<script data-pm-proxy="intercept"></script><?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?><rss xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/" xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom" version="2.0" xmlns:itunes="http://www.itunes.com/dtds/podcast-1.0.dtd" xmlns:googleplay="http://www.google.com/schemas/play-podcasts/1.0"><channel><title><![CDATA[Sebastian Blysk]]></title><description><![CDATA[Le meilleur écrivain de tous les temps, selon un jury composé exclusivement de moi-même. Plus sérieusement, j’écris sur la vie, les gens, les ratés magnifiques. Et un roman prend son élan.]]></description><link>https://sebastianblysk.substack.com</link><image><url>https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!cm4W!,w_256,c_limit,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F86c3b86a-ad7f-4a2a-af9d-b4878d1c9518_598x598.jpeg</url><title>Sebastian Blysk</title><link>https://sebastianblysk.substack.com</link></image><generator>Substack</generator><lastBuildDate>Sat, 05 Sep 2026 07:05:03 GMT</lastBuildDate><atom:link href="/__u/sebastianblysk.substack.com/feed" rel="self" type="application/rss+xml"/><copyright><![CDATA[Sebastian]]></copyright><language><![CDATA[fr]]></language><webMaster><![CDATA[sebastianblysk@substack.com]]></webMaster><itunes:owner><itunes:email><![CDATA[sebastianblysk@substack.com]]></itunes:email><itunes:name><![CDATA[Sebastian Blysk]]></itunes:name></itunes:owner><itunes:author><![CDATA[Sebastian Blysk]]></itunes:author><googleplay:owner><![CDATA[sebastianblysk@substack.com]]></googleplay:owner><googleplay:email><![CDATA[sebastianblysk@substack.com]]></googleplay:email><googleplay:author><![CDATA[Sebastian Blysk]]></googleplay:author><itunes:block><![CDATA[Yes]]></itunes:block><item><title><![CDATA[Elles jouissent sans nous]]></title><description><![CDATA[Voil&#224; le v&#233;ritable effondrement de l&#8217;Occident.]]></description><link>https://sebastianblysk.substack.com/p/elles-jouissent-sans-nous</link><guid isPermaLink="false">https://sebastianblysk.substack.com/p/elles-jouissent-sans-nous</guid><dc:creator><![CDATA[Sebastian Blysk]]></dc:creator><pubDate>Fri, 04 Sep 2026 13:14:01 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!xIFZ!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F388cdbcf-2835-4869-8a79-4850b90e1cdb_750x708.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Voil&#224; le v&#233;ritable effondrement de l&#8217;Occident. Pas les banques qui br&#251;lent avec leurs directeurs encore dedans, serrant contre leur poitrine des parachutes dor&#233;s d&#233;j&#224; chang&#233;s en cercueils. Pas les empires crev&#233;s dans leur propre vomi. Pas Dieu retrouv&#233; pendu par sa ceinture dans les chiottes du ciel, la langue violette, une aur&#233;ole de travers et deux anges stagiaires charg&#233;s de pr&#233;venir la famille. Non.</p><p>Une femme ferme sa porte. Elle tire les rideaux, retire sa culotte, &#233;carte les cuisses et d&#233;couvre dans le silence de sa chambre que notre bite n&#8217;&#233;tait peut-&#234;tre qu&#8217;un accessoire encombrant, une option payante, un bibelot pr&#233;tentieux vendu par le patriarcat avec une notice mensong&#232;re et des piles non fournies.</p><p>Elles ont des doigts. Des doigts savants, patients, nocturnes. Des doigts de pianistes du gouffre. Des doigts qui savent o&#249; le corps cache ses allumettes. Ils connaissent les raccourcis, les passages clandestins, les petites fronti&#232;res &#233;lectriques o&#249; la chair cesse d&#8217;ob&#233;ir &#224; la police. Ils avancent sans fanfare. Ils interrogent. Ils attendent. Ils &#233;coutent le moindre tremblement de peau avec davantage d&#8217;attention que nous n&#8217;en avons jamais accord&#233; &#224; une phrase enti&#232;re prononc&#233;e par une femme.</p><p>Nos queues, elles, visitent ces territoires en touristes am&#233;ricains : appareil photo au cou, hamburger dans l&#8217;&#226;me, drapeau plant&#233; dans le n&#233;ant, beaucoup de bruit et aucune g&#233;ographie. Car la plupart des hommes ne baisent pas. Ils se branlent &#224; l&#8217;int&#233;rieur de quelqu&#8217;un. Ils utilisent le corps d&#8217;une femme pour donner un peu d&#8217;&#233;cho &#224; leur solitude. Ils p&#233;n&#232;trent avec l&#8217;&#233;l&#233;gance d&#8217;un plombier ivre venu d&#233;boucher un &#233;vier pendant un enterrement. Ils poussent, soufflent, s&#8217;appliquent avec cette gravit&#233; tragique des imb&#233;ciles accomplissant une t&#226;che qu&#8217;ils comprennent mal. Ils remuent leur pauvre viande inqui&#232;te, acc&#233;l&#232;rent soudain parce qu&#8217;un film am&#233;ricain leur a enseign&#233; que la vitesse rempla&#231;ait le talent, l&#226;chent trois r&#226;les de sanglier fiscal &#233;trangl&#233; par sa d&#233;claration de revenus, puis s&#8217;effondrent. Fiers. Reconnaissants envers eux-m&#234;mes. Persuad&#233;s d&#8217;avoir invent&#233; l&#8217;incendie alors qu&#8217;ils ont seulement frott&#233; deux tristesses jusqu&#8217;&#224; produire une petite &#233;tincelle administrative.</p><p>Apr&#232;s, dans le silence encore fumant du d&#233;sastre, ils demandent :</p><p>&#8212; T&#8217;as joui ?</p><p>Avec la gueule bouleversante d&#8217;un chien qui vient de chier sur le tapis et attend qu&#8217;on lui remette la L&#233;gion d&#8217;honneur pour services rendus &#224; la moquette. Parfois elle r&#233;pond oui. Pas parce qu&#8217;elle a joui. Parce qu&#8217;elle voudrait dormir. Parce qu&#8217;elle sait qu&#8217;un homme priv&#233; de m&#233;daille peut transformer la chambre en cellule d&#8217;enqu&#234;te. Il demandera si c&#8217;&#233;tait bien, &#224; quel moment, combien de fois, pourquoi elle n&#8217;a pas cri&#233; davantage, pourquoi elle a pens&#233; &#224; sa liste de courses pendant qu&#8217;il pilonnait l&#8217;existence. Il exigera un rapport complet, des graphiques, trois t&#233;moins et la confirmation &#233;crite qu&#8217;il demeure le Christophe Colomb de son clitoris. Alors elle ment. Et son mensonge le borde. Sa piti&#233; lui caresse les cheveux. M&#234;me la compassion qu&#8217;elle &#233;prouve pour sa petite m&#233;canique lui donne une &#233;rection.</p><p>Nous sommes peut-&#234;tre la seule esp&#232;ce capable de prendre la charit&#233; pour de l&#8217;admiration et un g&#233;missement de politesse pour le chant des sir&#232;nes. Nous n&#8217;&#233;coutons pas. Nous envahissons. Nous plantons notre petit drapeau mou dans leur plaisir, proclamons la chatte territoire national, renommons chaque montagne, pissons dans les rivi&#232;res, puis organisons un d&#233;fil&#233; militaire avant m&#234;me d&#8217;avoir trouv&#233; le pays. Nous avons fait de l&#8217;&#233;jaculation une politique &#233;trang&#232;re : entrer sans comprendre, ravager ce qu&#8217;on pr&#233;tend lib&#233;rer, repartir en laissant les autres nettoyer. Et nous appelons cela faire l&#8217;amour. Nous appelons beaucoup de choses amour afin de ne jamais avoir &#224; les regarder en face.</p><p>Alors elles jouissent sans nous. Sous la douche. Dans leur lit. Sur un canap&#233; achet&#233; avec leur argent. Dans une chambre o&#249; personne ne viendra r&#233;clamer son salaire d&#8217;homme apr&#232;s trois minutes d&#8217;agitation h&#233;ro&#239;que. Elles jouissent au milieu d&#8217;un r&#234;ve obsc&#232;ne o&#249; nous n&#8217;avons m&#234;me pas obtenu le petit r&#244;le du cadavre. Nous ne sommes ni l&#8217;amant ni le bourreau, ni le pompier, ni le voisin qui regarde par le trou de la serrure. On ne nous a m&#234;me pas engag&#233;s pour changer les draps apr&#232;s. Voil&#224; l&#8217;humiliation.</p><p>Elles poss&#232;dent des fantasmes sans laisse. Des jungles int&#233;rieures. Des couloirs rouges. Des cath&#233;drales de chair o&#249; Dieu lui-m&#234;me entre &#224; genoux et o&#249; notre nom n&#8217;est inscrit sur aucun mur. Leur d&#233;sir a ses saisons, ses mar&#233;es, ses b&#234;tes sauvages, ses villes souterraines. Il existait avant nous. Il continuera apr&#232;s. Nous ne sommes qu&#8217;un douanier ridicule devant une fronti&#232;re que la nuit traverse sans montrer ses papiers.</p><p>Leur d&#233;sir ne nous appartient pas. Il ne nous attend pas en nuisette au bord de l&#8217;existence avec un verre de whisky et la bouche entrouverte. Il ne se l&#232;ve pas chaque matin dans l&#8217;unique but de rassurer notre virilit&#233; enrhum&#233;e. Il n&#8217;a pas &#233;t&#233; mis au monde pour donner une vocation &#224; notre braguette. Il peut traverser la nuit tout seul. Sans tenir notre pauvre bite apeur&#233;e par la main. Sans lui murmurer qu&#8217;elle est grande, courageuse, diff&#233;rente des autres. Il court nu dans des for&#234;ts o&#249; nous ne sommes qu&#8217;un bruit de moteur au loin, un vieux klaxon derri&#232;re les arbres, une r&#233;clame p&#233;rim&#233;e pour une voiture que plus personne ne veut conduire.</p><p>Et elles jouissent seules de mille autres mani&#232;res. Elles dansent sans s&#233;duire. S&#8217;habillent pour elles-m&#234;mes. Se maquillent pour d&#238;ner avec une amie. Voyagent seules. Lisent dans un caf&#233; sans attendre qu&#8217;un h&#233;ros en chemise Zara vienne leur expliquer le roman. Elles boivent, gagnent leur argent, changent une ampoule, ratent un train, prennent un amant, le quittent, n&#8217;en prennent pas, rentrent tard, ferment leur porte &#224; double tour et rient avec leurs amies jusqu&#8217;&#224; nous effacer de la Cr&#233;ation.</p><p>Elles rient. C&#8217;est peut-&#234;tre leur jouissance la plus impardonnable. Elles rient de nous, parfois. De nos poses. De nos guerres. De nos grands silences d&#8217;hommes tortur&#233;s parce qu&#8217;une femme n&#8217;a pas r&#233;pondu depuis vingt-sept minutes. Elles rient de nos costumes d&#8217;enterrement, de nos voitures noires, de nos poings, de nos opinions sur le monde, de nos bites en deuil et de nos couilles gonfl&#233;es de philosophie de comptoir. Elles rient jusqu&#8217;&#224; ce que nous rapetissions. Jusqu&#8217;&#224; ce que Napol&#233;on redevienne un petit homme enrhum&#233; sur une &#238;le. Jusqu&#8217;&#224; ce que C&#233;sar retire ses sandales et demande pardon. Jusqu&#8217;&#224; ce que toute l&#8217;Histoire universelle ressemble enfin &#224; ce qu&#8217;elle fut souvent : une longue bagarre de gar&#231;ons terrifi&#233;s parce que leur m&#232;re avait quitt&#233; la pi&#232;ce.</p><p>Elles vivent. Et nous ne sommes pas leur &#233;v&#233;nement historique. C&#8217;est cela que nous ne leur pardonnons pas. Nous nous pensions indispensables. Le soleil se levait pour s&#233;cher nos chaussettes. Dieu avait fabriqu&#233; les oc&#233;ans pour que nous puissions y uriner debout. Les femmes avaient &#233;t&#233; dispos&#233;es autour de notre braguette par un urbaniste c&#233;leste l&#233;g&#232;rement obs&#233;d&#233;. La pomme, le serpent, &#200;ve, toute cette affaire : d&#233;j&#224; un proc&#232;s mont&#233; contre une femme qui avait eu faim sans demander l&#8217;autorisation.</p><p>Depuis, nous nous m&#233;fions de leur app&#233;tit. Une femme qui a faim pourrait manger sans nous. Une femme qui pense pourrait comprendre ce que nous sommes. Une femme qui jouit pourrait d&#233;couvrir qu&#8217;elle n&#8217;a besoin d&#8217;aucune permission pour &#234;tre vivante. Alors une robe devient une lettre d&#8217;amour adress&#233;e &#224; notre foutre. Une photographie, une promesse de cul. Une danse, un appel. Une bouche rouge, une d&#233;claration de guerre &#224; notre pantalon.</p><p>Elle sourit ? Elle nous veut. Elle ne sourit pas ? Elle nous veut, mais elle r&#233;siste. Elle nous ignore ? Elle joue. Elle dit non ? Elle a peur de dire oui. Elle dit oui puis change d&#8217;avis ? Nous convoquons deux mille ans de civilisation pour lui expliquer qu&#8217;un d&#233;sir f&#233;minin ne poss&#232;de aucun droit de r&#233;tractation.</p><p>Nous avons b&#226;ti une religion enti&#232;re pour ne jamais entendre non. Dans cette religion, notre d&#233;sir est Dieu, notre sexe son clocher, et les femmes doivent sonner l&#8217;office chaque fois que nous avons peur du silence. Nous ne supportons pas qu&#8217;elles soient belles sans chercher &#224; nous plaire. D&#233;sirables sans &#234;tre disponibles. Heureuses sans t&#233;moin masculin. Libres sans demander pardon. Tristes sans avoir besoin d&#8217;&#234;tre sauv&#233;es. Nous ne supportons pas qu&#8217;une femme traverse une pi&#232;ce sans d&#233;poser son corps &#224; nos pieds. Qu&#8217;elle s&#8217;ennuie sans nous. Qu&#8217;elle souffre sans faire de sa blessure une porte par laquelle nous pourrions entrer en h&#233;ros, la bite d&#233;guis&#233;e en ambulance et l&#8217;ego hurlant toutes sir&#232;nes dehors.</p><p>Nous voulons &#234;tre la cause. Du d&#233;sir. Du plaisir. Du malheur. M&#234;me de la gu&#233;rison. Nous pr&#233;f&#233;rons &#234;tre son traumatisme plut&#244;t que son indiff&#233;rence. Car &#234;tre d&#233;test&#233;, au moins, c&#8217;est encore occuper une chambre chez quelqu&#8217;un.</p><p>Mais ce n&#8217;est pas qu&#8217;elle puisse jouir seule qui nous &#233;pouvante. C&#8217;est ce qui vient apr&#232;s. Le grand apr&#232;s. La seconde nue qui suit l&#8217;explosion. C&#8217;est qu&#8217;apr&#232;s avoir joui, elle puisse rester &#233;tendue dans la lumi&#232;re sale de sa chambre, le ventre encore travers&#233; de petites secousses, le c&#339;ur revenu de tr&#232;s loin, puis se lever tranquillement. Marcher nue jusqu&#8217;&#224; la fen&#234;tre. Allumer une cigarette. Regarder la nuit. Cette vieille pute immense qui avale tout sans r&#233;clamer de pension alimentaire. Et ne ressentir aucun manque. Pas m&#234;me le n&#244;tre. Surtout pas le n&#244;tre.</p><p>C&#8217;est qu&#8217;elle n&#8217;ait personne &#224; f&#233;liciter. Aucun ego &#224; ranimer. Aucun mensonge &#224; glisser dans l&#8217;oreille d&#8217;un homme afin qu&#8217;il dorme heureux dans son berceau de muscles. Aucun petit cadavre viril &#224; embrasser sur le front en lui r&#233;p&#233;tant qu&#8217;il a &#233;t&#233; magnifique. C&#8217;est qu&#8217;elle puisse jouir sans contracter de dette. C&#8217;est qu&#8217;elle demeure enti&#232;re apr&#232;s le plaisir. Qu&#8217;elle ne soit ni sauv&#233;e, ni conquise, ni r&#233;v&#233;l&#233;e. Seulement vivante. Terriblement vivante.</p><p>Et il y a dans cette vie sans nous quelque chose d&#8217;une apocalypse silencieuse. Aucun cheval dans le ciel. Aucun ange sonnant de la trompette. Seulement une femme nue devant une fen&#234;tre, une cigarette entre les doigts, et toute notre civilisation qui s&#8217;&#233;croule doucement dans le cendrier.</p><p>Nous avions tant esp&#233;r&#233; devenir leur manque. Nous avons fait des guerres, &#233;crit des po&#232;mes, construit des tours, invent&#233; Dieu et la psychanalyse, port&#233; des moustaches, travers&#233; des oc&#233;ans, march&#233; sur la Lune avec la secr&#232;te esp&#233;rance qu&#8217;une femme, quelque part, regarderait l&#8217;&#233;cran en murmurant :</p><p>&#8212; Quel homme.</p><p>Mais elle regardait peut-&#234;tre ailleurs. Elle pensait peut-&#234;tre &#224; quelqu&#8217;un d&#8217;autre. Peut-&#234;tre &#224; personne. C&#8217;est ce personne qui nous tue. Car elle poss&#232;de un monde entier o&#249; nous ne sommes pas indispensables. Pire : un monde o&#249; notre absence n&#8217;est m&#234;me pas une trag&#233;die.</p><p>Nous voudrions au moins y &#234;tre morts. Avoir une tombe sous la pluie, une photographie jaunie dans un portefeuille, une chanson triste, un verre lev&#233; en notre m&#233;moire. Nous accepterions d&#8217;&#234;tre un fant&#244;me, pourvu qu&#8217;elle frissonne encore en passant devant notre porte.</p><p>Mais non. Dans ce monde-l&#224;, nous ne sommes pas morts. Nous n&#8217;avons pas disparu. Nous n&#8217;avons pas &#233;t&#233; oubli&#233;s. Il n&#8217;existe m&#234;me aucun trou &#224; l&#8217;endroit o&#249; nous aurions d&#251; &#234;tre. Nous n&#8217;y sommes jamais n&#233;s.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!xIFZ!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F388cdbcf-2835-4869-8a79-4850b90e1cdb_750x708.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!xIFZ!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F388cdbcf-2835-4869-8a79-4850b90e1cdb_750x708.jpeg 424w, /__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!xIFZ!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_848, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, 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moi.]]></description><link>https://sebastianblysk.substack.com/p/a-mes-prochains-week-ends</link><guid isPermaLink="false">https://sebastianblysk.substack.com/p/a-mes-prochains-week-ends</guid><dc:creator><![CDATA[Sebastian Blysk]]></dc:creator><pubDate>Thu, 03 Sep 2026 19:03:41 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!SBQ9!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8db6f833-1f56-4de7-9f63-593c4ae4b9f2_525x350.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>On s&#8217;inqui&#232;te pour moi. C&#8217;est touchant, l&#8217;inqui&#233;tude : cette mani&#232;re &#233;l&#233;gante de vous prendre pour un con sans ab&#238;mer l&#8217;amiti&#233;.</p><p>On me dit :</p><p>&#8212; Blysk, tu es bien courageux de t&#8217;infliger un agenda de ministre en septembre, et quasiment tout octobre aussi. Pas un seul week-end libre&#8230;</p><p>Courageux, mon cul. J&#8217;ai seulement une mani&#232;re baroque de me suicider &#224; coups de rendez-vous. Certains avalent des cachets, moi j&#8217;accepte des invitations Google Agenda. Le gouffre aussi vous envoie un rappel dix minutes avant. Mon agenda n&#8217;a d&#8217;ailleurs rien d&#8217;un ministre. C&#8217;est un petit r&#233;gime totalitaire reli&#233; &#224; Gmail. Septembre y r&#232;gne en uniforme, octobre attend dans le couloir en aiguisant ses dates. Il y a les Wallos, ce moment magnifique o&#249; Namur remplace son sang par du peket et confie sa dignit&#233; &#224; une poubelle jusqu&#8217;au mardi matin. Il y a les anniversaires, ces r&#233;p&#233;titions g&#233;n&#233;rales de l&#8217;enterrement avec g&#226;teau, bougies et sourire obligatoire. Il y a une rencontre avec une amie, coll&#232;gue et &#233;crivaine, trois raisons d&#8217;&#234;tre intimid&#233; r&#233;unies dans un seul corps. Il y a les moments en famille, surtout. Parce qu&#8217;on ne sait jamais combien il nous en reste. Un jour, une chaise se vide sans pr&#233;venir et tous nos agendas peuvent aller se faire foutre.</p><p>Peut-&#234;tre que je remplis mes week-ends pour emp&#234;cher le n&#233;ant de r&#233;server une table. Je connais le salaud. Il arrive sans sonner, ouvre le frigo, s&#8217;assied dans votre enfance et mange directement dans la casserole. Alors je cours. Je trinque. J&#8217;embrasse. Je c&#233;l&#232;bre. Je mets du bruit partout afin de ne pas entendre le temps limer les os de ceux que j&#8217;aime.