux qui le regardent.</p><div><hr></div><blockquote><p>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.<br>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.<br>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.<br>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</p><p>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com<br>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan<br>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe) / TikTok : jysteffe.</p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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L&#8217;auteur du <em>Th&#233;&#226;tre de la cruaut&#233;, </em>probablement atteint d&#8217;un cancer colorectal,<em> </em>est mort. Lui qui avait consacr&#233; sa vie enti&#232;re &#224; nier ses organes, &#224; les maudire, &#224; proclamer qu&#8217;un homme digne de ce nom n&#8217;avait pas &#224; subir la dictature de sa chair, &#233;tait mort par ses intestins. La biologie avait gagn&#233;. Elle gagne toujours. Cependant, Artaud avait vu quelque chose que, bien souvent, nous pr&#233;f&#233;rons oublier.</p><p>Pour comprendre le &#171; Corps sans Organes &#187; (CsO), il faut remonter &#224; une nuit de 1905. Antonin a neuf ans. Sa petite s&#339;ur Germaine, sept mois, meurt &#233;trangl&#233;e accidentellement, par les barreaux de son berceau ou une sangle (les versions divergent). Ce que les diff&#233;rents r&#233;cits ne disent pas, c&#8217;est ce que cela fait &#224; un enfant de voir la vie s&#8217;arr&#234;ter dans un corps aussi petit, aussi neuf, et innocent. </p><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Je crois qu&#8217;il s&#8217;agit davantage d&#8217;un souvenir que d&#8217;une m&#233;taphore. </p><p>En 1946, dans <em>Pr&#233;ambule</em>, il &#233;crit : <em>&#171; Germaine Artaud, &#233;trangl&#233;e &#224; sept mois, m&#8217;a regard&#233; au cimeti&#232;re Saint-Pierre &#224; Marseille, jusqu&#8217;&#224; ce jour de 1931, o&#249; en plein D&#244;me, &#224; Montparnasse, j&#8217;eus l&#8217;impression qu&#8217;elle me regardait de tout pr&#232;s. &#187;</em> Vingt-six ans s&#233;parent le cimeti&#232;re Saint-Pierre du D&#244;me de Montparnasse, et pourtant le regard de Germaine traverse ce quart de si&#232;cle sans fl&#233;chir. C&#8217;est la preuve qu&#8217;Artaud n&#8217;en a jamais fini avec cette mort-l&#224;, qu&#8217;elle a continu&#233; de travailler en lui silencieusement, jusqu&#8217;&#224; devenir le fond obscur sur lequel toute sa pens&#233;e du corps s&#8217;est construite.</p><p>Le concept de Corps sans Organes, que Deleuze et Guattari reprendront et syst&#233;matiseront dans <em>L&#8217;Anti-&#338;dipe</em>, na&#238;t chez Artaud de l&#8217;intuition visc&#233;rale selon laquelle les organes sont des instruments de servitude. La faim nous encha&#238;ne &#224; la nourriture, donc au travail, donc au march&#233;, donc &#224; l&#8217;&#201;tat. Le sexe nous encha&#238;ne &#224; la reproduction, donc &#224; la famille, donc &#224; la transmission de la propri&#233;t&#233;, donc &#224; Dieu le P&#232;re. Avoir un corps organis&#233;, c&#8217;est &#234;tre d&#233;j&#224; soumis. Ce qu&#8217;Artaud veut, ce qu&#8217;il appelle de tous ses cris, de toutes ses glossolalies enregistr&#233;es &#224; la radio nationale en 1947, c&#8217;est un corps purement vibratoire, une carcasse de pure volont&#233;. </p><p>Ni faim, ni sexe, ni besoin. Ni Dieu, ni intestins.</p><p>La r&#233;ponse de la soci&#233;t&#233; fut &#224; la hauteur de la provocation : cinquante-huit s&#233;ances d&#8217;&#233;lectrochocs &#224; l&#8217;asile de Rodez, entre 1943 et 1946, sous la direction du docteur Ferdi&#232;re (psychiatre cultiv&#233;, amateur de po&#233;sie, convaincu de soigner). On a voulu redresser le g&#233;nie qui refusait d&#8217;&#234;tre un humain normal. Les s&#233;ances lui fracturent des vert&#232;bres. Elles lui volent des pans entiers de m&#233;moire. Artaud lui-m&#234;me dit la chose simplement : <em>&#171; On a voulu me gu&#233;rir de ma propre po&#233;sie par l&#8217;&#233;lectricit&#233;. &#187;</em> Ce n&#8217;est pas une m&#233;taphore non plus. C&#8217;est un constat clinique.