</p><p>Le plus triste, dans cette affaire, c&#8217;est que je n&#8217;aurai m&#234;me pas une minute pour baiser quelque part. Pas une petite demi-heure de sauvagerie entre deux anniversaires. Pas un cr&#233;neau pour perdre dignement mon pantalon, mon souffle et le peu de foi qu&#8217;il me reste dans l&#8217;esp&#232;ce humaine. Ma bite devra introduire une demande de cong&#233; en trois exemplaires et patienter jusqu&#8217;&#224; l&#8217;accord des ressources humaines. C&#8217;est donc &#231;a, devenir adulte : recevoir une &#233;rection et une notification professionnelle au m&#234;me moment. M&#234;me le d&#233;sir est devenu un fonctionnaire belge. Il travaille sur rendez-vous, prend sa pause &#224; midi et ne r&#233;pond plus apr&#232;s seize heures.</p><p>Quoique&#8230; On ne sait jamais. L&#8217;impr&#233;vu est encore le seul dieu assez fou pour obtenir mes pri&#232;res. On peut rencontrer la femme de sa vie &#224; deux bi&#232;res d&#8217;un coma &#233;thylique, sous la lumi&#232;re canc&#233;reuse d&#8217;une baraque &#224; frites, pendant qu&#8217;un inconnu vomit son enfance dans le caniveau. L&#8217;amour commence dans des palais uniquement chez les gens qui mentent. Dans la vraie vie, il vous tombe dessus entre des toilettes chimiques et un type d&#233;guis&#233; en p&#233;nis qui chante <em>Les Lacs du Connemara</em>.</p><p>Elle sentira peut-&#234;tre la fum&#233;e, la pluie et l&#8217;avenir. Moi, la bi&#232;re ti&#232;de et les vieilles d&#233;faites. Elle me demandera :</p><p>&#8212; &#199;a va ?</p><p>Je r&#233;pondrai oui. Ce sera d&#233;j&#224; presque un v&#339;u de mariage. Elle aura des yeux capables de remettre debout le cadavre que je prom&#232;ne depuis quelques ann&#233;es. Je lui trouverai un visage de miracle malgr&#233; les gobelets &#233;cras&#233;s, la pisse contre les murs et l&#8217;aube qui nous fera des gueules de condamn&#233;s. Elle me tiendra peut-&#234;tre le front au-dessus d&#8217;une bouche d&#8217;&#233;gout pendant que je rendrai &#224; la ville trois g&#233;n&#233;rations de chagrin et six bi&#232;res sp&#233;ciales. Il n&#8217;y a pas de geste plus tendre que d&#8217;emp&#234;cher un inconnu de se casser les dents dans son propre vomi.</p><p>Au bord du coma, la vie peut encore vous choisir. Elle a un humour de merde, mais parfois elle vise juste.</p><p>Rassurez-vous, je vais tout de m&#234;me m&#233;nager ma batterie sociale, cette vieille b&#234;te bless&#233;e qui mord lorsqu&#8217;on la caresse trop longtemps. La semaine, apr&#232;s le boulot, je rentrerai directement chez moi. Je fermerai la porte. J&#8217;abandonnerai mes chaussures, mon visage et l&#8217;humanit&#233; sur le paillasson. Je mangerai debout au-dessus de l&#8217;&#233;vier pendant que le silence me l&#232;chera les plaies. Je parlerai &#224; mes livres. Eux au moins ont la d&#233;cence de ne pas me demander si je fais quelque chose vendredi soir.</p><p>Puis, lorsque tous ces week-ends auront fini de me m&#226;cher, de me dig&#233;rer et de me chier sur le calendrier, je refuserai chaque invitation avec la majest&#233; d&#8217;un roi syphilitique :</p><p>&#8212; D&#233;sol&#233;, je ne peux pas. Je suis &#233;crivain, h&#233; oh. Faut que je bosse.</p><p>Et j&#8217;ai besoin de solitude. Pas la belle solitude avec bougie parfum&#233;e, disque de jazz et tasse de th&#233; pos&#233;e pr&#232;s d&#8217;une fen&#234;tre pluvieuse. Non. La vraie. Celle qui a mauvaise haleine. Celle qui porte le m&#234;me slip depuis trois jours, laisse refroidir le caf&#233;, oublie une assiette dans l&#8217;&#233;vier et dort au milieu des draps froiss&#233;s o&#249; personne ne viendra mettre son corps. Une solitude de chien battu, de chambre mal chauff&#233;e, de d&#233;sir sans t&#233;moin. Celle qui vous d&#233;shabille jusqu&#8217;&#224; l&#8217;os et vous ordonne :</p><p>&#8212; Maintenant, parle vrai, connard.</p><p>Alors j&#8217;&#233;crirai. J&#8217;&#233;crirai jusqu&#8217;&#224; ce que la nuit accouche du matin dans une flaque de sang p&#226;le. J&#8217;&#233;crirai pour retenir les vivants par la manche, pour remettre un instant les morts sur leur chaise, pour donner une bouche &#224; tout ce qui me bouffe en silence. J&#8217;&#233;crirai peut-&#234;tre uniquement afin de dispara&#238;tre avec davantage d&#8217;&#233;l&#233;gance.</p><p>Et si l&#8217;amour vient malgr&#233; tout, il devra sonner deux fois. &#192; la premi&#232;re, je ferai le mort. &#192; la seconde, j&#8217;ouvrirai &#224; poil, &#233;puis&#233;, terrifi&#233;, vivant. C&#8217;est encore la seule tenue d&#233;cente pour recevoir un miracle.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!SBQ9!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8db6f833-1f56-4de7-9f63-593c4ae4b9f2_525x350.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!SBQ9!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F8db6f833-1f56-4de7-9f63-593c4ae4b9f2_525x350.jpeg 424w, /__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!SBQ9!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_848, 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obsc&#232;ne de poursuivre mon absence.]]></description><link>https://sebastianblysk.substack.com/p/coupez-moi-la-bite-pas-la-tendresse</link><guid isPermaLink="false">https://sebastianblysk.substack.com/p/coupez-moi-la-bite-pas-la-tendresse</guid><dc:creator><![CDATA[Sebastian Blysk]]></dc:creator><pubDate>Thu, 03 Sep 2026 15:15:47 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!VuzM!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F0716df51-f5d9-4b7f-8b4e-d3bb62a1de9e_600x816.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Je me suis r&#233;veill&#233; avec le d&#233;sir obsc&#232;ne de poursuivre mon absence. Dormir encore. Des heures. Des si&#232;cles. Rester nu dans mon lit jusqu&#8217;&#224; ce que les draps prennent racine dans ma viande, que la chambre soit class&#233;e monument historique de la flemme et que des arch&#233;ologues d&#233;couvrent un jour mon squelette enlac&#233; &#224; un oreiller, la main sur un livre, l&#8217;autre on ne sait o&#249;, les grands myst&#232;res donnent du travail aux universitaires.</p><p>Je voulais sombrer de nouveau, bander plusieurs fois sans le savoir, cette pauvre bite dress&#233;e toute seule dans l&#8217;obscurit&#233;, dernier soldat d&#8217;un pays qui avait capitul&#233; pendant la nuit. Il y avait quelque chose d&#8217;&#233;mouvant dans cet h&#233;ro&#239;sme sans t&#233;moin. Le corps continuait sa petite propagande pour la vie tandis que mon &#226;me, en peignoir, fumait une cigarette inexistante sur le balcon du n&#233;ant.</p><p>Puis je me serais r&#233;veill&#233; pour de bon. Vers midi. Vers P&#226;ques. Apr&#232;s l&#8217;effondrement du capitalisme. J&#8217;aurais attrap&#233; un bouquin sur la table de nuit et j&#8217;aurais lu jusqu&#8217;&#224; oublier mon nom, mon m&#233;tier, mes factures, les femmes parties, les femmes pas venues, les trains du matin, les semaines emball&#233;es sous plastique et tout ce cirque o&#249; l&#8217;on appelle &#171; existence &#187; le fait de r&#233;pondre &#224; des mails avant d&#8217;aller pourrir. C&#8217;&#233;tait un projet s&#233;rieux. Presque une religion.</p><p>Mais il fallait travailler. Le travail, cette admirable invention qui consiste &#224; &#233;changer les meilleures heures de sa vie contre la possibilit&#233; de payer le lit dans lequel on n&#8217;a pas le droit de rester.</p><p>Alors je me suis lev&#233;. J&#8217;ai abandonn&#233; les draps encore chauds avec la culpabilit&#233; d&#8217;un p&#232;re qui d&#233;pose son enfant &#224; la guerre. Mon sexe est retomb&#233;. Il avait compris, lui aussi. Il n&#8217;y aurait ni amour, ni lecture, ni r&#233;volution. Seulement un pantalon, du caf&#233; et le cort&#232;ge habituel des hommes allant vendre leur journ&#233;e &#224; des gens qui leur rendront un salaire apr&#232;s avoir pr&#233;lev&#233; l&#8217;&#226;me.</p><p>La veille, j&#8217;&#233;tais all&#233; rejoindre des potes qui jouaient &#224; la belote. Je n&#8217;ai jamais compris les r&#232;gles de la belote. D&#8217;ailleurs, je soup&#231;onne qu&#8217;il n&#8217;y en a aucune. Des adultes abattent des cartes sur une table avec la gravit&#233; de chirurgiens annon&#231;ant une tumeur, crient &#171; atout &#187;, &#171; dix de der &#187;, &#171; capot &#187;, puis regardent le partenaire avec cette haine conjugale qui prouve que la civilisation repose sur tr&#232;s peu de chose. Un type m&#233;lange. Un autre distribue. Tout le monde ment. C&#8217;est peut-&#234;tre finalement le jeu le plus fid&#232;le &#224; l&#8217;humanit&#233;.</p><p>Moi, les jeux de cartes m&#8217;emmerdent. J&#8217;ai toujours pr&#233;f&#233;r&#233; les vices o&#249; l&#8217;on perd quelque chose de r&#233;el : sa dignit&#233;, son argent, son foie, le num&#233;ro d&#8217;une femme qu&#8217;on aimait d&#233;j&#224; trop. Au moins, quand la partie s&#8217;ach&#232;ve, on poss&#232;de une cicatrice. &#192; la belote, on gagne des points. Les points ne vous tiennent pas chaud lorsque le plafond commence &#224; vous regarder de travers &#224; trois heures du matin.</p><p>Je n&#8217;aurais pas d&#251; y aller. J&#8217;aurais d&#251; rentrer t&#244;t, me glisser au lit avec la sagesse molle des gens qui respectent leur sommeil, offrir &#224; mon matin une chance de ne pas ressembler au cul d&#8217;un Dieu malade.</p><p>Dans le train, pendant que l&#8217;aube se grattait les cro&#251;tes derri&#232;re les vitres, j&#8217;ai calcul&#233; que tous mes week-ends jusqu&#8217;&#224; la mi-octobre &#233;taient pris. Parfois un jour. Parfois les deux. Parfois tellement que le dimanche soir aura besoin d&#8217;une autopsie. Mon agenda est soudain devenu plus vivant que moi.</p><p>C&#8217;est dr&#244;le. Quelques semaines auparavant, j&#8217;avais dit &#224; une femme que presque tous mes week-ends de septembre &#233;taient libres. Je lui avais propos&#233; qu&#8217;on s&#8217;en fabrique un ensemble. Deux jours vol&#233;s au grand abattoir. Un h&#244;tel peut-&#234;tre. Une ville o&#249; personne ne nous conna&#238;trait. Du vin trop cher, des rues mouill&#233;es, ses cheveux sur l&#8217;oreiller, nos v&#234;tements jet&#233;s au sol avec la foi d&#233;sordonn&#233;e des gens qui pensent encore que se d&#233;shabiller peut les sauver. Je nous imaginais d&#233;j&#224; marchant c&#244;te &#224; c&#244;te dans une ville inconnue, nos &#233;paules se fr&#244;lant, nos solitudes tenues en laisse derri&#232;re nous. Nous aurions mang&#233; quelque chose de gras au milieu de la nuit. Elle aurait ri la bouche pleine. Je l&#8217;aurais trouv&#233;e belle pr&#233;cis&#233;ment &#224; cause de &#231;a. Nous nous serions couch&#233;s sans savoir si nous allions faire l&#8217;amour ou seulement nous tenir l&#8217;un contre l&#8217;autre jusqu&#8217;au matin. Et cette h&#233;sitation aurait &#233;t&#233; plus &#233;rotique que toutes les gymnastiques invent&#233;es par l&#8217;industrie du porno pour persuader les hommes qu&#8217;ils ne sont pas tristes.</p><p>Elle ne m&#8217;a jamais donn&#233; ses disponibilit&#233;s. Peut-&#234;tre qu&#8217;elle n&#8217;en avait aucune. Peut-&#234;tre que je n&#8217;&#233;tais pas dedans. Alors j&#8217;ai continu&#233; &#224; vivre. C&#8217;est ce qu&#8217;il y a de plus d&#233;gueulasse avec la vie : elle continue sans demander si l&#8217;on souhaite renouveler l&#8217;abonnement. On ach&#232;te du dentifrice avec le c&#339;ur bris&#233;. On vide le lave-vaisselle apr&#232;s avoir perdu quelqu&#8217;un. On compare le prix des tomates tandis qu&#8217;une histoire meurt dans notre poche. Les grandes douleurs n&#8217;interrompent m&#234;me pas les pr&#233;l&#232;vements automatiques.</p><p>J&#8217;ai continu&#233; &#224; remplir septembre. Puis octobre. J&#8217;ai empil&#233; des rendez-vous sur le cadavre de ce week-end qui n&#8217;aurait jamais lieu. Une sortie ici, un repas l&#224;, des amis, des obligations, de la vie en petits morceaux administratifs. J&#8217;ai lou&#233; les chambres de mon absence &#224; d&#8217;autres occupations.</p><p>Et puis nous avons cess&#233; de nous parler. Les histoires modernes ne finissent plus : elles perdent le r&#233;seau. Un message reste sans r&#233;ponse. Puis deux. La conversation descend lentement dans le t&#233;l&#233;phone, ensevelie sous les promotions, les notifications et les nouvelles insignifiantes du monde. Un petit cercle tourne dans le vide. On attend. On v&#233;rifie. On finit par ne plus v&#233;rifier. Voil&#224; comment on enterre les gens maintenant : avec le pouce.</p><p>Dans ce m&#234;me train, wagon huit heures douze, correspondance pour l&#8217;abattoir, une pens&#233;e parfaitement raisonnable m&#8217;a travers&#233; : si l&#8217;on m&#8217;obligeait &#224; sacrifier une partie de mon corps, laquelle choisirais-je ?</p><p>Un orteil ? Trop mesquin. J&#8217;ai toujours trouv&#233; qu&#8217;un homme &#224; qui il manque un orteil conserve une allure de contribuable. Le drame manque d&#8217;ambition.</p><p>Un doigt ? Impossible. Il faut &#233;crire, tourner les pages, caresser, montrer la lune aux imb&#233;ciles qui regardent encore le doigt et, dans les jours de grande maturit&#233;, se curer le nez.</p><p>Une oreille ? J&#8217;aime trop &#233;couter.</p><p>Un &#339;il ? Il reste tant de beaut&#233; &#224; regarder avant que le monde ne la transforme en parking.</p><p>Et soudain la r&#233;ponse m&#8217;est apparue, lumineuse, absolue, v&#234;tue de blanc au fond du wagon : la bite. Je donnerais ma bite. Pas par d&#233;go&#251;t. Pas par repentance. Elle n&#8217;a pas d&#233;m&#233;rit&#233;, la vieille camarade. Elle a connu ses campagnes, ses victoires discutables, ses d&#233;faites glorieuses, ses attentes sous les draps, ses enthousiasmes d&#233;plac&#233;s, quelques r&#233;veils patriotiques et plusieurs cessez-le-feu pr&#233;matur&#233;s. Elle a servi la nation du d&#233;sir avec une loyaut&#233; parfois sup&#233;rieure &#224; ses moyens.</p><p>Mais enfin, s&#8217;il fallait choisir, je la poserais sur la table. Tenez. Emballez-moi &#231;a. Vous pouvez la faire encadrer, l&#8217;exposer dans un mus&#233;e d&#8217;art contemporain sous le titre <em>Derni&#232;re ambition de l&#8217;homme occidental</em>. On installera un petit cartel : &#171; Mati&#232;re organique, pr&#233;tention et solitude. &#187; Les critiques expliqueront que l&#8217;&#339;uvre interroge la verticalit&#233; du capitalisme tardif. Un milliardaire l&#8217;ach&#232;tera pour d&#233;corer les chiottes de son yacht. Ma m&#232;re dira que c&#8217;est quand m&#234;me dommage, elle qui l&#8217;avait eue neuve.</p><p>On pourrait croire le contraire en me lisant, mais le sexe n&#8217;est pas ce que je pr&#233;f&#232;re au monde. Il vient apr&#232;s les livres. Apr&#232;s l&#8217;&#233;criture. Apr&#232;s les beaut&#233;s qui vous arr&#234;tent en pleine rue et vous rappellent que Dieu, malgr&#233; son alcoolisme et ses absences, a parfois eu du talent. Apr&#232;s les repas qui durent jusqu&#8217;&#224; ce que les bouteilles soient vides et les mensonges enfin sinc&#232;res. Apr&#232;s le rire de ceux que j&#8217;aime. Apr&#232;s les conversations avec des inconnus qui vous confient leur existence entre deux gares, puis disparaissent en emportant une part de la v&#244;tre. Apr&#232;s les villes parcourues &#224; pied, les chambres d&#8217;h&#244;tel, les tableaux, les visages, les trains, les nuits, les mers, les phrases qui vous &#233;ventrent proprement, les nouvelles choses apprises juste avant que la mort vienne v&#233;rifier si l&#8217;on a compris.</p><p>Le sexe arrive ensuite. Pas au fond du classement non plus. Il ne faut pas humilier le personnel. Mais il arrive apr&#232;s. Je pourrais vivre sans baiser. Je crois. Le monde encaisserait la nouvelle. Les journaux n&#8217;en feraient pas leur une. Aucun chef d&#8217;&#201;tat ne pr&#233;senterait ses condol&#233;ances. Il n&#8217;y aurait pas de bougies sur les places publiques ni de minute de silence dans les &#233;coles. Quelques anciennes partenaires apprendraient peut-&#234;tre la nouvelle avec un m&#233;lange de nostalgie, d&#8217;indiff&#233;rence et de soulagement logistique.</p><p>Moi-m&#234;me, certains soirs, je regretterais probablement l&#8217;animal. Je sentirais son fant&#244;me remuer dans mon pantalon, ce membre absent encore persuad&#233; d&#8217;avoir un avenir. Mais l&#8217;homme s&#8217;habitue &#224; tout : &#224; la guerre, au deuil, aux open spaces, aux applications de rencontre, aux machines qui refusent notre carte bancaire devant quinze personnes. Il peut bien s&#8217;habituer &#224; ne plus avoir de bite.</p><p>J&#8217;ai de l&#8217;imagination. Deux mains. Une bouche. Et un cerveau situ&#233; &#224; l&#8217;&#233;tage sup&#233;rieur, m&#234;me s&#8217;il lui arrive r&#233;guli&#232;rement de descendre dans les caves pour participer &#224; des r&#233;unions sans ordre du jour.</p><p>Non, le sexe pur ne me manquerait pas tant que &#231;a. Ce qui me manquerait, ce serait la tendresse. Cette saloperie-l&#224;. Cette faiblesse ind&#233;crottable. Cette maladie de l&#8217;&#226;me qu&#8217;on cache sous l&#8217;obsc&#233;nit&#233; afin de conserver une r&#233;putation d&#8217;homme fr&#233;quentable.</p><p>Je pourrais vivre sans p&#233;n&#233;trer quelqu&#8217;un. Mais pas sans sentir un corps se rapprocher du mien dans la nuit. Pas sans cette seconde o&#249; l&#8217;autre pose sa t&#234;te contre mon torse et me confie, sans le dire, tout le poids de son sommeil. Pas sans une main cherchant la mienne sous la couverture. Pas sans les caresses lentes qui ne r&#233;clament aucune r&#233;compense. Pas sans les baisers donn&#233;s au hasard d&#8217;une &#233;paule, d&#8217;un front, d&#8217;une nuque. Pas sans les sourires idiots &#233;chang&#233;s entre deux silences, lorsque les visages sont si proches que m&#234;me la peur n&#8217;arrive plus &#224; passer entre eux.</p><p>J&#8217;aime la chaleur de l&#8217;autre. Son souffle. Son odeur. Ses cheveux qui me chatouillent le nez et finissent dans ma bouche avec l&#8217;obstination d&#8217;un plat de nouilles. J&#8217;aime sentir quelqu&#8217;un contre moi et comprendre que, durant quelques minutes, mon corps ne sert pas seulement &#224; transporter mon squelette jusqu&#8217;au cimeti&#232;re. Il devient un refuge. Un endroit o&#249; quelqu&#8217;un consent &#224; fermer les yeux. Ma main se prom&#232;ne sur une peau. Elle n&#8217;envahit rien. Elle ne gagne aucune guerre. Elle v&#233;rifie seulement que l&#8217;autre est l&#224;. Que je suis l&#224; aussi. Deux b&#234;tes apeur&#233;es se reniflant dans le noir, &#233;tonn&#233;es de ne pas avoir encore &#233;t&#233; abattues.</p><p>Voil&#224; ce qui serait insupportable &#224; perdre. Pas la baise. L&#8217;apr&#232;s. L&#8217;avant. Le milieu inutile. Tout ce qui n&#8217;int&#233;resse pas les films pornographiques parce que la tendresse ne poss&#232;de ni angle avantageux ni gros plan rentable.</p><p>Coupez-moi la bite si &#231;a vous chante. Faites-en une relique, une poign&#233;e de porte, un jouet pour chien d&#233;pressif. J&#8217;enverrai des cartes postales. Je plaisanterai. Je dirai que j&#8217;ai gagn&#233; du temps le matin. Je commanderai des pantalons plus ajust&#233;s. Je survivrai avec l&#8217;&#233;l&#233;gance boiteuse des amput&#233;s qui refusent de donner au malheur la satisfaction de les voir pleurer.</p><p>Mais ne me condamnez pas &#224; l&#8217;absence de tendresse. Ne me retirez pas le poids d&#8217;une t&#234;te contre ma poitrine. Ne m&#8217;enlevez pas ces bras autour de moi, cette peau, cette confiance provisoire, cette ridicule impression qu&#8217;un &#234;tre humain peut en prot&#233;ger un autre alors que nous sommes tous les deux nus, fragiles, promis aux vers et incapables de retrouver la t&#233;l&#233;commande. Laissez-moi au moins cette illusion. Celle que, parfois, deux solitudes peuvent se coucher ensemble sans imm&#233;diatement additionner leur chagrin. Celle qu&#8217;un baiser peut tenir t&#234;te &#224; la mort, m&#234;me s&#8217;il ne la retarde pas d&#8217;une seconde. Celle qu&#8217;au milieu de l&#8217;immense usine &#224; fabriquer des absents, quelqu&#8217;un peut poser sa joue sur mon torse et murmurer sans parler : reste encore un peu.</p><p>Bref. Tout &#231;a pour dire que j&#8217;aurais bien aim&#233; rester au lit ce matin. Nu. Inutile. La bite h&#233;ro&#239;quement dress&#233;e vers une cause perdue, un livre ouvert entre les mains, le c&#339;ur occup&#233; &#224; faire le mort pour qu&#8217;on lui foute enfin la paix. J&#8217;aurais voulu rester l&#224; jusqu&#8217;&#224; ce qu&#8217;une femme vienne poser sa t&#234;te contre moi. Ou jusqu&#8217;&#224; ce que la nuit revienne. Ce qui, certains matins, revient exactement au m&#234;me.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!VuzM!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F0716df51-f5d9-4b7f-8b4e-d3bb62a1de9e_600x816.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!VuzM!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F0716df51-f5d9-4b7f-8b4e-d3bb62a1de9e_600x816.jpeg 424w, /__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!VuzM!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_848, 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temps de penser &#224; elle.]]></description><link>https://sebastianblysk.substack.com/p/les-mots-baisent-aussi</link><guid isPermaLink="false">https://sebastianblysk.substack.com/p/les-mots-baisent-aussi</guid><dc:creator><![CDATA[Sebastian Blysk]]></dc:creator><pubDate>Wed, 02 Sep 2026 19:02:36 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!eBiT!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fc5252770-f77a-4bd5-89ec-44ae7161c1f5_480x480.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Il la regardait &#233;crire et sa bite durcit avant m&#234;me qu&#8217;il e&#251;t le temps de penser &#224; elle. Voil&#224; toute l&#8217;&#233;l&#233;gance de l&#8217;homme : l&#8217;&#226;me arrive toujours quelques secondes apr&#232;s le sexe, essouffl&#233;e, avec ses grands discours sur la beaut&#233;.</p><p>Elle portait un pyjama de dimanche malade, un d&#233;bardeur trop mince, sans soutien-gorge. Ses seins lourds d&#233;formaient le tissu. Les mamelons y poussaient deux blasph&#232;mes roses, deux petits poings band&#233;s contre la d&#233;cence. &#192; chacun de ses mouvements, sa poitrine remuait doucement. Elle n&#8217;en savait rien. Ou elle le savait et s&#8217;en foutait. C&#8217;&#233;tait pire. C&#8217;&#233;tait splendide.</p><p>Elle &#233;crivait. La voir nue aurait &#233;t&#233; moins obsc&#232;ne. Un corps ne cache jamais que de la viande, quelques cicatrices, deux ou trois anciennes d&#233;faites. Mais quelqu&#8217;un qui &#233;crit ouvre ses charniers. Il d&#233;terre sa m&#232;re, son p&#232;re, les amours pourries dans leurs belles robes, les hontes qui sentent encore la pisse de l&#8217;enfance. Il pose tout sur la table et demande &#224; la phrase d&#8217;en faire une fleur. C&#8217;est une escroquerie sublime.</p><p>Elle ne quittait plus son carnet des yeux. Sa bouche entrouverte respirait &#224; peine. Une m&#232;che collait &#224; sa joue. Son stylo labourait le papier avec un acharnement de b&#234;te. Elle n&#8217;&#233;crivait pas sur la page : elle la baisait. Elle lui &#233;cartait les marges, enfon&#231;ait sa pointe dans le blanc et lui arrachait mot apr&#232;s mot ce qu&#8217;elle refusait de donner aux hommes.</p><p>Il eut envie d&#8217;elle. Puis il eut envie d&#8217;&#234;tre le carnet. La jalousie finit toujours par nous rendre cons. On commence par soup&#231;onner un ancien amant, on termine cocu d&#8217;un Clairefontaine &#224; spirales.</p><p>Elle se mordit la l&#232;vre en trouvant une phrase. Son bassin bougea presque imperceptiblement sur le tabouret. Un frisson lui traversa le dos. Il aurait voulu poser la bouche sur sa nuque, descendre entre ses omoplates, mordre ses reins, glisser les mains sous le d&#233;bardeur et soupeser ses seins jusqu&#8217;&#224; lui faire perdre le fil de sa pens&#233;e.</p><p>Il ne bougea pas. Le d&#233;sir devenait meilleur lorsqu&#8217;on le laissait crever un peu de faim. Il s&#8217;installa derri&#232;re elle, face &#224; une autre table. Dos &#224; dos. Elle avec son carnet, lui avec son ordinateur portable, ce cercueil lumineux dans lequel il enterrait ses nuits. L&#8217;&#233;cran s&#8217;alluma, blanc et blafard, avec la gueule d&#8217;un employ&#233; des pompes fun&#232;bres venu r&#233;clamer le paiement. Il posa les mains sur le clavier. Son sexe cognait contre son pantalon. Ce n&#8217;&#233;taient plus seulement ses seins, ses mamelons, la nuque offerte, l&#8217;odeur ti&#232;de de son corps. Une autre faim lui d&#233;vorait le ventre. Plus ancienne. Plus sale. Une faim qui ne savait pas choisir entre jouir et mourir.</p><p>Il voulait &#233;crire. Arracher la langue &#224; ses bonnes mani&#232;res. La coucher sur la table. Lui ouvrir les cuisses. Fouiller jusqu&#8217;au fond, l&#224; o&#249; les mots gardent les dents serr&#233;es. Il voulait sortir une phrase couverte de sang, la tenir devant lui et dire : voil&#224;, cette saloperie vivait en moi.</p><p>&#201;crire et faire l&#8217;amour relevaient du m&#234;me incendie. Les m&#233;diocres r&#233;duisaient &#231;a &#224; l&#8217;introduction d&#8217;un objet dans un autre. Une bite dans une chatte. Un sujet dans un verbe. Un auteur dans la rentr&#233;e litt&#233;raire. Trois va-et-vient, un adjectif humide, une citation de Marguerite Duras et tout le monde se couchait satisfait, persuad&#233; d&#8217;avoir travers&#233; l&#8217;absolu.</p><p>Mais faire l&#8217;amour, vraiment, exigeait de tomber dans quelqu&#8217;un. La p&#233;n&#233;tration n&#8217;&#233;tait qu&#8217;une formalit&#233; administrative. Le corps tamponnait le formulaire, merci, dossier suivant. Le vertige venait apr&#232;s : lorsqu&#8217;il fallait entrer dans les ruelles condamn&#233;es, embrasser les caves, reconna&#238;tre les fant&#244;mes assis au bord du lit. Aimer, c&#8217;&#233;tait poser sa bouche sur ce qui avait &#233;t&#233; massacr&#233; avant vous et promettre, en parfait menteur, qu&#8217;on n&#8217;allait rien ab&#238;mer davantage.</p><p>&#201;crire demandait la m&#234;me folie. Il fallait donner ses tripes, ses l&#226;chet&#233;s, son enfance aux genoux sales. Montrer la petite b&#234;te paniqu&#233;e sous l&#8217;&#233;crivain. Risquer le ridicule. La phrase belle n&#8217;excusait rien. Elle mettait seulement du rouge &#224; l&#232;vres au cadavre pour permettre &#224; la famille de l&#8217;embrasser une derni&#232;re fois.</p><p>Ils &#233;crivaient. Dos &#224; dos. Deux solitudes tourn&#233;es l&#8217;une contre l&#8217;autre, deux condamn&#233;s r&#233;digeant chacun la demande de gr&#226;ce de l&#8217;autre sans conna&#238;tre son crime. Le stylo courait. Les touches claquaient. La chambre se remplit du hal&#232;tement des phrases, du froissement du papier, de leurs respirations devenues plus lourdes. Une chose forniquait entre eux. Une b&#234;te invisible, &#233;norme, nourrie d&#8217;encre, de sueur et de toutes les d&#233;clarations qu&#8217;ils avaient gard&#233;es dans la gorge par peur de para&#238;tre faibles.</p><p>Elle passa les doigts sous son d&#233;bardeur. Le remonta. Lentement. Le tissu glissa sur ses seins, accrocha un instant ses mamelons, puis franchit sa t&#234;te et tomba pr&#232;s du tabouret. Sa poitrine nue entra dans la chambre avec la majest&#233; insolente des choses qui n&#8217;ont besoin d&#8217;aucune m&#233;taphore. Elle reprit son stylo. Il n&#8217;avait rien vu. Il avait seulement entendu le v&#234;tement toucher le sol. Pourtant il savait. Il devinait le poids de ses seins libres, leurs pointes durcies par l&#8217;air, la peau frissonnante autour des ar&#233;oles. Son imagination &#233;tait devenue une main.</p><p>Il retira son tee-shirt. Elle entendit &#224; son tour. Ils continu&#232;rent ainsi, s&#233;par&#233;s par moins d&#8217;un m&#232;tre et par l&#8217;int&#233;gralit&#233; de leurs vies. Le silence avait maintenant une odeur de peau. Elle fit descendre son pantalon de pyjama. Le coton glissa le long de ses cuisses avec un bruit presque d&#233;risoire. Elle l&#8217;enjamba, repoussa le v&#234;tement du bout du pied, puis se rassit en culotte devant son carnet. Ses fesses nues d&#233;bordaient l&#233;g&#232;rement du tabouret. Elle &#233;crivit une phrase, la relut, l&#8217;effa&#231;a. Aucun homme ne l&#8217;avait jamais vue aussi vuln&#233;rable qu&#8217;&#224; cet instant : les seins nus, la culotte humide et un adjectif qui refusait de tenir debout.</p><p>Il ouvrit son pantalon. Son sexe jaillit, dur, douloureux, absurde dans cette c&#233;r&#233;monie litt&#233;raire. Il resta un instant ainsi, nu devant son &#233;cran, l&#8217;&#233;rection dress&#233;e vers une phrase inachev&#233;e. Toute l&#8217;histoire de la masculinit&#233; tenait peut-&#234;tre dans cette image : un homme debout avec sa bite, incapable de trouver le mot juste.</p><p>Dieu avait vraiment b&#226;cl&#233; l&#8217;&#234;tre humain. Il avait coll&#233; l&#8217;&#226;me contre les organes g&#233;nitaux, mis la mort au bout du calendrier, puis invent&#233; les pr&#234;tres pour reprocher &#224; tout le monde le manque de s&#233;rieux de son architecture.</p><p>Ils &#233;crivaient encore. Leurs dos faillirent se toucher. Ils sentaient la chaleur de l&#8217;autre sans oser se retourner. Ils pouvaient montrer leur cul, leurs seins, leur sexe, cette pauvre viande condamn&#233;e aux rides et aux salles d&#8217;attente, mais pas la phrase qu&#8217;ils venaient d&#8217;&#233;crire. On couche facilement avec quelqu&#8217;un. Lui montrer l&#8217;endroit exact o&#249; l&#8217;on saigne demande une ind&#233;cence autrement plus grande. Elle noircissait les feuilles. Il martelait le clavier. Les mots p&#233;n&#233;traient la nuit. Certains entraient lentement, presque tendres. D&#8217;autres for&#231;aient le passage avec leurs bottes pleines de boue. Les mots de l&#8217;enfance sentaient le lait tourn&#233;. Ceux du d&#233;sir avaient les mains sales. Ceux de l&#8217;amour arrivaient toujours trop tard, le bouquet &#224; la main, devant une maison d&#233;j&#224; incendi&#233;e.</p><p>Elle &#233;carta l&#233;g&#232;rement les cuisses. L&#8217;air froid toucha son sexe &#224; travers le tissu. Elle ferma les yeux une seconde. Sa main quitta le carnet, descendit sur son ventre, s&#8217;immobilisa juste au-dessus de sa culotte. Puis elle se remit &#224; &#233;crire. Lui serrait les dents. Il aurait pu se branler. Le geste aurait &#233;t&#233; simple, honn&#234;te, presque hygi&#233;nique. Mais il ne voulait pas se d&#233;barrasser du d&#233;sir. Il voulait &#234;tre ravag&#233; par lui. Le garder entier, br&#251;lant, jusqu&#8217;&#224; ce qu&#8217;il passe dans ses doigts et contamine chaque phrase.</p><p>Voil&#224; ce que les gens polis ne comprenaient pas : on n&#8217;&#233;crit pas pour se soulager. On &#233;crit pour empirer. Pour agrandir la plaie jusqu&#8217;&#224; pouvoir y loger le monde.</p><p>Le rythme s&#8217;acc&#233;l&#233;ra. Le stylo griffait. Le clavier aboyait. Leurs souffles se r&#233;pondaient. Ils s&#8217;approchaient de la fin avec cette terreur particuli&#232;re qui accompagne toutes les jouissances : la peur de l&#8217;apr&#232;s, lorsque le monde revient remettre ses meubles en place et qu&#8217;il faut recommencer &#224; &#234;tre quelqu&#8217;un.</p><p>Une derni&#232;re phrase. Encore. Elle se mordit la l&#232;vre jusqu&#8217;au sang. Il frappa les touches avec la rage d&#8217;un homme qui voudrait casser la porte de sa propre t&#234;te. Les mots jaillirent, convulsifs, superbes et d&#233;gueulasses. Un troupeau de b&#234;tes aveugles traversant leur chair. Encore un mot. Profond. Le dernier.</p><p>Ils finirent ensemble. Le silence s&#8217;abattit sur la chambre, immense, gluant, presque sacr&#233;. Ils rest&#232;rent immobiles, essouffl&#233;s, avec leurs pauvres corps &#224; moiti&#233; nus et leurs &#226;mes r&#233;pandues sur les tables. Cette tristesse d&#8217;apr&#232;s les grandes secousses leur entra dans le ventre. Rien n&#8217;&#233;tait r&#233;par&#233;. Les morts restaient morts. L&#8217;enfance ne rendait jamais la monnaie. L&#8217;amour conservait son vieux couteau sous l&#8217;oreiller. M&#234;me une phrase parfaite ne sauvait personne. Elle retardait seulement l&#8217;instant o&#249; tout s&#8217;&#233;croule.</p><p>Leurs dos se touch&#232;rent enfin. Peau contre peau. Deux colonnes vert&#233;brales travers&#233;es par le m&#234;me &#233;clair. Elle poussa un petit g&#233;missement. Lui ferma les yeux. Ils demeur&#232;rent ainsi quelques secondes, adoss&#233;s l&#8217;un &#224; l&#8217;autre, nus et ridicules, pareils &#224; deux statues obsc&#232;nes qu&#8217;un dieu ivre aurait sculpt&#233;es avant de vomir dans les &#233;toiles.</p><p>Puis ils se retourn&#232;rent. Il vit ses seins, ses mamelons durcis, le ventre soulev&#233; par sa respiration, la culotte sombre entre ses cuisses. Elle vit son sexe dress&#233;, le d&#233;sir nu, sans litt&#233;rature pour lui donner une contenance. Ils se regard&#232;rent. Et ils rirent. Parce que c&#8217;&#233;tait magnifique. Parce que c&#8217;&#233;tait lamentable. Parce qu&#8217;ils allaient mourir et que leurs corps, ces imb&#233;ciles magnifiques, r&#233;clamaient encore leur part de f&#234;te.</p><p>Elle se leva. Il approcha. Sa bouche trouva la sienne avec une violence retenue depuis plusieurs vies. Ils s&#8217;embrass&#232;rent &#224; s&#8217;en faire mal, dents contre dents, langues affam&#233;es. Elle agrippa ses cheveux. Il prit ses seins dans ses mains, sentit leur poids, la duret&#233; des mamelons sous ses paumes. Il les embrassa, les mordit doucement. Elle renversa la t&#234;te, offerte et furieuse, tandis que ses doigts descendaient le long de son ventre.</p><p>Il glissa la main sous sa culotte. Elle &#233;tait br&#251;lante. Elle g&#233;mit contre sa bouche, referma les doigts autour de son sexe et le serra jusqu&#8217;&#224; lui arracher un r&#226;le. Plus aucun des deux ne ressemblait &#224; un &#233;crivain. Il ne restait que deux animaux dress&#233;s contre la disparition, deux b&#234;tes magnifiques et terroris&#233;es cherchant dans la chair de l&#8217;autre un endroit o&#249; la mort ne pourrait pas entrer.</p><p>Ils firent tomber ce qui restait de v&#234;tements. Elle s&#8217;assit sur la table au milieu des feuilles. Il &#233;carta ses cuisses. Quelques pages gliss&#232;rent au sol. Les phrases s&#8217;&#233;parpill&#232;rent autour d&#8217;eux, pi&#233;tin&#233;es, froiss&#233;es, heureuses enfin de ne plus servir &#224; rien. Il entra en elle lentement. Avec cette douceur f&#233;roce des hommes qui savent que tout ce qu&#8217;ils aiment leur sera repris.</p><p>Elle le re&#231;ut en fermant les yeux, les jambes nou&#233;es autour de ses hanches, le front contre le sien. Ils boug&#232;rent d&#8217;abord sans bruit. Puis les tables grinc&#232;rent. Les feuilles tomb&#232;rent. Leurs souffles devinrent des plaintes, leurs plaintes des cris. Chaque mouvement semblait arracher un morceau de nuit. Ils s&#8217;embrassaient pour ne pas hurler trop fort, puis hurlaient dans la bouche de l&#8217;autre.</p><p>Il n&#8217;y avait plus de beaut&#233;. Plus de style. Plus de grands auteurs convoqu&#233;s pour b&#233;nir la sc&#232;ne. Seulement la sueur, les sexes, la salive, les ongles plant&#233;s dans la peau, deux solitudes qui se cognaient l&#8217;une contre l&#8217;autre avec l&#8217;espoir insens&#233; de produire une &#233;tincelle assez forte pour br&#251;ler Dieu. Ils n&#8217;y parvinrent pas. Dieu avait d&#233;j&#224; d&#233;sert&#233; les lieux. Mais le feu prit quand m&#234;me. Et pendant quelques minutes, ils ne furent plus condamn&#233;s &#224; eux-m&#234;mes. Ils furent cette chose impossible, obsc&#232;ne et bouleversante : un seul corps avec deux enfances, quatre mains, mille cicatrices et un m&#234;me d&#233;sir de ne pas mourir tout de suite. La mort attendait derri&#232;re la porte. Vex&#233;e. Son chapeau sur les genoux. Pour une fois, elle avait tout son temps</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!eBiT!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fc5252770-f77a-4bd5-89ec-44ae7161c1f5_480x480.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!eBiT!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fc5252770-f77a-4bd5-89ec-44ae7161c1f5_480x480.jpeg 424w, /__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!eBiT!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_848, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, 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sa mort dans son cou lorsqu&#8217;on l&#8217;embrasse. Une odeur imaginaire, bien s&#251;r. Une invention de l&#8217;angoisse. Le parfum de l&#8217;apr&#232;s, cette saloperie sans flacon. L&#8217;autre est l&#224;, vivant, chaud, il parle, il rit, il vous demande si vous avez pens&#233; &#224; acheter du pain, et vous, pendant ce temps, vous regardez son visage avec les yeux d&#8217;un survivant. Vous le contemplez depuis le futur. Depuis le jour o&#249; il ne sera plus l&#224;. Depuis cette chambre vide o&#249; son pr&#233;nom fera le bruit d&#8217;une assiette qui se brise dans le noir.</p><p>C&#8217;est obsc&#232;ne, l&#8217;amour. &#199;a transforme les gens les plus raisonnables en croque-morts pr&#233;ventifs. On enterre ceux qu&#8217;on aime entre le fromage et le dessert. On choisit mentalement une chanson pour leurs fun&#233;railles pendant qu&#8217;ils se resservent du vin. On imagine leur cercueil, leurs chaussures abandonn&#233;es dans l&#8217;entr&#233;e, leur tasse avec la trace brune du dernier caf&#233;, leur t&#233;l&#233;phone devenu soudain un petit rectangle mort rempli de messages auxquels personne ne r&#233;pondra plus. Et eux continuent de m&#226;cher tranquillement. Ils ignorent qu&#8217;on vient de vivre vingt ans sans eux en l&#8217;espace de quatre secondes.