</p><p>Il sort de Rodez en 1946, lib&#233;r&#233; gr&#226;ce &#224; la pression d&#8217;intellectuels parmi lesquels Breton, l&#8217;ancien ennemi. Artaud produit encore. Il enregistre <em>Pour en finir avec le jugement de Dieu</em>, cette &#233;mission radiophonique incandescente m&#234;lant cris, exc&#232;s et attaques frontales contre l&#8217;Am&#233;rique, la religion, la m&#233;decine. La Radio nationale la censure la veille de la diffusion. Elle est jug&#233;e trop obsc&#232;ne, trop blasph&#233;matoire, trop Artaud.</p><p>Il meurt quelques mois plus tard. Seul. Avec sa chaussure.</p><p>Un homme peut passer sa vie enti&#232;re &#224; refuser ce que son corps lui impose, &#224; construire une &#339;uvre &#224; partir de ce refus, &#224; payer ce refus de neuf ans d&#8217;internement et de cinquante-huit &#233;lectrochocs, et mourir quand m&#234;me de la trahison de ses organes. La biologie n&#8217;a pas lu <em>L&#8217;Anti-&#338;dipe</em>, et elle ne n&#233;gocie pas.</p><p>Mais Artaud n&#8217;avait peut-&#234;tre pas tort pour autant. Il n&#8217;avait pas tort de nommer cette d&#233;possession premi&#232;re : nos corps nous gouvernent avant que nous ayons le temps de nous gouverner nous-m&#234;mes. La faim, la douleur, le cancer exercent sur nous un pouvoir sans consentement. Et la question &#171; peut-on s&#8217;&#233;vader de sa propre biologie ? &#187; n&#8217;est pas une question de fou, mais l&#8217;interrogation que chaque &#234;tre humain refoule pour pouvoir fonctionner.</p><p>Artaud, lui, refusait de la refouler. C&#8217;est ce qui l&#8217;a d&#233;truit. C&#8217;est ce qui le rend indispensable.</p><div><hr></div><blockquote><p>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.<br>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.<br>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.<br>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</p><p>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com<br>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan<br>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe) / TikTok : jysteffe.</p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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Encore faut-il se souvenir de ce qui la pr&#233;c&#232;de. Descartes retire tout : les sens nous trompent, le monde ext&#233;rieur vacille, les &#233;vidences les mieux assur&#233;es c&#232;dent sous le doute m&#233;thodique, et l&#8217;hypoth&#232;se du malin g&#233;nie ach&#232;ve de ruiner jusqu&#8217;&#224; la confiance dans les v&#233;rit&#233;s math&#233;matiques. Au terme de cette destruction syst&#233;matique, un reste appara&#238;t, apparemment indestructible : &#171; je pense, donc je suis &#187;. L&#8217;id&#233;e qu&#8217;une pens&#233;e suppose un sujet n&#8217;&#233;tait certes pas neuve, la tradition antique, augustinienne et scolastique la portait depuis longtemps. Mais Descartes lui assigne une fonction in&#233;dite : le <em>cogito</em> devient le point d&#8217;appui de toute certitude, le roc sur lequel reconstruire l&#8217;&#233;difice entier du savoir. C&#8217;est justement &#224; ce roc que Nietzsche entreprend de s&#8217;attaquer. L&#224; o&#249; Descartes croit avoir atteint une v&#233;rit&#233; irr&#233;ductible, Nietzsche soup&#231;onne une croyance plus ancienne que la d&#233;monstration elle-m&#234;me. Derri&#232;re le &#171; je pense &#187;, il entend un r&#233;flexe grammatical, et dans la certitude du <em>cogito</em>, il reconna&#238;t la plus tenace des superstitions.</p><p>Quel est exactement ce r&#233;flexe grammatical ? La structure sujet-verbe de nos langues indo-europ&#233;ennes impose qu&#8217;&#224; toute action corresponde un agent, et Descartes aurait &#233;lev&#233; cette contrainte syntaxique au rang de v&#233;rit&#233; m&#233;taphysique. En &#233;crivant &#171; je pense, donc je suis &#187;, il tient pour acquis ce que Nietzsche lui refuse : qu&#8217;il existe un &#171; je &#187; s&#233;parable de l&#8217;acte de penser, qu&#8217;une substance pensante pr&#233;c&#232;de la pens&#233;e elle-m&#234;me. Aux yeux de Nietzsche, rien de tout cela ne r&#233;siste &#224; l&#8217;examen. Dans <em>Par-del&#224; le bien et le mal</em>, le diagnostic est explicite : la formule &#171; je pense &#187; pr&#233;suppose d&#233;j&#224; qu&#8217;il y a quelque chose qui pense, que penser est l&#8217;effet et l&#8217;&#339;uvre d&#8217;un &#234;tre con&#231;u comme cause. Tout au plus, selon Nietzsche, devrait-on dire &#171; &#231;a pense &#187;, comme on dit &#171; &#231;a tonne &#187;. C&#8217;est ce que fera Jacques Lacan en radicalisant le geste nietzsch&#233;en par la psychanalyse : le sujet n&#8217;est plus celui qui parle, mais celui qui est parl&#233;, travers&#233; par un langage dont il n&#8217;est pas l&#8217;origine. La pens&#233;e n&#8217;appara&#238;t plus d&#232;s lors comme la propri&#233;t&#233; transparente d&#8217;un moi souverain, mais comme un processus qui traverse un sujet litt&#233;ralement d&#233;poss&#233;d&#233;. Reste que la langue elle-m&#234;me r&#233;siste &#224; cette d&#233;possession : elle impose encore une place grammaticale au ph&#233;nom&#232;ne, comme si toute pens&#233;e devait, malgr&#233; tout, trouver quelque part un point d&#8217;&#233;nonciation.</p><p>Si le &#171; je &#187; du <em>cogito</em> n&#8217;est qu&#8217;un artefact grammatical, que reste-t-il du sujet ? Nietzsche r&#233;pond sans d&#233;tour : un th&#233;&#226;tre de forces. L&#8217;individu est tiraill&#233; par une multiplicit&#233; de pulsions, d&#8217;instincts, de volont&#233;s en conflit permanent. La &#171; conscience &#187; n&#8217;est que la surface de ces affrontements, le bulletin de victoire provisoire de la pulsion dominante &#224; un instant donn&#233;. Le moi conscient se croit souverain alors qu&#8217;il est le porte-parole d&#8217;un rapport de forces dont il ignore tout.</p><p>La volont&#233; de puissance op&#232;re ici comme grille de lecture fondamentale. Le sujet est l&#8217;effet de la pens&#233;e et non son origine. Il ne pilote pas ses actes, mais appara&#238;t comme leur r&#233;sultat provisoire. D&#233;pourvu de toute permanence, le &#171; moi &#187; est reconfigur&#233; &#224; chaque instant par le jeu des forces qui le composent. L&#8217;illusion de la continuit&#233; personnelle, l&#8217;illusion d&#8217;un &#171; je &#187; identique &#224; lui-m&#234;me hier, aujourd&#8217;hui et demain, tient &#224; cette fiction narrative que nous plaquons r&#233;trospectivement sur le chaos de notre vie pulsionnelle.</p><p>On mesure l&#8217;ampleur du renversement. La philosophie classique posait le sujet comme fondement. Nietzsche en fait un sympt&#244;me. La tradition m&#233;taphysique voyait dans la conscience le lieu de la v&#233;rit&#233;. Nietzsche y voit le lieu de la falsification. L&#8217;homme rationnel de Descartes c&#232;de la place &#224; un &#234;tre profond&#233;ment opaque &#224; lui-m&#234;me, travaill&#233; par des puissances qu&#8217;il ne contr&#244;le pas et qu&#8217;il nomme &#224; tort &#171; sa &#187; volont&#233;, &#171; sa &#187; pens&#233;e, &#171; son &#187; identit&#233;.</p><p>Cette dissolution du sujet ouvre alors sur une &#233;thique radicalement neuve. Si le moi n&#8217;est qu&#8217;une fiction, la t&#226;che n&#8217;est plus de le prot&#233;ger, de le renforcer, de le &#171; d&#233;velopper &#187; au sens o&#249; l&#8217;entend une certaine culture contemporaine. La t&#226;che est d&#8217;affirmer la vie elle-m&#234;me dans sa pluralit&#233;, dans ses contradictions, dans sa puissance cr&#233;atrice. Devenir ce que l&#8217;on est, selon la formule d&#8217;<em>Ecce Homo</em>, suppose pr&#233;cis&#233;ment de renoncer &#224; l&#8217;id&#233;e qu&#8217;on &#171; est &#187; quelque chose de fixe, de donn&#233;, d&#8217;acquis.