</p><p>Les larmes attendent derri&#232;re les paupi&#232;res, serr&#233;es les unes contre les autres, une arm&#233;e de petites noy&#233;es hyst&#233;riques. Elles cognent. Elles mordent. Elles gueulent qu&#8217;on ouvre. Alors on retient tout avec les muscles ridicules du visage. On fixe le plafond. On d&#233;glutit. On pr&#233;tend avoir une poussi&#232;re dans l&#8217;&#339;il alors qu&#8217;un paquebot vient de couler dans notre cr&#226;ne avec les enfants, l&#8217;orchestre et le capitaine. Voil&#224; l&#8217;&#234;tre humain : un oc&#233;an de douleur qui s&#8217;excuse d&#8217;avoir les yeux rouges.</p><p>On se raisonne. Pas maintenant. Pas tout de suite. Dans trente ans, peut-&#234;tre. Quand les corps seront us&#233;s, les cheveux blanchis, les genoux foutus, quand mourir aura presque l&#8217;air d&#8217;une formalit&#233; administrative. Mais pas maintenant, bordel. Pas pendant qu&#8217;il reste des repas &#224; partager, des villes &#224; traverser, des engueulades imb&#233;ciles &#224; finir, des anniversaires &#224; oublier puis &#224; rattraper avec des fleurs achet&#233;es en catastrophe. Pas pendant qu&#8217;il reste tant de choses &#224; ne pas faire ensemble. Car c&#8217;est aussi cela, aimer quelqu&#8217;un : avoir le droit magnifique de s&#8217;emmerder pr&#232;s de lui.</p><p>Alors on n&#233;gocie avec la mort. On la prend &#224; part dans la cuisine. &#201;coutez, madame la Charogne, on peut certainement s&#8217;arranger. Prenez quelques ann&#233;es de mon sommeil. Prenez mes dents, mes cheveux, mes dimanches, mon compte en banque d&#233;j&#224; pas bien vaillant. Prenez les influenceurs, les &#233;ditorialistes, les types qui disent &#171; profiter de chaque instant &#187; depuis une villa lou&#233;e &#224; Bali. Il y a du stock. Mais laissez-moi celui-ci. Laissez-moi celle-l&#224;. Encore un peu. M&#234;me caboss&#233;. M&#234;me vieux. M&#234;me chiant. Je prends tout. Les m&#233;dicaments, les soupirs, les silences, les m&#234;mes anecdotes r&#233;p&#233;t&#233;es jusqu&#8217;&#224; ce qu&#8217;elles perdent leur peau. Je paierai. Je signerai o&#249; vous voudrez. Avec mon sang, ma merde, le reste de mon &#226;me si vous ne l&#8217;avez pas d&#233;j&#224; saisie pour impay&#233;s.</p><p>Mais la mort n&#8217;est pas commer&#231;ante. Elle n&#8217;a ni c&#339;ur ni terminal Bancontact. Elle entre avec ses godasses pleines de cimeti&#232;re, pose son cul d&#8217;os sur la table et boit directement &#224; la bouteille. Elle ne dit m&#234;me pas bonjour. Elle pointe son doigt au hasard, cette vieille salope daltonienne qui confond les salauds et les innocents depuis le premier cadavre. Des monstres atteignent nonante sept ans avec une tension parfaite, tandis que des &#234;tres merveilleux cr&#232;vent au milieu d&#8217;une phrase. Si Dieu tient les comptes, il doit &#233;crire avec son cul.</p><p>On se r&#233;p&#232;te pourtant que ce sera plus tard. Il reste du temps. Beaucoup de temps. Le temps, cette pute &#233;l&#233;gante : elle vous caresse les cheveux pendant qu&#8217;elle vide vos poches. On lui fait confiance parce qu&#8217;elle avance lentement, puis on d&#233;couvre qu&#8217;elle courait depuis le d&#233;but. Une seconde suffit. Un c&#339;ur qui d&#233;raille. Une cellule qui devient folle. Une voiture qui mord la ligne blanche. Un appel au milieu de la nuit. Et soudain, une voix devient du silence. Une pr&#233;sence devient une paire de chaussures. Un corps aim&#233; devient un corps qu&#8217;on n&#8217;ose plus toucher parce qu&#8217;il appartient d&#233;j&#224; &#224; cette r&#233;publique glac&#233;e o&#249; nos baisers n&#8217;ont plus de papiers.</p><p>C&#8217;est l&#224; que la culpabilit&#233; arrive, ponctuelle, elle. Elle se glisse sous la porte avec sa langue de chien galeux. Elle vous l&#232;che les pieds, puis remonte jusqu&#8217;au c&#339;ur pour y pisser. On aurait d&#251; profiter davantage. T&#233;l&#233;phoner plus souvent. &#201;couter jusqu&#8217;au bout cette histoire d&#233;j&#224; racont&#233;e douze fois. Rester une heure de plus. Dire je t&#8217;aime sans attendre d&#8217;&#234;tre ivre, malade ou au bord d&#8217;un quai. On aurait d&#251; serrer plus fort, regarder mieux, poser ce foutu t&#233;l&#233;phone et comprendre que ce visage ordinaire &#233;tait un miracle en v&#234;tements de tous les jours.</p><p>Mais l&#8217;autre vit encore. Voil&#224; toute la d&#233;mence. Il est l&#224;. Elle est l&#224;. &#192; quelques m&#232;tres. Occup&#233; &#224; chercher ses lunettes alors qu&#8217;elles sont sur son nez. Occup&#233;e &#224; r&#226;ler parce que vous avez encore laiss&#233; tra&#238;ner une tasse. Et vous regrettez d&#233;j&#224; de ne pas avoir assez aim&#233;. Nous sommes de sacr&#233;s cons : nous d&#233;posons des chrysanth&#232;mes mentaux aux pieds des vivants, puis nous leur r&#233;pondons distraitement lorsqu&#8217;ils nous parlent. Nous pleurons demain pour &#233;viter d&#8217;embrasser aujourd&#8217;hui. Nous avons fait de la tendresse un colis que nous comptons exp&#233;dier plus tard, avant de d&#233;couvrir que la poste de l&#8217;&#233;ternit&#233; est d&#233;finitivement ferm&#233;e.</p><p>Puis la pens&#233;e arrive. La vraie. La pens&#233;e nue, pourrie, intol&#233;rable. Une vie sans lui. Une vie sans elle. Les mots eux-m&#234;mes refusent de tenir debout. Ils rampent. Ils perdent leurs dents. Ils puent d&#233;j&#224; la terre mouill&#233;e. Une vie sans cette voix, ce rire, cette mani&#232;re particuli&#232;re d&#8217;entrer dans une pi&#232;ce et d&#8217;y d&#233;placer tout l&#8217;air. Sans cette personne qui connaissait nos anciennes versions, nos premi&#232;res blessures, nos mensonges pr&#233;f&#233;r&#233;s, le petit animal terrifi&#233; cach&#233; derri&#232;re notre gueule d&#8217;adulte.</p><p>Et le pire, c&#8217;est que le monde continuerait. Ce gros porc continuerait. Les bus passeraient. Les feux deviendraient verts. Les caf&#233;s ouvriraient &#224; sept heures. Des couples se disputeraient pour choisir une s&#233;rie. Les boulangeries aligneraient leurs &#233;clairs au chocolat avec une ind&#233;cente perfection. Les voisins sortiraient leurs poubelles. Les imb&#233;ciles resteraient en excellente sant&#233; et vous recommanderaient de &#171; faire votre deuil &#187;, cette activit&#233; apparemment disponible entre le yoga et la d&#233;claration fiscale.</p><p>Le soleil, ce fonctionnaire sans &#226;me, pointerait &#224; l&#8217;heure. Les oiseaux chanteraient au-dessus du cercueil, ces petits connards &#224; plumes qui n&#8217;ont jamais compris la gravit&#233; d&#8217;un enterrement. On voudrait que le ciel se fende, que les mers d&#233;gueulent leurs baleines, que les montagnes se couchent, que Dieu descende enfin de son plafond dor&#233; pour expliquer ce bordel. Qu&#8217;il vienne sans ses anges, sans sa barbe publicitaire, sans ses phrases de cur&#233;. Qu&#8217;il regarde le trou. Qu&#8217;il regarde notre gueule. Qu&#8217;il ose dire que tout cela avait un sens.</p><p>Mais Dieu ne viendrait pas. Il aurait piscine. Alors il faudrait survivre. Et c&#8217;est peut-&#234;tre cela, la punition. Ne pas mourir. Se r&#233;veiller le lendemain avec le m&#234;me plafond, les m&#234;mes draps et un univers amput&#233;. Boire son caf&#233; pendant qu&#8217;un cimeti&#232;re entier hurle derri&#232;re les dents. R&#233;pondre &#171; oui, &#231;a va &#187; parce que dire &#171; j&#8217;ai un cadavre assis sur le c&#339;ur et il remue chaque fois que je respire &#187; ralentit la file &#224; la boulangerie.</p><p>Il faudrait apprendre l&#8217;absence. Sa g&#233;ographie de merde. La place vide &#224; table. Le num&#233;ro qu&#8217;on ne peut pas supprimer. Les v&#234;tements qui conservent un peu d&#8217;odeur avant que le temps, ce petit voleur m&#233;ticuleux, emporte cela aussi. On chercherait l&#8217;autre dans la foule, dans les r&#234;ves, dans le visage d&#8217;un inconnu aper&#231;u de dos. On l&#8217;entendrait tousser dans une autre pi&#232;ce. On se retournerait. Personne. Seulement le silence, ce grand animal blanc qui aurait d&#233;sormais ses habitudes dans la maison.</p><p>Peut-&#234;tre continuerions-nous &#224; lui parler. En secret. Dans la voiture. Sous la douche. Devant sa tombe. On raconterait nos journ&#233;es &#224; un tas de terre parce que l&#8217;amour, lorsqu&#8217;il n&#8217;a plus de corps o&#249; aller, devient fou et se met &#224; habiter les cailloux.</p><p>Voil&#224; ce qu&#8217;aimer veut dire : remettre &#224; quelqu&#8217;un la carte exacte de nos ruines. Lui indiquer l&#8217;endroit o&#249; frapper pour que nous restions debout tout en &#233;tant d&#233;truits. Ce n&#8217;est pas romantique. C&#8217;est une op&#233;ration &#224; ventre ouvert r&#233;alis&#233;e sans anesth&#233;sie par deux aveugles qui se trouvent beaux. C&#8217;est splendide et profond&#233;ment d&#233;bile. C&#8217;est signer un contrat dont la derni&#232;re clause stipule que l&#8217;un des deux finira par appeler l&#8217;autre dans le vide. Et signer quand m&#234;me.</p><p>Parce qu&#8217;au fond, nous savons. Nous savons d&#232;s le premier baiser que quelque chose vient de commencer &#224; mourir. Nous savons que chaque &#233;treinte contient d&#233;j&#224; son arrachement, que chaque souvenir est une future lame, que plus nous serons heureux, plus la facture sera obsc&#232;ne. Mais nous avan&#231;ons malgr&#233; tout. Nous ouvrons les bras. Nous offrons notre gorge. Nous appelons cela l&#8217;amour afin de ne pas dire : tiens, voici ma vie, fais-en une merveille dont la disparition me tuera sans avoir la gentillesse de m&#8217;achever.</p><p>Alors oui, on a peur. On a une peur animale, crasseuse, immense. Une peur qui chie dans les coins de l&#8217;&#226;me et griffe les murs pendant la nuit. Pourtant l&#8217;autre est encore l&#224;. Encore chaud. Encore vivant. Alors il faudrait peut-&#234;tre arr&#234;ter de r&#233;p&#233;ter qu&#8217;on aurait d&#251; profiter. Il faudrait profiter. Maintenant. Le regarder. L&#8217;&#233;couter. Le serrer jusqu&#8217;&#224; sentir son c&#339;ur protester contre nos c&#244;tes. Lui dire je t&#8217;aime sans &#233;l&#233;gance, sans litt&#233;rature, sans attendre que la mort nous fournisse enfin une bonne raison. Le dire salement. Le dire avec la bouche pleine, les yeux mouill&#233;s, la voix bancale. Le dire tant qu&#8217;il existe encore deux oreilles vivantes pour recevoir cette pauvre phrase us&#233;e qui reste malgr&#233; tout la seule invention humaine capable, durant quelques secondes, de foutre la mort dehors. Puis remettre du caf&#233;. Rire d&#8217;une connerie. Rester l&#224;. Et faire croire &#224; l&#8217;&#233;ternit&#233;, cette vieille arnaqueuse, qu&#8217;elle vient peut-&#234;tre de rencontrer plus t&#234;tue qu&#8217;elle.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!y27n!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F11c1aba8-ab6a-4d31-a06d-494ccf035fab_1200x2133.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!y27n!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F11c1aba8-ab6a-4d31-a06d-494ccf035fab_1200x2133.jpeg 424w, 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FORMIDABLE]]></description><link>https://sebastianblysk.substack.com/p/lola-va-mourir-de-victor-dumiot</link><guid isPermaLink="false">https://sebastianblysk.substack.com/p/lola-va-mourir-de-victor-dumiot</guid><dc:creator><![CDATA[Sebastian Blysk]]></dc:creator><pubDate>Tue, 01 Sep 2026 15:45:32 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!uwvy!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fb20eb378-b276-4f34-88e5-f39b17a4b847_4032x3024.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Son deuxi&#232;me roman faisait partie de ceux que j&#8217;attendais le plus dans cette rentr&#233;e litt&#233;raire, ce grand l&#226;cher de livres o&#249; huit cents &#233;crivains sortent en m&#234;me temps de leur cave avec leur manuscrit sous le bras, leur enfance d&#233;vast&#233;e, leur attach&#233;e de presse et l&#8217;espoir d&#8217;obtenir une demi-colonne entre un r&#233;gime sans gluten et la rentr&#233;e politique. Une immense partouze de papier o&#249; tout le monde pr&#233;tend vouloir bouleverser le monde avant de finir empil&#233; &#224; c&#244;t&#233; des toilettes d&#8217;une librairie.</p><p>Apr&#232;s <em>Acide</em>, son premier roman, qui m&#8217;avait emport&#233;, secou&#233;, puis recrach&#233; sur le trottoir avec quelques morceaux d&#8217;&#226;me coinc&#233;s entre les dents, j&#8217;attendais Victor Dumiot au prochain virage.</p><p>J&#8217;ai termin&#233; <em>Lola va mourir</em> un samedi soir. Oui, il m&#8217;arrive de ne pas &#234;tre en vadrouille le samedi soir. M&#234;me la d&#233;bauche poss&#232;de un syndicat et des jours de repos.</p><p><em>Lola va mourir.</em> Trois mots &#233;crits sur la porte des chiottes de Dieu. Trois mots, et d&#233;j&#224; le cercueil tr&#244;ne dans le salon, entre le canap&#233; et la t&#233;l&#233;vision, avec la mort assise dessus, les jambes crois&#233;es, buvant son caf&#233; ti&#232;de en consultant sa montre. Elle n&#8217;est m&#234;me pas press&#233;e. Elle sait que tout le monde finit par &#234;tre &#224; l&#8217;heure.</p><p>Ce titre n&#8217;annonce pas le roman. Il prononce la sentence. Pas de suspense. Pas de rideau. Pas de petite culotte narrative agit&#233;e sous le nez du lecteur pour lui faire croire qu&#8217;il pourrait encore se passer autre chose. Pas de peut-&#234;tre, pas de miracle, pas de sortie de secours avec une lumi&#232;re verte au-dessus. Lola va mourir. Voil&#224;. Maintenant, d&#233;merdez-vous avec &#231;a. Et on se d&#233;merde mal.</p><p>On lit en esp&#233;rant que le titre soit un menteur, que la litt&#233;rature poss&#232;de encore le pouvoir de d&#233;sob&#233;ir &#224; son propre destin. On tourne les pages avec cette connerie sublime qui pousse les hommes &#224; croire qu&#8217;en lisant assez vite ils arriveront avant la mort. Mais la mort, cette vieille fonctionnaire, a d&#233;j&#224; tamponn&#233; le dossier.</p><p>L&#8217;id&#233;e de faire parler Arthur, l&#8217;un des fils de Lola, puis Franck, l&#8217;homme qu&#8217;elle laisse entrer dans sa vie et qui y installe bient&#244;t son enfer avec ses pantoufles, ses habitudes et sa brosse &#224; dents, est brillante. Brillante au sens d&#8217;une lame sous le n&#233;on d&#8217;une morgue. &#199;a &#233;claire tr&#232;s bien. &#199;a ne r&#233;chauffe personne.</p><p>Il&nbsp; ne place pas le lecteur sur la chaise rembourr&#233;e du juge, avec sa morale repass&#233;e, son petit marteau, sa bouche pleine de principes et sa m&#233;daille de personne formidable achet&#233;e trois euros au rayon humanisme. Il&nbsp; l&#8217;empoigne par le col et tu le jettes directement dans leurs cr&#226;nes. Dans les canalisations. Dans les fosses septiques de l&#8217;amour. L&#224; o&#249; circulent la honte, la jalousie, le d&#233;sir de possession, la peur de perdre, la tendresse amput&#233;e et cette vieille merde virile que les hommes se transmettent depuis qu&#8217;un premier abruti a confondu aimer une femme avec la maintenir sous sa botte pour &#233;viter qu&#8217;elle ne s&#8217;envole. Parce que les hommes ont toujours eu peur de ce qui pouvait partir. Alors ils ont invent&#233; les cages et appel&#233; cela l&#8217;amour.</p><p>La misogynie d&#8217;Arthur d&#233;range parce qu&#8217;elle n&#8217;est pas tomb&#233;e du ciel avec la gr&#234;le, les sauterelles et les autres col&#232;res de Dieu. Elle lui a &#233;t&#233; servie chaude. Vers&#233;e dans le biberon. &#201;tendue sur ses tartines avant l&#8217;&#233;cole. Le p&#232;re a pr&#233;par&#233; le poison. Le grand fr&#232;re a lev&#233; son verre. Arthur a bu. Dans les familles, on avale souvent les pires saloperies en croyant respecter une recette de grand-m&#232;re.</p><p>Le m&#233;pris des femmes voyage de p&#232;re en fils avec l&#8217;argenterie, les photos de communion, les albums de vacances et les traumatismes qu&#8217;on ne nomme jamais. Une vieille montre de famille qui donne toujours l&#8217;heure de la domination. Une petite m&#233;canique de haine port&#233;e au poignet, transmise avec &#233;motion le jour o&#249; le gar&#231;on devient assez grand pour reproduire les m&#234;mes d&#233;g&#226;ts. Tiens, mon fils. C&#8217;&#233;tait &#224; ton grand-p&#232;re. Il a rendu ta grand-m&#232;re malheureuse pendant quarante ans. Prends-en soin.</p><p>Et pourtant Arthur aime sa m&#232;re. &#201;norm&#233;ment. C&#8217;est peut-&#234;tre ce qui le rend si troublant, si juste, si foutrement humain. Il l&#8217;aime avec les outils cass&#233;s qu&#8217;on lui a donn&#233;s. Il essaie de construire un refuge avec les planches d&#8217;un cercueil. Forc&#233;ment, &#231;a tient mal. Il l&#8217;aime de travers. Avec cette tendresse boiteuse des gar&#231;ons auxquels on a appris qu&#8217;une femme doit &#234;tre prot&#233;g&#233;e &#224; condition d&#8217;ob&#233;ir, respect&#233;e &#224; condition de se taire, ador&#233;e &#224; condition de rester &#224; sa place, cette fameuse place dessin&#233;e par les hommes entre la cuisine, le lit et le pardon. Il voudrait sauver Lola tout en transportant d&#233;j&#224; dans son ventre une partie du monde qui la condamne. Il voudrait devenir son abri, mais on lui a b&#226;ti une prison &#224; la place du c&#339;ur. C&#8217;est l&#224; toute la trag&#233;die d&#8217;Arthur : il aime sa m&#232;re avec la langue de ceux qui la d&#233;truisent.</p><p>Il l&#8217;appelle Lola, d&#8217;ailleurs. La plupart du temps, ce n&#8217;est pas &#171; maman &#187;. C&#8217;est Lola. Et ce d&#233;tail m&#8217;a foutu quelque chose dans la poitrine. Un petit animal bless&#233; qui s&#8217;est mis &#224; gratter derri&#232;re mes c&#244;tes avec ses ongles sales. Peut-&#234;tre que &#171; maman &#187; serait trop proche. Trop sacr&#233;. Trop impossible &#224; perdre. Les mamans, dans la mythologie des enfants, devraient &#234;tre immortelles. Elles devraient survivre aux guerres, aux hommes, aux maladies, aux dimanches soir, aux loyers impay&#233;s et aux mauvaises nouvelles annonc&#233;es debout dans la cuisine. Elles devraient continuer d&#8217;exister longtemps apr&#232;s nous, ne serait-ce que pour d&#233;crocher le t&#233;l&#233;phone lorsque le monde devient trop grand et que nous redevenons soudain l&#8217;enfant minuscule qui s&#8217;&#233;tait cru gu&#233;ri de tout.</p><p>Mais Lola, elle, est une femme. Et les femmes, dans le monde des hommes, on sait ce qu&#8217;on leur fait. On les d&#233;sire. On les aime. On les surveille. On les enferme. On les ab&#238;me. On les casse. Puis, pench&#233; au-dessus des d&#233;bris, on demande avec une sinc&#233;rit&#233; de prix Nobel pourquoi elles ne sont pas parties plus t&#244;t.</p><p>Lola n&#8217;obtient jamais v&#233;ritablement la parole. Elle n&#8217;a pas droit au &#171; je &#187;. Pourtant, elle est partout. Son silence n&#8217;est pas un vide. C&#8217;est une sir&#232;ne d&#8217;alarme entendue sous l&#8217;eau. Son absence de voix hurle plus fort que tous les discours. Elle devient le trou noir du roman : tous les regards gravitent autour d&#8217;elle, toutes les violences s&#8217;y pr&#233;cipitent, toute la lumi&#232;re y entre pour crever. On la voit avancer vers le ravin. Un pas. Puis un autre. Et le lecteur, ce petit dieu impuissant qui sait tout mais ne peut rien emp&#234;cher, a envie de p&#233;n&#233;trer dans le livre, d&#8217;arracher les pages, de foutre Franck par la fen&#234;tre et de gueuler : Merde, Lola. R&#233;veille-toi. Barre-toi. Prends tes enfants, tes jambes, ton sac &#224; main, ce qu&#8217;il reste de ton c&#339;ur et fous le camp avant que cet homme transforme toute ta vie en cave humide. Puis le roman nous gifle pour avoir pens&#233; cela. Parce que partir, ce n&#8217;est pas ouvrir une porte. Pas lorsqu&#8217;un homme a lentement mur&#233; toutes les issues &#224; l&#8217;int&#233;rieur de votre t&#234;te. Pas lorsqu&#8217;il a remplac&#233; les fen&#234;tres par sa voix.</p><p>Partir, c&#8217;est parfois traverser des barbel&#233;s avec une maison plant&#233;e dans les c&#244;tes, des enfants suspendus au ventre, la honte cousue sous la peau et la peur nou&#233;e aux chevilles. C&#8217;est devoir courir avec toute son existence sur le dos tandis que quelqu&#8217;un vous r&#233;p&#232;te que vous ne valez rien, que personne ne vous croira, que personne ne vous aimera, que dehors il n&#8217;y aura que le froid, la solitude et votre propre culpabilit&#233; pour vous border le soir. Partir, c&#8217;est sauter d&#8217;un immeuble en esp&#233;rant que le trottoir aura piti&#233;. Les gens qui demandent : &#171; Pourquoi elle n&#8217;est pas partie ? &#187; le font souvent depuis un salon propre o&#249; toutes les portes fonctionnent. Ils ont les cl&#233;s dans la poche et prennent leur libert&#233; pour du courage. Ils regardent les femmes se noyer depuis la terrasse d&#8217;un caf&#233; et leur expliquent qu&#8217;il suffirait de nager droit.</p><p>Alors notre impatience envers Lola tourne. Elle fermente. Elle pourrit dans notre bouche. Elle devient de la honte. On comprend que la compassion commence peut-&#234;tre &#224; l&#8217;endroit pr&#233;cis o&#249; nos conseils de petits souverains ferment enfin leur gueule. Lorsque nous cessons d&#8217;expliquer aux victimes la mani&#232;re &#233;l&#233;gante dont elles auraient d&#251; survivre. Lorsque nous acceptons de ne pas savoir. De ne pas r&#233;gner. De ne pas juger depuis la rive ceux qui se noient avec une maison attach&#233;e au cou. On ne se r&#233;volte jamais contre Lola. On se r&#233;volte pour elle. Pour ce qu&#8217;elle endure. Pour ce qu&#8217;elle excuse encore. Pour les miettes de tendresse qu&#8217;elle ramasse sous la table en les prenant pour un banquet. Pour ce mis&#233;rable espoir qu&#8217;elle continue de nourrir alors que cette pauvre b&#234;te est d&#233;j&#224; couch&#233;e dans le caniveau, le museau dans son propre sang, remuant encore faiblement la queue devant ceux qui l&#8217;ont battue. Parce que l&#8217;espoir n&#8217;est pas toujours cette noble lumi&#232;re dont parlent les po&#232;tes bien coiff&#233;s. Parfois, l&#8217;espoir est une maladie honteuse. Une saloperie increvable qui nous maintient aupr&#232;s de ceux qui nous massacrent.</p><p>J&#8217;ai &#233;galement &#171; aim&#233; &#187; les parties consacr&#233;es &#224; Franck, m&#234;me si le mot semble obsc&#232;ne ici, presque ind&#233;cent, un bouquet de roses d&#233;pos&#233; dans une d&#233;charge. Disons qu&#8217;elles m&#8217;ont fascin&#233; au sens o&#249; un accident fascine. On voudrait d&#233;tourner les yeux. Appeler les secours. Penser au d&#238;ner. Mais quelque chose nous force &#224; regarder la t&#244;le p&#233;n&#233;trer dans la chair.</p><p>Franck n&#8217;a pas de cornes. Il ne bave pas. Il ne mange pas les enfants dans une cave. Aucun orchestre mena&#231;ant ne se met &#224; jouer lorsqu&#8217;il franchit une porte. Il peut essuyer ses chaussures sur le paillasson, demander le sel &#224; table, sortir les poubelles, tenir la porte &#224; une vieille dame, se plaindre du prix de l&#8217;&#233;lectricit&#233; et d&#233;clarer que les jeunes, aujourd&#8217;hui, ne respectent plus rien. Le diable est souvent un type banal qui estime qu&#8217;on exag&#232;re beaucoup &#224; son sujet. C&#8217;est m&#234;me son meilleur d&#233;guisement : la normalit&#233;.</p><p>Pour Franck, sa violence est logique. Elle poss&#232;de ses r&#232;glements, ses horaires d&#8217;ouverture, sa comptabilit&#233;, ses formulaires en trois exemplaires et son petit service apr&#232;s-vente. Il ne pense pas d&#233;truire Lola. Il pense remettre de l&#8217;ordre dans un monde qui aurait eu l&#8217;insolence de lui r&#233;sister. Voil&#224; l&#8217;horreur v&#233;ritable. Pas le monstre qui sait qu&#8217;il est un monstre. L&#8217;homme qui se croit raisonnable en nettoyant le sang sur ses phalanges. Un homme qui frappe n&#8217;a pas toujours l&#8217;impression d&#8217;&#234;tre un homme violent. Il se raconte qu&#8217;il a &#233;t&#233; pouss&#233; &#224; bout. Qu&#8217;on l&#8217;a provoqu&#233;. Humili&#233;. Qu&#8217;il n&#8217;est pas parfait, certes, mais que tout le monde poss&#232;de ses limites, vous comprenez, m&#234;me les saints finissent par distribuer des gifles lorsque le d&#238;ner refroidit. Il b&#226;tit des explications autour de ses poings. Il fabrique des circonstances att&#233;nuantes &#224; la cha&#238;ne. Il transforme sa brutalit&#233; en cons&#233;quence et Lola en cause. Puis il contemple le bourreau dans le miroir sans le reconna&#238;tre, parce que le bourreau poss&#232;de son visage et que nous avons beaucoup de mal &#224; ha&#239;r une gueule qui utilise notre propre rasoir.</p><p>Franck conjugue aimer &#224; l&#8217;imp&#233;ratif, poss&#233;der &#224; tous les temps et s&#8217;excuser uniquement au conditionnel. Si tu n&#8217;avais pas fait ceci, je n&#8217;aurais peut-&#234;tre pas fait cela. La vieille grammaire des salauds. Sujet : la femme. Verbe : provoquer. Compl&#233;ment : les coups qu&#8217;elle recevra.</p><p>Cela fera bient&#244;t dix ans que je travaille dans diff&#233;rents secteurs de l&#8217;aide &#224; la jeunesse, et j&#8217;ai malheureusement crois&#233;, entendu ou entrevu ce genre d&#8217;homme. Pas dans des histoires identiques &#224; celle de ce roman, &#233;videmment. Les enfers tiennent beaucoup &#224; leur d&#233;coration personnelle. Ils changent le papier peint, les pr&#233;noms, le quartier, la couleur des rideaux, parfois la marque de bi&#232;re. Mais derri&#232;re, la plomberie charrie souvent la m&#234;me merde. J&#8217;ai entendu cette mani&#232;re de parler de la violence avec un calme administratif. Cette fa&#231;on de pr&#233;senter l&#8217;horreur comme une r&#233;action parfaitement raisonnable et la terreur d&#8217;une femme comme un regrettable exc&#232;s de sensibilit&#233;. Des hommes d&#233;posant leur brutalit&#233; sur la table avec la s&#233;r&#233;nit&#233; d&#8217;un contribuable remplissant sa d&#233;claration d&#8217;imp&#244;ts. Ils expliquent. Ils contextualisent. Ils nuancent. Ils ont toujours un &#171; mais &#187; dans la poche pour &#233;trangler ce qui vient d&#8217;&#234;tre dit. Oui, j&#8217;ai cri&#233;, mais&#8230; Oui, je l&#8217;ai pouss&#233;e, mais&#8230; Oui, il y avait les enfants, mais&#8230;Le &#171; mais &#187; : ce petit couteau de cuisine avec lequel les hommes d&#233;coupent leur culpabilit&#233; en portions digestes.</p><p>Les mots sont propres. Les bureaux sont propres. Les dossiers sont propres. Le sang, lui, s&#232;che quelque part hors champ.</p><p>Ce roman a rouvert en moi certaines portes de bureaux. Il a r&#233;veill&#233; des phrases, des silences, des visages, des regards qui avaient vieilli trop vite. Toutes ces histoires que l&#8217;on croit avoir rang&#233;es dans une armoire m&#233;tallique avant de rentrer chez soi, satisfait d&#8217;avoir fait &#171; ce qu&#8217;on pouvait &#187;, cette formule professionnelle tr&#232;s pratique pour dire qu&#8217;on n&#8217;a sauv&#233; personne mais qu&#8217;il faut quand m&#234;me reprendre le train. Dans ce m&#233;tier, on croit parfois laisser les histoires sur son lieu de travail. En r&#233;alit&#233;, elles rentrent avec nous. Elles se cachent dans la doublure du manteau, entre nos cl&#233;s et notre fatigue. Elles ne font aucun bruit pendant le trajet. Elles connaissent les contr&#244;leurs. Elles voyagent gratuitement. Puis elles attendent qu&#8217;on se couche. Alors elles sortent une &#224; une et viennent s&#8217;asseoir au bord du lit avec leurs jambes maigres, leurs yeux trop grands et leurs questions sans r&#233;ponse. On les reconna&#238;t toutes. M&#234;me celles dont on a oubli&#233; le pr&#233;nom. Surtout celles-l&#224;. L&#8217;humanit&#233; poss&#232;de ce talent formidable : elle abandonne ses ordures dans la t&#234;te des autres, puis s&#8217;&#233;tonne que ceux-ci dorment mal.</p><p>Et puis arrive le dernier chapitre. L&#224;, honn&#234;tement, j&#8217;ai pris une d&#233;charge. Des frissons remontant le long du dos. La gorge qui se referme. Ce petit tremblement int&#233;rieur qu&#8217;on d&#233;teste parce qu&#8217;il prouve que le livre vient de trouver une porte qu&#8217;on croyait mur&#233;e. Tout &#224; coup, le roman se fissure. Cela devient personnel sans devenir impudique. Victor n&#8217;exhibe pas sa blessure sous un projecteur en r&#233;clamant des applaudissements. Il ne la maquille pas pour qu&#8217;elle rende bien sur la photo. Il ne la transforme pas en marchandise &#233;motionnelle avec un joli ruban autour. Il ouvre simplement la main. Il y a du sang dedans. Au lecteur de poss&#233;der encore assez d&#8217;humanit&#233; pour ne pas demander d&#8217;o&#249; il vient. &#192; cet instant, la litt&#233;rature cesse d&#8217;&#234;tre une vitre. Elle devient la coupure. Elle ne nous montre plus la douleur. Elle entre dedans.</p><p>Ce dernier chapitre offre &#224; tout ce qui pr&#233;c&#232;de une profondeur nouvelle. Une douleur plus ancienne, plus souterraine. L&#8217;une de ces douleurs qui ont cess&#233; de crier parce qu&#8217;elles ont compris que personne ne viendrait. Alors elles se taisent. Elles s&#8217;installent sous la maison et rongent tranquillement les fondations avec la patience des rats et la fid&#233;lit&#233; des mal&#233;dictions familiales. C&#8217;est profond&#233;ment &#233;mouvant sans jamais mendier la larme. Victor ne convoque pas l&#8217;orchestre symphonique du malheur. Pas de violon en train de se branler sur le cadavre. Pas de piano triste venu expliquer &#224; notre c&#339;ur qu&#8217;il serait temps de souffrir. Pas de grandes phrases parfum&#233;es &#224; la trag&#233;die pour signaler au lecteur l&#8217;endroit exact o&#249; il doit se briser.</p><p>Il &#233;crit. Il laisse la phrase accomplir son sale boulot. Elle entre doucement. Elle retire son manteau. Puis elle nous plante. Son texte ne pleure pas devant nous. Il nous fait pleurer. La diff&#233;rence est immense. Les mauvais livres r&#233;clament nos larmes. Les grands nous les volent.</p><p>Ce roman aurait pu &#234;tre terriblement casse-gueule. Le sujet invitait les grands discours, les bons sentiments chauss&#233;s de cuir verni, la morale bombant le torse devant les ruines. Il aurait pu devenir une dissertation sur les violences faites aux femmes, une machine &#224; culpabiliser le lecteur, un t&#233;l&#233;film social avec pluie obligatoire contre la fen&#234;tre, gros plan sur une alliance et piano triste pendant le g&#233;n&#233;rique.</p><p>Mais Il &#233;vite tout cela. Son &#233;criture reste nerveuse, pr&#233;cise, s&#232;che lorsqu&#8217;elle doit mordre, bouleversante sans se parfumer au chagrin industriel. Elle ne d&#233;pose pas de fleurs en plastique autour de la souffrance. Elle ne nettoie pas la merde pour la rendre pr&#233;sentable, mais ne s&#8217;y roule jamais non plus pour obtenir un prix litt&#233;raire et une photo en noir et blanc.</p><p>Il &#233;crit au plus pr&#232;s de la violence sans lui donner le beau r&#244;le. Au plus pr&#232;s des hommes sans les absoudre. Au plus pr&#232;s de Lola sans lui voler sa voix. Et lorsque le livre se referme, elle est encore l&#224;. Lola. Pas seulement promise &#224; la mort. Vivante dans cette seconde atroce o&#249; nous savons ce qui va arriver et o&#249; nous continuons pourtant d&#8217;esp&#233;rer que le titre aura menti. On voudrait revenir au d&#233;but. Pr&#233;venir Arthur. Pr&#233;venir Lola. Emp&#234;cher Franck d&#8217;entrer. Changer un mot, un geste, une soir&#233;e, une rencontre. D&#233;placer un caillou sur la route du destin et esp&#233;rer que toute la voiture rate le ravin.</p><p>Mais on ne sauve personne en recommen&#231;ant un livre. C&#8217;est peut-&#234;tre cela, la cruaut&#233; ultime de la litt&#233;rature : elle ressuscite les morts uniquement pour nous obliger &#224; les regarder mourir une seconde fois.</p><p>Et malgr&#233; tout, on recommence. On rouvre le livre. On retourne vers Lola. Parce que les bons romans mentent rarement. Ils font pire. Ils disent la v&#233;rit&#233; avant que nous soyons pr&#234;ts &#224; l&#8217;entendre. Et lorsque nous le sommes enfin, il est d&#233;j&#224; trop tard. Lola va mourir. Nous le savions depuis la premi&#232;re ligne. Nous esp&#233;rions seulement que la litt&#233;rature, pour une fois, serait plus forte que les hommes.</p><p></p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!uwvy!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fb20eb378-b276-4f34-88e5-f39b17a4b847_4032x3024.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!uwvy!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fb20eb378-b276-4f34-88e5-f39b17a4b847_4032x3024.jpeg 424w, /__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!uwvy!, 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ligne.]]></description><link>https://sebastianblysk.substack.com/p/chacun-son-iliade-moi-javais-des</link><guid isPermaLink="false">https://sebastianblysk.substack.com/p/chacun-son-iliade-moi-javais-des</guid><dc:creator><![CDATA[Sebastian Blysk]]></dc:creator><pubDate>Mon, 31 Aug 2026 19:15:58 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!AYQU!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fbcd522da-6423-427b-9c31-2b603abb0516_736x1308.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Depuis vendredi soir, je n&#8217;avais pas &#233;crit une ligne. M&#234;me pas une virgule o&#249; pendre le cadavre du temps. Rien. L&#8217;alphabet pouvait crever dans son foss&#233;, les voyelles tirer la langue aux corbeaux, les consonnes se faire d&#233;vorer par les asticots : je n&#8217;&#233;tais plus au bureau des r&#233;clamations. &#201;videmment, &#231;a pr&#234;te &#224; rire. Nous sommes lundi. Trois jours. Pour les gens &#233;quilibr&#233;s, trois jours sans &#233;crire, &#231;a s&#8217;appelle un week-end. Pour moi, c&#8217;est d&#233;j&#224; une petite mort avec tickets-repas.</p><p>Pourtant, ce silence m&#8217;avait fait du bien, cette ordure. Il avait ouvert les fen&#234;tres de mon cr&#226;ne, jet&#233; dehors quelques meubles, deux ou trois obsessions, un vieux chagrin qui refusait de payer son loyer. Je crois surtout que j&#8217;&#233;tais encore trop impr&#233;gn&#233; des mots de Wajdi Mouawad. Ils avaient squatt&#233; ma poitrine. Ils dormaient dans mes poumons, mangeaient dans mes souvenirs, lavaient leurs morts au fond de mon c&#339;ur. On n&#8217;&#233;crit pas imm&#233;diatement apr&#232;s Wajdi Mouawad. On attend que le b&#226;timent cesse de br&#251;ler. On compte les survivants. On v&#233;rifie si son enfance respire encore sous les gravats. Alors je n&#8217;ai rien &#233;crit. J&#8217;ai laiss&#233; ses phrases me travailler la viande.</p><p>Samedi matin, je suis retourn&#233; voir Esma pour lui commander ses p&#226;tisseries turques. La Belgique avait d&#233;cid&#233; d&#8217;&#233;ventrer la route menant &#224; sa boulangerie, probablement pour retrouver le bon sens national, enterr&#233; l&#224; depuis 1830. Barri&#232;res, trous, pelleteuses, panneaux de d&#233;viation : toute une guerre civile dress&#233;e entre moi et un baklava. Mais il existe des hommes qui traversent des oc&#233;ans pour une femme, d&#8217;autres qui escaladent des montagnes pour Dieu. Moi, je brave les travaux communaux pour du sucre et des pistaches. Chacun son Iliade. On fait avec la grandeur qu&#8217;on peut. Esma &#233;tait heureuse de me revoir. Moi aussi. J&#8217;&#233;tais peut-&#234;tre le seul imb&#233;cile &#224; avoir franchi ce Verdun communal pour quelques p&#226;tisseries. Cela cr&#233;ait forc&#233;ment des liens. Le courage est souvent une addiction au sucre qui a r&#233;ussi &#224; se faire passer pour une vertu.</p><p>Elle buvait du th&#233; avec une femme magnifique, &#224; peu pr&#232;s de son &#226;ge. Le temps avait pos&#233; quelques empreintes sur son visage sans parvenir &#224; commettre le meurtre. Dans sa jeunesse, elle avait d&#251; faire tourner les t&#234;tes ; aujourd&#8217;hui encore, elle pouvait en faire tomber deux ou trois dans le caniveau et continuer &#224; boire son th&#233; pendant que les ambulanciers ramassaient les morceaux. Esma me l&#8217;a pr&#233;sent&#233;e. Sa s&#339;ur. Nur. Nur me connaissait d&#233;j&#224; un peu. Esma lui avait parl&#233; de moi, de mon r&#234;ve de cet &#233;t&#233;, de la Turquie et de cette femme qui m&#8217;y attendait peut-&#234;tre. Une femme dont je parvenais &#224; deviner certains traits sans jamais voir enti&#232;rement le visage. Elle apparaissait dans la lumi&#232;re trouble du sommeil, puis se retirait avant que je puisse la saisir. Dieu avait flout&#233; sa gueule. M&#234;me dans mes r&#234;ves, ce vieux pervers tenait &#224; conserver le suspense. Je savais seulement qu&#8217;elle &#233;tait l&#224;. Parfois, une absence poss&#232;de davantage de chair qu&#8217;un &#234;tre vivant.</p><p>Des clients sont arriv&#233;s devant le pr&#233;sentoir. Esma est all&#233;e les servir et m&#8217;a laiss&#233; seul avec Nur. J&#8217;ai d&#8217;abord cru au hasard, mais les s&#339;urs ont peut-&#234;tre entre elles des diplomaties secr&#232;tes, des accords internationaux sign&#233;s autour du th&#233;, des op&#233;rations de renseignement dont les hommes ne comprennent l&#8217;existence qu&#8217;une fois qu&#8217;ils sont d&#233;j&#224; assis dans la salle d&#8217;interrogatoire. Nur m&#8217;a demand&#233; si j&#8217;avais refait ce r&#234;ve. J&#8217;ai r&#233;pondu que oui. Plusieurs fois. Elle a l&#233;g&#232;rement souri, puis m&#8217;a demand&#233;, tr&#232;s franchement, mais avec cette douceur permettant aux questions ind&#233;centes d&#8217;entrer sans fracasser la porte, si le r&#234;ve &#233;tait aussi charnel. J&#8217;ai h&#233;sit&#233;. Parce que nous sommes ainsi fabriqu&#233;s : nous passons notre existence &#224; vouloir &#234;tre vus, puis nous paniquons d&#232;s que quelqu&#8217;un regarde au bon endroit.