</p><div><hr></div><h2>Le pont secret : &#171; Je est un autre &#187;</h2><p>On ne peut lire Nietzsche sans entendre, en &#233;cho, la voix d&#8217;un adolescent de Charleville-M&#233;zi&#232;res. En mai 1871, six jours avant la Semaine sanglante, Arthur Rimbaud &#233;crit &#224; Paul Demeny une phrase qui pulv&#233;rise la subjectivit&#233; classique avec une &#233;conomie dont le philosophe allemand a sans doute &#233;t&#233; ensuite un peu jaloux : &#171; Je est un autre. &#187;</p><p>La formule est d&#8217;une violence grammaticale inou&#239;e. Le pronom de premi&#232;re personne re&#231;oit le verbe &#224; la troisi&#232;me. Le sujet s&#8217;observe du dehors. Il se d&#233;couvre occup&#233; par une alt&#233;rit&#233; qu&#8217;il n&#8217;a pas choisie. Rimbaud ne dit pas &#171; je suis un autre &#187;, ce qui supposerait encore une identit&#233; stable capable de se red&#233;finir. Il dit &#171; Je <em>est</em> un autre &#187; : le sujet grammatical lui-m&#234;me devient objet, spectacle, ph&#233;nom&#232;ne. Le &#171; je &#187; ne se poss&#232;de plus.</p><p>S&#8217;il est impossible que Rimbaud ait lu Nietzsche en mai 1871, puisque celui-ci n&#8217;avait pas encore publi&#233; son premier livre, <em>La Naissance de la trag&#233;die, </em>et enseignait alors la philologie &#224; B&#226;le, il serait plus aventureux d&#8217;exclure que Nietzsche ait, plus tard, crois&#233; l&#8217;&#233;clair Rimbaud. En effet, la convergence est intrigante. Nietzsche s&#8217;attaque au m&#234;me &#233;difice que Rimbaud : le sujet cart&#233;sien comme ma&#238;tre chez lui. Il d&#233;nonce la m&#234;me illusion : celle d&#8217;un &#171; je &#187; fondateur, transparent, souverain. Il propose, enfin, la m&#234;me issue : le sujet n&#8217;est pas donn&#233;, mais advient ; il n&#8217;est pas une substance, mais un processus.</p><p>L&#224; o&#249; Nietzsche parle de multiplicit&#233; pulsionnelle, Rimbaud parle de voyance. Le &#171; d&#233;r&#232;glement de tous les sens &#187; que r&#233;clame le po&#232;te est une m&#233;thode pour briser la coquille du moi social, pour acc&#233;der aux forces qui travaillent le sujet en profondeur. La po&#233;sie, dans cette perspective, se d&#233;finit &#224; proprement parler comme l&#8217;&#233;coute de ce qui traverse le po&#232;te malgr&#233; lui. &#171; J&#8217;assiste &#224; l&#8217;&#233;closion de ma pens&#233;e : je la regarde, je l&#8217;&#233;coute &#187;, &#233;crit Rimbaud dans la m&#234;me lettre. L&#8217;auteur assiste &#224; sa propre pens&#233;e comme un spectateur. Le &#171; je &#187; qui &#233;crit est d&#233;bord&#233; par ce qui s&#8217;&#233;crit &#224; travers lui.</p><div><hr></div><p>Cette double intuition fonde tout ce que la narrath&#233;rapie existentielle s&#8217;efforce de travailler. Si le &#171; je &#187; n&#8217;est pas un donn&#233; mais une construction, alors le r&#233;cit que nous faisons de nous-m&#234;mes n&#8217;est pas une description fid&#232;le de ce que nous &#171; sommes &#187;. C&#8217;est une fiction active, un acte de mise en forme. Et cette fiction peut &#234;tre r&#233;&#233;crite. Le r&#233;cit prescrit, celui que les structures sociales, familiales, linguistiques ont plaqu&#233; sur notre existence, n&#8217;est pas le seul r&#233;cit possible. Le passage au r&#233;cit souverain suppose exactement ce que Nietzsche et Rimbaud ont aper&#231;u : loin d&#8217;&#234;tre un point de d&#233;part, le &#171; je &#187; est un horizon.</p><div><hr></div><blockquote><p>Je suis J&#233;r&#244;me St&#233;phan.<br>J&#8217;accompagne celles et ceux qui veulent comprendre, &#233;crire et transformer leur histoire.<br>Agr&#233;g&#233; de lettres modernes et sp&#233;cialiste de la narrath&#233;rapie existentielle, j&#8217;aide chacun &#224; r&#233;v&#233;ler sa signature narrative et &#224; r&#233;concilier son histoire visible avec son histoire invisible.<br>J&#8217;interviens en s&#233;ances individuelles et en ateliers d&#8217;&#233;criture pour faire &#233;merger une parole claire, singuli&#232;re et vivante.</p><p>&#128236; Me contacter : salv.all.js@gmail.com<br>&#128279; LinkedIn : J&#233;r&#244;me St&#233;phan<br>&#9654;&#65039; YouTube : La Parole Vive (@jysteffe) / TikTok : jysteffe.</p></blockquote><div class="subscription-widget-wrap-editor" data-attrs="{&quot;url&quot;:&quot;https://languesensible.substack.com/subscribe?&quot;,&quot;text&quot;:&quot;Subscribe&quot;,&quot;language&quot;:&quot;en&quot;}" data-component-name="SubscribeWidgetToDOM"><div class="subscription-widget show-subscribe"><div class="preamble"><p class="cta-caption">This Substack is reader-supported. 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