</p><p>J&#8217;ai fini par avouer que oui. &#201;videmment que ce r&#234;ve &#233;tait charnel. Les r&#234;ves ne sont pas des cur&#233;s. Ils ont des mains, des langues, des sueurs, des &#233;rections, des faims de chien. Ils ne demandent pas la permission &#224; la morale avant de poser la bouche sur un corps. Ils savent exactement ce qu&#8217;ils veulent tandis que nous passons nos journ&#233;es &#224; enfiler des v&#234;tements, r&#233;pondre poliment aux messages et pr&#233;tendre que notre &#226;me n&#8217;a pas de cul.</p><p>Nur voulait en savoir davantage. Moi, j&#8217;&#233;tais g&#234;n&#233;. J&#8217;avais soudain quinze ans, deux bras parfaitement inutiles et toute la sexualit&#233; du monde coinc&#233;e dans la gorge. Le grand &#233;crivain, voyez-vous. Le po&#232;te maudit. L&#8217;homme des gouffres. Incapable de parler d&#8217;un sein sans devenir rouge devant une bo&#238;te de loukoums. Alors Nur m&#8217;a racont&#233; une histoire. Elle avait connu un chanteur. Enfin, davantage po&#232;te que chanteur, puisqu&#8217;il chantait faux. Il massacrait les notes mais savait caresser les plaies avec ses phrases. Certains hommes ratent toutes les m&#233;lodies et trouvent tout de m&#234;me l&#8217;endroit exact o&#249; poser leurs mots. C&#8217;est injuste, mais la justice n&#8217;a jamais &#233;t&#233; tr&#232;s dou&#233;e pour la po&#233;sie.</p><p>Nur, elle, s&#8217;exprimait par le dessin. Elle m&#8217;a racont&#233;, avec malice et sans la moindre honte, qu&#8217;elle les avait dessin&#233;s tous les deux dans des positions sexuelles alors qu&#8217;ils n&#8217;avaient encore rien fait. Leurs corps ne s&#8217;&#233;taient pas touch&#233;s, mais son crayon avait d&#233;j&#224; pris de l&#8217;avance. Le d&#233;sir avait commenc&#233; sans eux. Il avait retir&#233; leurs v&#234;tements, m&#233;lang&#233; leurs membres, pr&#233;par&#233; le lit et ferm&#233; les rideaux pendant que la r&#233;alit&#233; continuait de faire sa vieille prude dans l&#8217;entr&#233;e. Dans l&#8217;un de ses dessins, Nur se tenait &#224; califourchon sur lui, ses seins contre son visage. Deux lunes descendues assez bas pour &#233;touffer tendrement un homme. Elle avait r&#234;v&#233; de cette sc&#232;ne. Alors elle avait d&#251; la dessiner. Peu importait que cela se r&#233;alise un jour. Le dessin existait. Le d&#233;sir avait obtenu sa preuve de vie. Car l&#8217;art sert peut-&#234;tre surtout &#224; emp&#234;cher nos r&#234;ves de pourrir faute d&#8217;avoir eu lieu. On peint ce qu&#8217;on n&#8217;a pas touch&#233;. On &#233;crit les bouches disparues, les corps refus&#233;s, les maisons o&#249; l&#8217;on n&#8217;habitera jamais. On ouvre une morgue pour les possibles, on maquille les cadavres, puis on appelle cela une &#339;uvre afin de ne pas reconna&#238;tre qu&#8217;on vient simplement d&#8217;&#233;taler son manque sur une table.</p><p>Mais Nur ne r&#234;vait pas uniquement de sexe. Il y avait aussi des promenades, des rires, des instants minuscules. Cette pacotille sublime dont sont faites les grandes histoires lorsqu&#8217;elles arr&#234;tent de vouloir impressionner le monde. Marcher ensemble. Rater un train. Acheter du pain. Se moquer d&#8217;un inconnu. Faire br&#251;ler les p&#226;tes parce qu&#8217;on &#233;tait occup&#233;s &#224; s&#8217;embrasser. Le d&#233;sir veut la peau, bien s&#251;r. Il veut mordre, l&#233;cher, renverser, &#234;tre aval&#233; vivant. Mais il veut aussi un dimanche matin. Une brosse &#224; dents pr&#232;s de la sienne. Une main qui reste lorsque le corps a fini de trembler. Voil&#224; peut-&#234;tre la v&#233;ritable obsc&#233;nit&#233; : esp&#233;rer que quelqu&#8217;un reste.</p><p>Et moi, avec l&#8217;&#233;l&#233;gance d&#8217;un sanglier ivre entrant dans une biblioth&#232;que, j&#8217;ai fini par lui dire que, dans mes r&#234;ves, je l&#233;chais les seins de cette femme. La phrase est tomb&#233;e sur le comptoir. Encore chaude. On aurait pu la ramasser avec une pince et la placer dans un sachet destin&#233; aux preuves judiciaires. &#192; cet instant pr&#233;cis, entre un baklava, une th&#233;i&#232;re et une caisse enregistreuse, la litt&#233;rature fran&#231;aise est morte une nouvelle fois. Elle en a l&#8217;habitude. On lui a organis&#233; un petit enterrement sans fleurs. Deux loukoums ont prononc&#233; un discours. Romain Gary s&#8217;est retourn&#233; dans sa tombe, probablement pour mieux &#233;couter.</p><p>J&#8217;ai tout de m&#234;me essay&#233; de sauver ce qui pouvait l&#8217;&#234;tre. J&#8217;ai ajout&#233; qu&#8217;il n&#8217;y avait pas seulement ses seins. Il y avait des livres. Des rires. Des voyages. Une tendresse sans nom. Des silences o&#249; personne ne se sentait oblig&#233; de meubler le vide. Et puis la Turquie partout : sa lumi&#232;re, ses rues, ses odeurs, ses fen&#234;tres ouvertes, cette sensation insens&#233;e d&#8217;avoir laiss&#233; l&#224;-bas une partie de mon existence alors que je n&#8217;y avais peut-&#234;tre encore rien v&#233;cu. C&#8217;est ridicule, &#233;videmment. Mais l&#8217;&#226;me est un organe ridicule. Elle se souvient de pays qu&#8217;elle ne conna&#238;t pas, pleure des femmes sans visage et r&#233;clame le retour d&#8217;une vie qu&#8217;elle n&#8217;a jamais eue.</p><p>Nur ne s&#8217;est pas moqu&#233;e. Les &#234;tres qui ont d&#233;j&#224; dessin&#233; leurs d&#233;sirs n&#8217;appellent pas la police lorsqu&#8217;ils voient passer le v&#244;tre enti&#232;rement nu. Peut-&#234;tre un peu trop fi&#232;re de son pays, mais les nations sont de grands chagrins qui se racontent des l&#233;gendes pour ne pas sauter par la fen&#234;tre, elle m&#8217;a dit qu&#8217;elle serait heureuse que je d&#233;couvre un jour la Turquie. Puis elle a ajout&#233;, avec ce sourire o&#249; se m&#233;langeaient la tendresse, la malice et un peu de poudre &#224; canon, qu&#8217;elle me souhaitait d&#8217;y embrasser les seins de la femme de mes r&#234;ves. C&#8217;&#233;tait une b&#233;n&#233;diction magnifique. Les religions auraient davantage de fid&#232;les si leurs pr&#234;tres terminaient les offices ainsi. Allez en paix, mes enfants. Aimez-vous. Embrassez les seins de vos songes. Et t&#226;chez de ne pas trop emmerder les vivants avant de rejoindre les morts.</p><p>Je n&#8217;ai pas fait grand-chose du reste de la journ&#233;e. J&#8217;ai lu. J&#8217;ai pens&#233; aux mots, &#224; leur importance obsc&#232;ne, &#224; leur pr&#233;tention de sauver le monde alors qu&#8217;ils sont parfois incapables d&#8217;emp&#234;cher un homme de pleurer dans sa cuisine. Les mots sont de petites proth&#232;ses offertes &#224; ce qui, en nous, est n&#233; sans bouche. Ils ne gu&#233;rissent rien. Ils donnent seulement &#224; la blessure une fa&#231;on plus &#233;l&#233;gante de saigner. Ceux de Wajdi Mouawad continuaient de remuer dans ma poitrine. Ils d&#233;pla&#231;aient les meubles, ouvraient les tombeaux, for&#231;aient mes souvenirs &#224; se regarder dans la glace. On ne devrait jamais laisser entrer un grand &#233;crivain dans sa t&#234;te. Il pose ses chaussures sur la table, boit dans vos verres, r&#233;veille vos morts et repart en oubliant volontairement d&#8217;&#233;teindre l&#8217;incendie.</p><p>Dimanche fut une journ&#233;e de famille et d&#8217;amis. J&#8217;ai lu un peu. J&#8217;ai parl&#233;. J&#8217;ai ri. J&#8217;ai port&#233; mon costume d&#8217;&#234;tre humain fr&#233;quentable. Il m&#8217;allait presque bien, &#224; condition de ne pas respirer trop fort. Puis ce lundi soir est arriv&#233; avec sa gueule grise, ses heures administratives et son petit cercueil de lumi&#232;re pos&#233; sur mon bureau. J&#8217;ai eu envie de retrouver mon ordinateur. D&#8217;&#233;crire quelques mots. Puis d&#8217;autres. De m&#8217;asseoir devant ce piano bris&#233; que je transporte en moi depuis si longtemps que j&#8217;ai oubli&#233; l&#8217;escalier dans lequel il est tomb&#233;. J&#8217;appelle cela &#233;crire. En v&#233;rit&#233;, je frappe des touches fendues avec mes doigts de survivant jusqu&#8217;&#224; ce qu&#8217;une musique boiteuse accepte de sortir du cercueil. Elle avance mal. Elle saigne du nez. Elle pue parfois l&#8217;alcool, le d&#233;sir, l&#8217;enfance morte et les chambres o&#249; personne n&#8217;est revenu. Mais elle avance.</p><p>Alors je termine ce texte. Puis je replongerai dans mon roman, celui qui raconte les mauvaises nuits, les amours qui arrivent avec un couteau dans la bouche, les hommes qui confondent le manque avec le destin, les femmes qui deviennent des pays perdus, les corps qui se cherchent pour avoir moins froid dans l&#8217;immense morgue du monde.</p><p>Ce roman est mon piano bris&#233;. Peut-&#234;tre que je le suis aussi. Je n&#8217;&#233;cris pas pour gu&#233;rir. Les gu&#233;ris se couchent t&#244;t, ach&#232;tent des plantes vertes et r&#233;pondent &#171; &#231;a va &#187; sans &#233;prouver le besoin de mentir. J&#8217;&#233;cris pour donner au d&#233;sastre un &#233;clairage convenable. Pour que mes fant&#244;mes aient au moins de belles phrases &#224; se mettre sur le dos lorsqu&#8217;ils traversent l&#8217;hiver. Le piano en moi ne rejouera jamais juste. Je ne le ferai pas r&#233;parer. Les instruments accord&#233;s interpr&#232;tent docilement la musique des autres. Les instruments bris&#233;s, eux, n&#8217;ayant plus rien &#224; perdre et aucune partition &#224; respecter, finissent parfois par inventer la leur.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!AYQU!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fbcd522da-6423-427b-9c31-2b603abb0516_736x1308.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!AYQU!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fbcd522da-6423-427b-9c31-2b603abb0516_736x1308.jpeg 424w, 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y2="14"></line></svg></button></div></div></div></a></figure></div><p></p>]]></content:encoded></item><item><title><![CDATA[La touche qui répond encore.]]></title><description><![CDATA[Merci Wajdi Mouawad]]></description><link>https://sebastianblysk.substack.com/p/la-touche-qui-repond-encore</link><guid isPermaLink="false">https://sebastianblysk.substack.com/p/la-touche-qui-repond-encore</guid><dc:creator><![CDATA[Sebastian Blysk]]></dc:creator><pubDate>Fri, 28 Aug 2026 19:45:36 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!YAZv!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F3fba61ed-9e7c-466b-9c85-922035632ba8_4032x3024.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Je commence ces lignes &#224; l&#8217;heure o&#249; je devrais d&#233;j&#224; avoir trois bi&#232;res dans le gosier, la quatri&#232;me lev&#233;e vers le ciel, au milieu d&#8217;une soir&#233;e en plein air o&#249; des gens remuent les bras pour emp&#234;cher leur solitude de les rattraper. J&#8217;aurais d&#251; &#234;tre l&#224;-haut, sur la Citadelle, &#224; rire trop fort, &#224; raconter des conneries, &#224; diluer mon &#226;me dans du houblon avec le s&#233;rieux des hommes qui savent que Dieu est mort mais qu&#8217;il reste l&#8217;happy hour.</p><p>Au lieu de &#231;a, je suis chez moi. Est-ce que j&#8217;en suis heureux ? Je n&#8217;en sais foutre rien. Le bonheur est un animal mal &#233;lev&#233; : il pisse sur le tapis, mord les invit&#233;s et dispara&#238;t d&#232;s qu&#8217;on veut le montrer. Je sais seulement que je ne pouvais pas faire autrement. Quelque chose m&#8217;avait suivi depuis le th&#233;&#226;tre. Une b&#234;te sans gueule. Une grande chose noire avec des mains d&#8217;enfant. Les mots de Wajdi Mouawad avaient forc&#233; ma poitrine, s&#8217;y &#233;taient install&#233;s sans sonner, puis avaient commenc&#233; &#224; d&#233;placer les meubles.</p><p>J&#8217;&#233;cris encore parcouru de frissons. Quelques larmes poireautent au bord de mes yeux. Elles h&#233;sitent. Elles ont leur dignit&#233;, les salopes. Elles ne veulent pas tomber pour n&#8217;importe qui.</p><p>J&#8217;ai v&#233;cu un grand moment. C&#8217;est une phrase de brochure culturelle, &#231;a, &#171; un grand moment &#187;. On imagine des applaudissements, du velours rouge, des bourgeois polis qui remettent leur manteau en disant que c&#8217;&#233;tait tr&#232;s int&#233;ressant. La v&#233;rit&#233;, c&#8217;est qu&#8217;un homme a ouvert une trappe sous mes pieds et que je continue de tomber depuis. Il n&#8217;a m&#234;me pas eu la d&#233;cence de me demander si j&#8217;avais le vertige.</p><p>Il a dit qu&#8217;avant toute chose, il fallait savoir se raconter pourquoi l&#8217;on pense ce que l&#8217;on pense. Pourquoi cette pens&#233;e-l&#224; nous traverse. De quelle blessure elle vient. Quel mort l&#8217;a d&#233;pos&#233;e en nous. Pourquoi il est important de penser, pas seulement d&#8217;avoir une opinion, cette petite crotte intellectuelle que chacun prom&#232;ne au bout d&#8217;une laisse en attendant qu&#8217;un r&#233;seau social vienne la renifler.</p><p>Se raconter pourquoi. Ces trois mots m&#8217;ont cogn&#233; dans le sternum. Nous vivons &#224; une &#233;poque o&#249; les hommes ne se racontent plus. Ils se pr&#233;sentent. Ils se r&#233;sument. Ils se prennent en photo devant leur propre absence. Ils confient leur pens&#233;e &#224; des slogans, leur d&#233;sir &#224; des algorithmes, leur col&#232;re &#224; des pouces lev&#233;s, leur chagrin &#224; des chansons d&#233;j&#224; pr&#233;m&#226;ch&#233;es. Ils ne descendent plus en eux-m&#234;mes. Il n&#8217;y a pas de r&#233;seau &#224; la cave et l&#8217;&#226;me capte tr&#232;s mal.</p><p>Penser est devenu une activit&#233; suspecte. &#199;a ralentit la production. &#199;a emp&#234;che de dormir. &#199;a fait rater des ap&#233;ros. Surtout, penser oblige &#224; d&#233;couvrir que le monstre n&#8217;habite pas toujours chez le voisin. Parfois il porte notre pyjama, boit notre caf&#233; et conna&#238;t le code de notre t&#233;l&#233;phone.</p><p>Penser, c&#8217;est descendre &#224; la cave avec une ampoule nue. Reconna&#238;tre les taches sur les murs. Approcher le nez. Comprendre que certaines sont du sang et que le sang est &#224; nous. Alors oui, nous pensons de moins en moins. Pas seulement parce que nous sommes devenus cons. Ce serait presque rassurant. Nous pensons moins parce que penser fait mal. Il faut du courage pour retirer le bandage lorsque la plaie a commenc&#233; &#224; aimer son odeur.</p><p>Puis Mouawad a dit qu&#8217;&#233;crire &#233;tait &#224; la port&#233;e de tout le monde, mais que ceux qui &#233;crivaient vraiment &#233;taient rares. Parce qu&#8217;&#233;crire est inconfortable. Parce qu&#8217;il faut accepter d&#8217;entrer dans ce no man&#8217;s land. Marcher seul jusqu&#8217;au piano bris&#233;. L&#224;, j&#8217;ai failli pleurer comme un gosse. Pas une larme d&#8217;intellectuel &#233;mu, d&#233;licatement retenue dans la p&#233;nombre d&#8217;un th&#233;&#226;tre. Non. J&#8217;ai failli pleurer avec toute ma vieille enfance dans la bouche. Avec les genoux &#233;corch&#233;s de l&#8217;homme que je suis devenu. Avec mes amours crev&#233;es, mes absents, mes hontes, les chambres quitt&#233;es trop t&#244;t, les bras qui ne se sont pas referm&#233;s, les visages que ma m&#233;moire continue de l&#233;cher la nuit tel un chien affam&#233; devant une assiette vide.</p><p>Ce piano bris&#233;, je le connais. Il est en moi depuis longtemps. Sous les c&#244;tes, &#224; gauche du d&#233;sastre. Il dort entre quelques souvenirs d&#8217;enfance et tous les morts qui refusent de d&#233;barrasser la table. Il lui manque des touches. Les p&#233;dales sont rouill&#233;es. Il sent la poussi&#232;re, le foutre triste, les fleurs pourries, la transpiration des hommes qui ont voulu &#234;tre aim&#233;s sans avoir appris le mode d&#8217;emploi. On y trouve encore des cheveux d&#8217;anciennes amantes, des lettres jamais envoy&#233;es et deux ou trois pri&#232;res mortes d&#8217;une overdose de silence.</p><p>Chaque fois que j&#8217;&#233;cris, je retourne m&#8217;asseoir devant lui. Je pose mes doigts sur ses dents cass&#233;es. Je joue faux. Je joue mal. Je joue quand m&#234;me. Parfois une note sort de cette carcasse. Une seule. Une note boiteuse, sale, presque animale. Alors je la frappe jusqu&#8217;&#224; ce qu&#8217;un mur c&#232;de. Jusqu&#8217;&#224; ce qu&#8217;un mort tousse. Jusqu&#8217;&#224; ce que la honte ouvre un &#339;il. Jusqu&#8217;&#224; ce que quelque chose en moi accepte enfin de ne plus faire semblant d&#8217;&#234;tre gu&#233;ri.</p><p>Il a parl&#233; de l&#8217;Odyss&#233;e. Du voyage vers chez nous. Du retour. Mais le retour, disait-il, est un deuil. On part en croyant qu&#8217;un lieu nous attend. Quelle vanit&#233; bouleversante. On imagine que les maisons ont gard&#233; notre odeur, que les rues connaissent encore nos pas, que les morts ont laiss&#233; une veilleuse allum&#233;e. On revient avec des cl&#233;s plein les poches et aucune serrure ne nous reconna&#238;t. Tout est l&#224;, pourtant. Les murs. La lumi&#232;re sur les fa&#231;ades. La table o&#249; l&#8217;on mangeait. Peut-&#234;tre m&#234;me certains visages. Mais le langage a disparu. Les mots d&#8217;autrefois ne veulent plus de notre bouche. Quelque chose s&#8217;est bris&#233; pendant notre absence et personne n&#8217;a pens&#233; &#224; nous envoyer le faire-part. On ne rentre jamais chez soi. On revient constater que celui que nous &#233;tions a &#233;t&#233; expuls&#233;. Ithaque est peut-&#234;tre seulement le joli nom grec donn&#233; au cadavre de notre enfance.</p><p>&#201;crire serait alors retourner sur les lieux du crime. Passer sous les rubans de la police. Appeler les disparus par leur pr&#233;nom. Fouiller les d&#233;combres &#224; mains nues en sachant qu&#8217;on n&#8217;y retrouvera personne, seulement un bouton, une dent, une odeur, un morceau de phrase encore ti&#232;de. Puis mettre tout cela dans sa poche et pr&#233;tendre qu&#8217;on a &#233;crit un livre. &#201;crire, c&#8217;est aller dans l&#8217;ombre. Dans cette nuit dont parlait Duras. Pas la jolie nuit litt&#233;raire, avec lune, cigarette et rideaux qui respirent. L&#8217;autre. La nuit qui pue la peur froide. Celle qui dort sous le lit et nous laisse croire, durant des ann&#233;es, que nous sommes devenus adultes. La nuit sans &#233;toiles, sans morale, sans petite musique pour pr&#233;venir que le passage important va commencer. Celle o&#249; l&#8217;on avance avec une allumette tremp&#233;e, un slip douteux et toute la noblesse d&#8217;un homme qui aimerait bien sauver son &#226;me mais ne retrouve plus le ticket de caisse.</p><p>Pour Mouawad, &#233;crire, c&#8217;est &#234;tre terrifi&#233;. Si l&#8217;on ne ressent pas cette terreur, cela n&#8217;en vaut pas la peine. Cette phrase m&#8217;a ouvert en deux. Parce que je suis terrifi&#233; lorsque j&#8217;&#233;cris. Pas toujours d&#8217;une terreur spectaculaire. Je ne hurle pas nu sur mon bureau en invoquant Kafka, m&#234;me si ce serait une mani&#232;re assez honn&#234;te de commencer la journ&#233;e au travail. Ma terreur est polie. Elle essuie ses chaussures avant d&#8217;entrer. Elle s&#8217;assied &#224; c&#244;t&#233; de moi, se sert dans mon verre, croise les jambes et me regarde ouvrir les portes que j&#8217;avais mur&#233;es. Elle sait ce qu&#8217;il y a derri&#232;re. Elle sait qu&#8217;une phrase peut r&#233;veiller une b&#234;te. Qu&#8217;un mot peut d&#233;terrer une m&#232;re, un amour, un enfant que nous n&#8217;avons pas eu, un p&#232;re incapable de dire je t&#8217;aime autrement qu&#8217;en r&#233;parant une fuite ou en demandant si la voiture roule bien. Elle sait qu&#8217;on ne ressort pas intact d&#8217;une phrase honn&#234;te. Une phrase honn&#234;te est un couteau qui a appris la grammaire.</p><p>Les mots me manquent encore pour raconter ce que j&#8217;ai v&#233;cu. C&#8217;est vexant. Je leur ai confi&#233; ma vie et ces petits b&#226;tards prennent cong&#233; au moment o&#249; j&#8217;ai le plus besoin d&#8217;eux. Ils se pr&#233;sentent en foule pour raconter une cuite, une baise m&#233;diocre ou la saloperie d&#8217;un lundi matin, mais d&#232;s que l&#8217;&#226;me s&#8217;ouvre r&#233;ellement, plus personne. Ils regardent leurs chaussures. Ils ont piscine.</p><p>Je suis sorti du th&#233;&#226;tre hagard, d&#233;vast&#233;, extraordinairement vivant. J&#8217;ai err&#233; dans Namur avec la d&#233;marche d&#8217;un homme qui venait d&#8217;apprendre que Dieu &#233;tait mort mais que son pr&#233;l&#232;vement mensuel, lui, continuerait encore six mois. Les passants ont d&#251; se demander qui &#233;tait ce grand type aux yeux d&#8217;orphelin mal r&#233;veill&#233;. Ils ont probablement pens&#233; &#224; une rupture, une drogue douteuse ou un probl&#232;me intestinal. Les gens manquent souvent d&#8217;ambition devant la douleur des autres.</p><p>Je marchais sans savoir o&#249; poser ce qui venait de m&#8217;arriver. La ville &#233;tait l&#224;, avec ses vitrines, ses pav&#233;s, ses terrasses, ses gens occup&#233;s &#224; vivre dans l&#8217;ignorance magnifique de ma commotion int&#233;rieure. J&#8217;avais envie d&#8217;arr&#234;ter quelqu&#8217;un par les &#233;paules et de lui dire : vous ne comprenez pas, monsieur, il existe en nous un piano bris&#233; et nous passons notre existence &#224; pr&#233;tendre que nous n&#8217;entendons pas sa musique. Mais on ne secoue pas les inconnus pour leur parler de leur gouffre. Cela se fait tr&#232;s peu en Belgique.</p><p>Puis mon coll&#232;gue, avec qui je devais enfiler les bi&#232;res, m&#8217;a &#233;crit qu&#8217;il ne se sentait pas bien et qu&#8217;il annulait sa participation. Au fond, j&#8217;&#233;tais soulag&#233;. Un soulagement minuscule et honteux, mais r&#233;el. J&#8217;avais envie de rentrer. De garder cette secousse intacte. De ne pas verser du bruit dessus. Pourtant, je suis tout de m&#234;me mont&#233; vers la Citadelle, par fid&#233;lit&#233; &#224; l&#8217;homme que j&#8217;&#233;tais avant d&#8217;entrer dans ce th&#233;&#226;tre : celui qui voulait boire, rire, dire des conneries, se m&#234;ler aux autres et rentrer plus tard avec son honneur oubli&#233; quelque part entre deux gobelets en plastique.</p><p>Je suis arriv&#233; devant la soir&#233;e. Il y avait les lumi&#232;res. La musique. Les bi&#232;res. Les corps. Les rires qui fendaient l&#8217;air avec l&#8217;insolence des gens momentan&#233;ment &#233;pargn&#233;s par eux-m&#234;mes. Je savais que j&#8217;allais croiser des connaissances. Qu&#8217;on me demanderait si &#231;a allait. Que je r&#233;pondrais oui parce que toute la civilisation repose sur ce mensonge prononc&#233; avec un sourire.</p><p>Je ne me sentais pas sup&#233;rieur &#224; eux. Surtout pas. Je les enviais. J&#8217;enviais leur l&#233;g&#232;ret&#233;, cette gr&#226;ce insens&#233;e qui leur permettait de tenir un verre sans y contempler le naufrage de l&#8217;humanit&#233;. J&#8217;enviais leurs rires, leurs &#233;paules d&#233;tendues, leurs conversations peut-&#234;tre idiotes et donc absolument n&#233;cessaires. J&#8217;enviais leur capacit&#233; &#224; habiter le pr&#233;sent sans imm&#233;diatement lui ouvrir le ventre pour voir quel cadavre il avait aval&#233;. C&#8217;&#233;tait cette l&#233;g&#232;ret&#233; que j&#8217;&#233;tais venu chercher. Je voulais boire quelques bi&#232;res. Rire. Redevenir un mammif&#232;re convenable. Poser ma conscience au vestiaire. Laisser mon &#226;me se d&#233;brouiller toute seule durant deux heures, cette grande assist&#233;e.</p><p>Mais les mots de Wajdi Mouawad m&#8217;avaient colonis&#233;. Ils fumaient dans mon cr&#226;ne. Ils dormaient dans mes poumons. Ils grattaient derri&#232;re mes yeux. Ils pissaient contre les murs de ma raison. Je sentais ma nuit remuer en moi, immense et humide, avec ses dents de nouveau-n&#233; et sa faim de fin du monde. J&#8217;&#233;tais terrifi&#233;. Donc vivant, probablement. Mais terrifi&#233;. Je ne me voyais pas entrer dans cette f&#234;te et expliquer cela. Je ne me voyais pas dire : bonsoir, excusez mon visage, je viens de comprendre que j&#8217;&#233;cris pour rentrer dans une maison incendi&#233;e, retrouver une langue morte et jouer quelques notes avec les os de mes doigts sur un piano fracass&#233; au fond de mon enfance. &#199;a aurait l&#233;g&#232;rement plomb&#233; l&#8217;ap&#233;ro.</p><p>Alors j&#8217;ai rebrouss&#233; chemin. J&#8217;ai tourn&#233; le dos aux lumi&#232;res, aux rires, aux bi&#232;res que je devais boire et &#224; l&#8217;homme l&#233;ger que j&#8217;avais pr&#233;vu d&#8217;&#234;tre. Je suis redescendu vers la ville avec ma nuit sur le dos. Elle &#233;tait lourde. Elle respirait dans ma nuque. Elle avait les bras autour de mon cou, avec cette tendresse inqui&#233;tante des choses qui pourraient aussi bien nous embrasser que nous &#233;trangler. Je suis rentr&#233; chez moi. J&#8217;ai ouvert l&#8217;ordinateur. J&#8217;ai pos&#233; mes doigts sur le piano bris&#233;. Et maintenant j&#8217;&#233;cris. J&#8217;&#233;cris parce qu&#8217;il arrive que rentrer chez soi ne suffise pas. Il faut encore fracturer la porte de l&#8217;int&#233;rieur. Descendre dans la cave. Retrouver l&#8217;enfant que nous avons laiss&#233; l&#224; avec ses morts, ses questions et son petit c&#339;ur battant dans un bocal de formol. S&#8217;asseoir pr&#232;s de lui. Ne pas lui promettre que tout ira bien. Il sait d&#233;j&#224; que c&#8217;est faux et il nous en voudrait de le prendre pour un con. Seulement rester. &#201;couter la nuit m&#226;cher nos os. Puis chercher, dans tout ce noir, la touche qui r&#233;pond encore. Et frapper. Frapper jusqu&#8217;&#224; ce qu&#8217;une note jaillisse du d&#233;sastre. Une note sale. Une note boiteuse. Une note couverte de sang, de bi&#232;re, de larmes et de cette foutue poussi&#232;re dont sont faits les souvenirs. Une note assez vivante pour r&#233;veiller les morts. Ou assez belle pour qu&#8217;ils nous pardonnent de les avoir surv&#233;cus.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!YAZv!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F3fba61ed-9e7c-466b-9c85-922035632ba8_4032x3024.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!YAZv!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F3fba61ed-9e7c-466b-9c85-922035632ba8_4032x3024.jpeg 424w, /__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!YAZv!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_848, 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C&#8217;est ainsi que les cr&#233;tins nomment les femmes qui ont rong&#233; leur laisse. Il leur faut un mot qui crache pour d&#233;signer celles qu&#8217;ils ne peuvent pas tenir. &#171; Allumeuse &#187;, &#231;a rassure le tribunal des bites tristes : si elle est libre, ce n&#8217;est pas qu&#8217;elle s&#8217;appartient, c&#8217;est forc&#233;ment pour les exciter, eux, ces soleils persuad&#233;s que chaque plan&#232;te tourne autour de leur braguette.</p><p>Elle se fout &#224; poil si elle veut. Ou presque. Ou pas du tout. Son corps n&#8217;est ni un scrutin public ni le buffet froid d&#8217;un mariage o&#249; chacun planterait sa fourchette. Une robe courte ne promet rien. Un t&#233;ton sous un tissu n&#8217;est pas une d&#233;claration de guerre. Un sourire n&#8217;est pas un acompte sur sa culotte. Il faudrait inscrire &#231;a entre Libert&#233; et Fraternit&#233;, puisqu&#8217;on a &#233;gar&#233; le reste.</p><p>Elle ne vit pas pour le regard pos&#233; sur elle. Elle vit malgr&#233; lui. Nuance immense, mais trop vaste pour les cerveaux meubl&#233;s d&#8217;un tabouret. Si elle danse, ce n&#8217;est pas pour r&#233;veiller les morts qui bavent au comptoir : elle a du feu dans les jambes, des enterrements dans la poitrine et refuse de pr&#233;senter ses excuses aux fossoyeurs.</p><p>Car elle a ses nuits de chien, son enfance recousue au fil barbel&#233;, les amours qui ont piss&#233; sur ses r&#234;ves, les matins o&#249; son visage lui semblait appartenir &#224; une inconnue noy&#233;e. Elle porte des cimeti&#232;res sous son parfum et danse dessus avec des talons. Non pour s&#233;duire la mort. Pour lui niquer sa soir&#233;e.</p><p>Elle fonce, d&#233;sire, se trompe, change d&#8217;avis. Elle br&#251;le parfois ceux qui avaient confondu chaleur humaine et titre de propri&#233;t&#233;. Tant pis pour les propri&#233;taires. Le d&#233;sir n&#8217;est pas une dette. La libert&#233; n&#8217;est pas le service apr&#232;s-vente de la testost&#233;rone.</p><p>Une allumeuse, c&#8217;est une femme qui refuse de vivre en veilleuse afin que les ti&#232;des se sentent moins morts. Elle n&#8217;entre pas dans la norme : elle lui vole son essence, craque une allumette et danse devant l&#8217;incendie avec la beaut&#233; insolente de celles qui savent que tout finit en cendres.</p><p>Moi, je les aime pour &#231;a. Elles n&#8217;allument pas les hommes. Elles &#233;clairent la sortie de la cage. Et si certains br&#251;lent en les regardant, qu&#8217;ils cessent d&#8217;accuser le feu d&#8217;avoir b&#226;ti leur virilit&#233; en papier.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!7yPr!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F1d70a1e3-57dc-47b7-9fde-9814edbf26de_738x1053.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!7yPr!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F1d70a1e3-57dc-47b7-9fde-9814edbf26de_738x1053.jpeg 424w, 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je m&#8217;&#233;merveille encore.]]></description><link>https://sebastianblysk.substack.com/p/la-fascination-et-les-nouilles-au</link><guid isPermaLink="false">https://sebastianblysk.substack.com/p/la-fascination-et-les-nouilles-au</guid><dc:creator><![CDATA[Sebastian Blysk]]></dc:creator><pubDate>Wed, 26 Aug 2026 19:29:43 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!6pBh!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fcf426c8a-b918-48d6-a771-72d753f05dcf_542x360.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>J&#8217;ai gard&#233; une saloperie d&#8217;enfance dans la poitrine : je m&#8217;&#233;merveille encore. Ce n&#8217;est m&#234;me pas du courage. Le courage suppose une d&#233;cision, une m&#226;choire serr&#233;e, des trompettes et des types qui meurent tr&#232;s proprement sous un drapeau. Moi, je n&#8217;ai rien d&#233;cid&#233;. Je suis rest&#233; trou&#233;. Le monde entre par l&#224; lorsqu&#8217;il lui arrive, entre deux massacres, de produire un peu de beaut&#233;. Namur, par exemple. J&#8217;ai vu mille fois la Meuse tra&#238;ner sa vieille carcasse d&#8217;eau sous le ciel. Mille fois la Sambre venir se jeter dans ses bras avec son pass&#233; d&#8217;ouvri&#232;re fatigu&#233;e. Mille fois la Citadelle regarder nos existences minuscules depuis son balcon de cailloux, imp&#233;ratrice veuve d&#8217;un royaume o&#249; chacun finit par crever dans un appartement trop cher. Je connais les ponts, les fa&#231;ades, les lumi&#232;res du soir pos&#233;es sur le fleuve, toute cette quincaillerie magnifique. Et pourtant &#231;a me reprend. Le m&#234;me saisissement. Une main invisible m&#8217;attrape l&#8217;&#226;me par le col et me souffle : regarde, pauvre con, tout n&#8217;est pas encore foutu. Alors je regarde. Et durant quelques secondes je pardonne presque &#224; Dieu, malgr&#233; son inexistence et son &#233;pouvantable bilan de gestion.</p><p>L&#8217;&#233;merveillement m&#8217;arrive facilement. Je dois avoir une faiblesse immunitaire. Un rayon de soleil sur une vitre, un vieux couple qui se tient encore la main apr&#232;s quarante ans de vaisselle et de rancune, une phrase dans un livre, un chien qui attend son ma&#238;tre devant une boulangerie : tout peut me retourner. Je vis avec le c&#339;ur mal viss&#233;. Il tombe souvent.</p><p>La fascination, elle, est plus rare. La fascination, c&#8217;est l&#8217;&#233;merveillement lorsqu&#8217;il devient malade. Lorsqu&#8217;il ne veut plus gu&#233;rir. &#199;a vous entre dans le cr&#226;ne, &#231;a pose ses valises entre deux souvenirs honteux, &#231;a boit dans votre verre, &#231;a pisse dans vos r&#234;ves et &#231;a refuse de payer le loyer. Vous croyez admirer quelque chose ; en r&#233;alit&#233;, cette chose a commenc&#233; &#224; vous d&#233;vorer. Je suis fascin&#233; par Gary. Par Camus. Par certains morts qui continuent d&#8217;&#233;crire mieux que moi sans m&#234;me sortir de leur tombe. C&#8217;est humiliant, un grand &#233;crivain. On se l&#232;ve t&#244;t, on boit du caf&#233;, on souffre &#233;norm&#233;ment pour la publicit&#233;, on trouve enfin une phrase dont on est fier, puis on ouvre <em>Clair de femme</em> ou <em>La Chute</em> et l&#8217;on comprend que le cadavre a encore gagn&#233;. Les morts ont cet avantage d&#233;loyal : ils ont fini leur &#339;uvre. Nous, nous continuons surtout nos brouillons. Je suis fascin&#233; par le talent que je n&#8217;ai pas. Par les &#234;tres qui semblent avoir re&#231;u, au milieu de la distribution g&#233;n&#233;rale des emmerdes, une lumi&#232;re suppl&#233;mentaire. Une lampe clandestine sous la peau.</p><p>Depuis quelques semaines, cette lumi&#232;re porte le visage d&#8217;une femme. Elle est d&#8217;une beaut&#233; &#224; vous faire perdre la foi, puis &#224; vous la rendre, puis &#224; vous donner envie d&#8217;&#233;trangler le dieu qui aurait gard&#233; pour lui le mode d&#8217;emploi. Une beaut&#233; scandaleuse. Pas jolie. Pas charmante. Pas cette petite beaut&#233; sociale qu&#8217;on complimente avant de retourner consulter ses mails. Non. Une beaut&#233; qui vous fait rater une marche dans votre propre cerveau. Quelque chose de presque mal &#233;lev&#233;. Elle arrive dans votre regard sans essuyer ses pieds et laisse partout de la boue, de l&#8217;or, des m&#233;gots, des p&#233;tales br&#251;l&#233;s.</p><p>Il existe quantit&#233; de femmes tr&#232;s belles. On les regarde. Elles passent. Le cerveau les range dans son bordel, entre une publicit&#233; pour du parfum et le souvenir d&#8217;un &#233;t&#233; o&#249; l&#8217;on croyait que la vie allait forc&#233;ment nous arriver. Puis elles disparaissent. La beaut&#233; seule est parfois un &#233;v&#233;nement sans lendemain : un feu d&#8217;artifice au-dessus d&#8217;un parking.</p><p>Elle, elle demeure. Parce qu&#8217;elle lit. Parce qu&#8217;elle &#233;crit. Parce que derri&#232;re son visage, il y a des pi&#232;ces, des caves, des fen&#234;tres, des couloirs qui ne donnent sur aucune carte. Parce que sa beaut&#233; n&#8217;est pas un terminus. C&#8217;est une entr&#233;e. Une bouche de m&#233;tro ouverte sur une ville inconnue o&#249; m&#234;me les rats doivent avoir lu Dosto&#239;evski. Vous lui retirez les livres, ses phrases, sa fa&#231;on de penser, et je reconna&#238;trai encore qu&#8217;elle est magnifique. Je ne suis pas aveugle ; je suis seulement condamn&#233; &#224; voir. Elle m&#8217;&#233;merveillerait. &#201;videmment. Mais la fascination, elle, perdrait son venin. Ce qui m&#8217;&#233;crase n&#8217;est pas seulement son visage ni son corps. C&#8217;est qu&#8217;il y a quelqu&#8217;un derri&#232;re. Un monde derri&#232;re le miracle. Et que ce monde pourrait &#234;tre plus vaste encore que ce que le miracle laisse supposer.</p><p>Tout &#224; l&#8217;heure, elle a publi&#233; une photographie devant son miroir. Elle &#233;tait nue. Enfin presque. Elle tenait contre elle un tee-shirt qu&#8217;elle ne portait pas. Le pauvre v&#234;tement avait re&#231;u la mission impossible de prot&#233;ger ce qui devait l&#8217;&#234;tre, petit fonctionnaire du textile envoy&#233; seul face &#224; une &#233;meute. Il cachait ses seins, une partie de son ventre, le secret r&#233;glementaire. Mais un morceau de ses fesses s&#8217;&#233;chappait sur le c&#244;t&#233;. Une parcelle. Quelques centim&#232;tres de peau. Suffisamment pour d&#233;clarer l&#8217;&#233;tat d&#8217;urgence dans tout mon syst&#232;me nerveux. Moi, &#224; cet instant pr&#233;cis, je venais de terminer un plat de nouilles au poulet. Il faut insister sur ce d&#233;tail parce que la vie poss&#232;de un sens prodigieux du ridicule. On voudrait que le d&#233;sir arrive au bord d&#8217;une mer noire, sous la lune, avec des violons &#233;ventr&#233;s et des chevaux &#233;cumants. Non. Il vous tombe dessus entre une assiette grasse, un fond de sauce et deux morceaux d&#8217;oignon coll&#233;s &#224; la fourchette. L&#8217;&#233;rotisme est un dieu grec qui a fini serveur dans un snack.</p><p>Je venais donc de manger. Et me voil&#224; affam&#233;. Une autre faim. Plus ancienne. Plus b&#234;te. Celle qui ne conna&#238;t ni la sati&#233;t&#233; ni la grammaire. J&#8217;ai regard&#233; ce bout de fesse, ce tee-shirt tenu devant elle, et toute la civilisation a recul&#233; de quarante mille ans dans ma t&#234;te. Les biblioth&#232;ques ont br&#251;l&#233;. Les philosophes ont saut&#233; par les fen&#234;tres. La morale a demand&#233; un cong&#233; maladie. J&#8217;ai eu envie de lui retirer ce tee-shirt des mains. Pas avec la d&#233;licatesse d&#8217;un prince. Les princes sont des obs&#233;d&#233;s qui poss&#232;dent un ch&#226;teau et des attach&#233;s de presse. J&#8217;ai eu envie de d&#233;couvrir ses seins, de les prendre dans mes mains, d&#8217;y poser ma bouche, de les l&#233;cher lentement pendant que mes doigts s&#8217;enfonceraient dans ses fesses. J&#8217;ai eu envie de cette peau avec une brutalit&#233; de naufrag&#233;, cette urgence animale qui vous rappelle qu&#8217;on peut lire Albert Cohen, r&#233;fl&#233;chir &#224; la condition humaine, d&#233;fendre la dignit&#233; des peuples et vouloir malgr&#233; tout enfouir son visage entre les cuisses d&#8217;une femme. L&#8217;&#234;tre humain, ce chef-d&#8217;&#339;uvre. Deux mille ans de philosophie pour finir &#224; bander devant un tee-shirt.</p><p>Je ne vais pas mentir afin de para&#238;tre plus noble. La noblesse est souvent une saloperie bien repass&#233;e. Son corps me rend obsc&#232;ne. Il r&#233;veille en moi la b&#234;te mal &#233;lev&#233;e qui dormait sous une couverture de litt&#233;rature, le vieux chien affam&#233; qui pr&#233;tendait s&#8217;int&#233;resser uniquement &#224; l&#8217;&#226;me parce qu&#8217;il avait peur qu&#8217;on le voie baver.</p><p>Mais ce n&#8217;est pas toute l&#8217;histoire. Car cette femme capable, avec une seule photographie, de foutre le feu &#224; mon sang pourrait, l&#8217;instant suivant, me parler d&#8217;Orwell. Elle me dirait pourquoi il est immense. Quels livres lire d&#8217;abord. Lesquels relire ensuite. Elle parlerait de ses obsessions, de la surveillance, du pouvoir, de la langue qu&#8217;on &#233;trangle pour mieux &#233;trangler les hommes. Elle ouvrirait un ouvrage et m&#8217;en lirait peut-&#234;tre un passage avec cette voix qui rappelle parfois celle de Monica Bellucci, cette voix un peu grave, chaude sans faire d&#8217;efforts, travers&#233;e d&#8217;un accent venu du Sud, une voix qui pourrait lire le mode d&#8217;emploi d&#8217;un lave-vaisselle et donner envie de mourir en Sicile. Et moi, bien entendu, j&#8217;&#233;couterais Orwell en pensant encore &#224; ses fesses. Voil&#224; l&#8217;homme dans toute sa splendeur m&#233;taphysique : une moiti&#233; d&#8217;&#226;me qui s&#8217;inqui&#232;te du totalitarisme, une moiti&#233; de bite qui r&#233;clame la dictature de la chair. <em>1984</em> dans une main, le d&#233;sir dans l&#8217;autre. Big Brother is watching you bander. Il faut bien rire. Sinon nous serions oblig&#233;s d&#8217;admettre que nous sommes tragiques jusque dans nos cale&#231;ons.</p><p>Elle parlerait ensuite du <em>Parrain</em>, des films qu&#8217;elle a vus, de ceux qu&#8217;elle voudrait voir. Elle &#233;voquerait une sc&#232;ne, un regard, un silence, et sa pens&#233;e avancerait sous les mots, souterraine, animale, plus vivante que toutes les phrases correctement assises qu&#8217;on lit partout. Elle &#233;crirait l&#224;-dessus. Sur les livres. Sur le cin&#233;ma. Sur les chemins qu&#8217;elle emprunte. Sur un paysage, une lumi&#232;re, une journ&#233;e presque vide. Avec des mots simples, oui, mais dispos&#233;s de telle fa&#231;on qu&#8217;ils cesseraient d&#8217;&#234;tre simples. Ils auraient soudain des dents. Du sang sous les ongles. Une enfance. Une tombe.</p><p>Certaines personnes emploient des mots rares pour ne rien dire. Elle prend des mots que tout le monde conna&#238;t et leur fait avouer ce qu&#8217;ils cachaient.</p><p>Son corps est sa pens&#233;e silencieuse. Une pens&#233;e br&#251;lante, sans ponctuation, qui n&#8217;a besoin d&#8217;aucun alphabet pour ravager une pi&#232;ce. Pourtant, derri&#232;re cette chair qui me donne envie de redevenir une catastrophe, il y a sa voix, son intelligence, ses livres, sa mani&#232;re de choisir un film, de regarder un chemin, peut-&#234;tre de s&#8217;arr&#234;ter devant une chose que personne d&#8217;autre n&#8217;aurait remarqu&#233;e. Il y a tout ce que je vois. Tout ce que j&#8217;invente. Tout ce qui m&#8217;&#233;chappera.</p><p>Je ne vous parle pas d&#8217;amour. L&#8217;amour est d&#233;j&#224; suffisamment occup&#233; &#224; justifier les mariages rat&#233;s, les messages envoy&#233;s &#224; trois heures du matin et les assassinats commis au nom de sentiments &#233;ternels. Laissons-le cuver dans un coin.</p><p>Je ne connais pas cette femme. Ou si peu qu&#8217;il serait grotesque de pr&#233;tendre le contraire. Je la devine. Et deviner quelqu&#8217;un, c&#8217;est souvent fabriquer un faux passeport &#224; ses propres r&#234;ves. Je lui pr&#234;te peut-&#234;tre des gouffres qui sont les miens. J&#8217;allume dans sa maison des pi&#232;ces qui n&#8217;existent pas. Je dessine des jardins derri&#232;re des murs dont je n&#8217;ai aper&#231;u qu&#8217;une fissure. Je me trompe s&#251;rement. Nous nous trompons toujours sur les &#234;tres qui nous bouleversent. C&#8217;est m&#234;me pour cela qu&#8217;ils nous bouleversent : nous versons en eux tout ce qui d&#233;borde de nous, puis nous admirons leur profondeur.</p><p>Mais je ne parle pas d&#8217;amour. Je parle d&#8217;une fascination. D&#8217;une merveille devenue fi&#232;vre. D&#8217;un &#233;merveillement qui aurait dormi dans un caniveau, bu toute la nuit, perdu une chaussure et vu Dieu vomir derri&#232;re une &#233;glise. Quelque chose d&#8217;un peu fou. D&#8217;un peu honteux. Peut-&#234;tre malaisant. Tant mieux. Les sentiments parfaitement convenables ont toujours ressembl&#233; &#224; des salles d&#8217;attente. Elle me fascine sans rien me devoir. Ni son corps. Ni une rencontre. Ni un message. Ni la suite de la photographie. Ni m&#234;me cette version d&#8217;elle que j&#8217;ai construite avec trois phrases, quelques livres, une voix, des films et un morceau de fesse aper&#231;u dans un miroir.</p><p>Le d&#233;sir ne donne aucun droit. Il ne transforme pas une femme en territoire disponible sous pr&#233;texte qu&#8217;un homme a trouv&#233; de jolies phrases pour d&#233;crire sa faim. La po&#233;sie a trop souvent servi de chloroforme aux pr&#233;dateurs. On &#233;crit &#171; muse &#187; lorsque l&#8217;on veut parfois dire &#171; possession &#187;. On construit un pi&#233;destal, puis on installe une trappe dessous. Je ne veux pas de cette trappe. Je veux pouvoir dire qu&#8217;elle m&#8217;excite follement sans pr&#233;tendre qu&#8217;elle m&#8217;appartient. Que j&#8217;aimerais mordre sa peau sans croire qu&#8217;elle me la doit. Que son cul peut mettre mon &#226;me &#224; genoux tout en sachant qu&#8217;elle n&#8217;est pas n&#233;e pour satisfaire la petite trag&#233;die de mon pantalon.</p><p>Je sais combien cela para&#238;t suspect. Un homme fascin&#233; par une femme, et aussit&#244;t le tribunal populaire se r&#233;unit : il veut se la faire, voil&#224; tout. Il parfume sa queue avec de la litt&#233;rature. Il met Gary, Camus et Orwell autour de son d&#233;sir pour donner &#224; sa bite l&#8217;apparence d&#8217;un salon intellectuel. Et parfois, c&#8217;est vrai. Souvent m&#234;me. Des hommes b&#226;tissent des cath&#233;drales de compliments uniquement pour trouver l&#8217;entr&#233;e d&#8217;une culotte. Ils parlent d&#8217;&#226;me avec la langue d&#233;j&#224; dehors. Ils jurent qu&#8217;une femme est un univers, mais cessent de s&#8217;int&#233;resser &#224; l&#8217;astronomie d&#232;s qu&#8217;elle refuse d&#8217;ouvrir les cuisses.</p><p>Je ne pr&#233;tendrai pas &#234;tre un saint. L&#8217;aur&#233;ole me donnerait l&#8217;air d&#8217;une ampoule mal viss&#233;e. J&#8217;ai d&#233;sir&#233; sans aimer. Regard&#233; sans voir. Fantasm&#233; des femmes jusqu&#8217;&#224; les faire dispara&#238;tre derri&#232;re ce que j&#8217;attendais d&#8217;elles. J&#8217;ai parfois appel&#233; passion ce qui n&#8217;&#233;tait qu&#8217;une solitude avec une &#233;rection. Nous avons tous nos heures de bassesse ; certains hommes ont simplement d&#233;cid&#233; d&#8217;y &#233;lire domicile et d&#8217;appeler &#231;a la virilit&#233;.</p><p>Mais cette femme me fascine autrement. Oui, son corps m&#8217;affame. Oui, j&#8217;imagine mes mains sur ses fesses, ma bouche sur ses seins, son tee-shirt tomb&#233; au sol avec le reste de mes bonnes mani&#232;res. Oui, je suis fait de chair, de boue, de livres mal dig&#233;r&#233;s, de pulsions qui sentent la cave et d&#8217;un c&#339;ur assez ridicule pour continuer &#224; chercher des &#233;toiles au fond des caniveaux. Mais apr&#232;s le d&#233;sir, elle demeure. C&#8217;est cela qui change tout. Lorsque la fi&#232;vre baisse, il reste ses lectures. Ses phrases. Sa voix. Ses films. Ses chemins. La fa&#231;on qu&#8217;elle semble avoir d&#8217;habiter le monde sans en accepter les meubles tels qu&#8217;on les lui a livr&#233;s. Il reste le pressentiment d&#8217;un territoire immense dont je n&#8217;aper&#231;ois que quelques fen&#234;tres &#233;clair&#233;es.</p><p>Elle est un univers et j&#8217;ignore o&#249; il s&#8217;arr&#234;te. Peut-&#234;tre ne s&#8217;arr&#234;te-t-il nulle part. Peut-&#234;tre s&#8217;arr&#234;te-t-il exactement l&#224; o&#249; commence mon imagination. Je ne le saurai sans doute jamais, et cette ignorance contient une m&#233;lancolie immense. On croise parfois des &#234;tres dont on comprend qu&#8217;on ne conna&#238;tra qu&#8217;une poign&#233;e de lumi&#232;re. Ils passent loin de nous, magnifiques et indiff&#233;rents, avec leurs continents, leurs guerres, leurs &#233;t&#233;s, leurs morts, leurs chambres secr&#232;tes. Nous restons sur le quai avec nos mains vides, notre d&#233;sir plein, et cette sensation atroce d&#8217;avoir aper&#231;u un pays o&#249; nous ne vivrons pas.</p><p>Elle ne sait probablement rien du bordel qu&#8217;elle provoque en moi. C&#8217;est peut-&#234;tre mieux. Elle continue de lire, d&#8217;&#233;crire, de regarder des films, de parcourir ses chemins, de tenir parfois un tee-shirt devant son corps nu. Elle continue d&#8217;exister sans demander la permission &#224; ma fascination. Et moi, je reste l&#224;. Un peu &#233;crivain, beaucoup idiot. La bouche pleine de nouilles froides et le c&#339;ur rempli de constellations. &#201;merveill&#233; par son cul, boulevers&#233; par son esprit, humili&#233; par tout ce que je ne saurai jamais d&#8217;elle. Car la fascination, au fond, c&#8217;est peut-&#234;tre cela : d&#233;sirer embrasser un univers entier et comprendre qu&#8217;on mourra probablement sur son trottoir, le nez lev&#233; vers ses &#233;toiles</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!6pBh!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fcf426c8a-b918-48d6-a771-72d753f05dcf_542x360.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!6pBh!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, 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drap glissa le long de son corps avec la lenteur d&#8217;un condamn&#233; qui comprend enfin pourquoi il va mourir. Ses seins fermes, pleins, insolents, me regardaient droit dans les yeux. Enfin, je crois. Peut-&#234;tre &#233;taient-ce plut&#244;t mes yeux qui leur avaient saut&#233; dessus, ces deux cl&#233;bards sans &#233;ducation ayant flair&#233; Dieu dans une boucherie.</p><p>Elle parlait d&#233;j&#224; de la journ&#233;e. Une exposition, un caf&#233;, quelques courses, le d&#233;jeuner quelque part. Elle aurait pu proposer une visite guid&#233;e des &#233;gouts ou un suicide collectif sur une aire d&#8217;autoroute, j&#8217;aurais r&#233;pondu oui. J&#8217;&#233;tais pr&#234;t &#224; la suivre partout avec cette dignit&#233; particuli&#232;re des hommes amoureux : celle d&#8217;un caniche sous acide persuad&#233; d&#8217;&#234;tre Ulysse.</p><p>Je hochais la t&#234;te au hasard, tr&#232;s s&#233;rieux, le cerveau compl&#232;tement en panne et la bite encore pleine de souvenirs. Toute mon intelligence avait coul&#233; quelque part entre son ventre et ses cuisses. Il ne me restait qu&#8217;un sourire d&#8217;idiot, ce qui, pour &#234;tre honn&#234;te, ne changeait pas &#233;norm&#233;ment de mes journ&#233;es ordinaires.</p><p>Elle finit par remarquer mon absence.</p><p>&#8212; Arr&#234;te de me regarder de cette mani&#232;re.</p><p>Elle souriait en disant cela. Un sourire &#224; faire tomber les saints de leurs vitraux, &#224; rendre la vue aux aveugles pour qu&#8217;ils puissent aussit&#244;t la reperdre en la voyant.</p><p>&#8212; Je ne suis pas aussi belle que tu le dis.</p><p>Cette phrase me terrifia. Elle prouvait que m&#234;me les miracles souffrent d&#8217;un probl&#232;me d&#8217;estime de soi. Certains doutent de Dieu, d&#8217;autres du r&#233;chauffement climatique ; elle doutait de sa beaut&#233;. L&#8217;humanit&#233; &#233;tait foutue et, visiblement, elle comptait le rester.</p><p>Je ne d&#233;tournai pas les yeux. J&#8217;aurais d&#251;, par politesse, par pudeur, par respect pour les principes &#233;l&#233;gants qu&#8217;on invente afin de ne pas avouer qu&#8217;on est un animal avec un compte en banque. Mais j&#8217;&#233;tais trop amoureux, trop &#233;bloui, trop con surtout. La connerie, lorsqu&#8217;elle est amoureuse, prend parfois des airs de mystique.</p><p>Mon regard descendait le long de son ventre, longeait ses hanches, s&#8217;attardait sur son cul, cette insurrection ronde contre la tristesse du monde. Puis il revenait entre ses cuisses. Son sexe &#233;tait encore humide de notre nuit, ou bien je l&#8217;inventais pour avoir une raison suppl&#233;mentaire de perdre la t&#234;te. Ma bouche gardait le sel chaud de sa chatte. Ce go&#251;t obsc&#232;ne et tendre vivait encore dans ma salive, petite preuve gluante que le paradis existait et qu&#8217;il avait tr&#232;s mauvaise r&#233;putation.</p><p>J&#8217;&#233;tais l&#224;, nu moi aussi, le sexe fatigu&#233;, les cheveux en r&#233;volution, la gueule froiss&#233;e par le sommeil, avec mon c&#339;ur ridiculement propre au milieu de toute cette salet&#233; magnifique. On pr&#233;tend que le d&#233;sir salit. C&#8217;est faux. Le d&#233;sir lave. Ce qui salit, c&#8217;est le reste : les mensonges polis, les matins sans amour, les boulots o&#249; l&#8217;on cr&#232;ve debout, les dimanches soir, les banques, les adieux prononc&#233;s calmement, les gens qui disent &#171; prends soin de toi &#187; juste avant de vous abandonner au bord de votre propre carcasse.</p><p>Son corps, lui, ne mentait pas. Il disait la chaleur, la faim, le sang sous la peau, l&#8217;envie de mordre la vie avant qu&#8217;elle ne nous bouffe les doigts. Il disait que nous &#233;tions deux pauvres mammif&#232;res promis au cimeti&#232;re, mais que, pour quelques heures encore, nous pouvions nous l&#233;cher, rire et foutre la mort dehors en lui claquant la porte sur les phalanges.</p><p>Puis elle souriait. Alors les cercueils suspendaient leur travail. Les guerres se taisaient deux secondes, les vieillards rajeunissaient dans leurs photographies, les enfants morts ouvraient les yeux quelque part derri&#232;re les &#233;toiles et Dieu, ce vieux comptable d&#233;pressif, cessait enfin de compter nos fautes. L&#8217;univers entier se souvenait qu&#8217;il avait &#233;t&#233; cr&#233;&#233; pour autre chose que fabriquer des tombes, des loyers et des types seuls devant leur frigo.</p><p>La lumi&#232;re entrait dans la chambre uniquement pour ramper sur sa peau. Elle glissait sur ses seins, son ventre, ses cuisses, avec l&#8217;ind&#233;cence d&#8217;une main qui aurait obtenu tous les droits. Et cette lumi&#232;re d&#233;cr&#233;tait, sans tribunal ni possibilit&#233; d&#8217;appel, que la plus belle femme du monde &#233;tait brune, qu&#8217;elle avait les yeux noisette, le cul sublime et la folie de croire qu&#8217;elle n&#8217;&#233;tait pas si belle.</p><p>Mon c&#339;ur, cette vieille viande peureuse qui avait pourtant pris tant de coups, levait la t&#234;te dans ma poitrine. Il votait oui &#224; la vie. Un oui immense, grotesque, presque vulgaire. Un oui d&#8217;ivrogne devant l&#8217;aube. M&#234;me mes morts levaient la main. M&#234;me les morceaux pourris de mon enfance. M&#234;me le petit gar&#231;on en moi, celui qui s&#8217;attendait toujours &#224; ce que les portes claquent, consentait enfin &#224; rester dans la pi&#232;ce.</p><p>J&#8217;aurais voulu lui expliquer tout cela, mais les grandes d&#233;clarations deviennent vite des prospectus publicitaires dans la bouche des hommes nus. Alors je me taisais. Je la regardais. Je faisais de mon mieux avec mes pauvres yeux, puisqu&#8217;on ne nous donne rien d&#8217;autre pour contempler ce qui va nous manquer toute notre vie.</p><p>Artiste, je n&#8217;aurais jamais su cr&#233;er une telle merveille. Aucun peintre n&#8217;aurait trouv&#233; la couleur exacte de sa peau au r&#233;veil. Aucun sculpteur n&#8217;aurait os&#233; donner &#224; la pierre ce cul-l&#224; de peur que le marbre se mette &#224; bander. Aucun po&#232;te n&#8217;aurait pu saisir son sourire sans l&#8217;ab&#238;mer avec ses m&#233;taphores de petit commer&#231;ant du sublime.</p><p>D&#8217;ailleurs, elle n&#8217;&#233;tait pas une &#339;uvre d&#8217;art. Une &#339;uvre d&#8217;art reste sagement accroch&#233;e &#224; son mur, ne jure pas en cherchant sa culotte, n&#8217;a pas froid aux pieds, ne r&#233;clame pas de caf&#233;, ne doute pas de sa beaut&#233; et ne vous demande pas si vous avez pens&#233; &#224; r&#233;server le restaurant. Elle valait mieux que tous les mus&#233;es : elle vivait. Elle respirait. Elle mouillait. Elle riait. Elle laissait des cheveux dans le lavabo et du d&#233;sir jusque dans mes os.</p><p>Elle &#233;tait elle. Et c&#8217;&#233;tait d&#233;j&#224; beaucoup trop beau pour durer. Je ne le savais pas encore. &#192; cet instant, j&#8217;&#233;tais assez na&#239;f pour croire que le bonheur venait enfin de trouver mon adresse. Je ne comprenais pas qu&#8217;il n&#8217;&#233;tait qu&#8217;un huissier bien habill&#233;, venu dresser l&#8217;inventaire pr&#233;cis de tout ce qu&#8217;il reprendrait plus tard.</p><p>Aujourd&#8217;hui encore, lorsque je ferme les yeux, elle sort de ce lit. Toujours nue. Toujours brune. Toujours vivante dans cette chambre qui n&#8217;existe plus. La m&#233;moire est une vieille maquerelle : elle vous remet entre les bras ce que vous avez perdu, vous laisse l&#8217;embrasser, puis vous pr&#233;sente l&#8217;addition. Alors j&#8217;&#233;cris. Je ramasse son corps dans les d&#233;combres. Je recouds sa lumi&#232;re avec des phrases. Je mets une robe de soir&#233;e au cadavre du bonheur et je l&#8217;invite une derni&#232;re fois &#224; danser.</p><p>Mais les mots arrivent apr&#232;s le massacre. Ils essuient le sang, replacent les meubles, ouvrent les fen&#234;tres et pr&#233;tendent que personne n&#8217;est mort. C&#8217;est leur mani&#232;re &#224; eux d&#8217;&#234;tre courageux. Ou l&#226;ches. Je ne sais plus. Je sais seulement qu&#8217;elle souriait, que mon c&#339;ur disait oui et que la vie, cette immense saloperie, avait alors son visage</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!BJ1z!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fa8d6a4e3-1009-4154-b689-a53f174d930e_650x998.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!BJ1z!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fa8d6a4e3-1009-4154-b689-a53f174d930e_650x998.jpeg 424w, /__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!BJ1z!, 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Une brune le vendredi, une blonde le samedi, une rousse pour le dimanche et, le lundi matin, l&#8217;air satisfait du grand fauve revenu de la chasse alors que je suis surtout dans le train, les yeux explos&#233;s, un caf&#233; ti&#232;de entre les mains, occup&#233; &#224; chercher o&#249; j&#8217;ai bien pu foutre mon courage d&#8217;aller travailler.</p><p>On me pr&#234;te une existence de Casanova de province, une sorte de satyre ferroviaire entre Tamines et Namur, le pantalon toujours pr&#234;t &#224; tomber et le c&#339;ur soigneusement emball&#233; dans du plastique. J&#8217;aimerais remercier le service communication charg&#233; de ma l&#233;gende. Il fait un boulot admirable avec tr&#232;s peu de mati&#232;re. Car voici la v&#233;rit&#233;, cette pauvre v&#233;rit&#233; en slip qui tremble sous le n&#233;on : je n&#8217;ai pas touch&#233; une femme depuis mai. Pas une cuisse. Pas une nuque. Pas un sein perdu sous un drap. Rien.</p><p>Depuis cette femme aux yeux verts feuille. Verts for&#234;t apr&#232;s l&#8217;orage. Deux morceaux de nature plant&#233;s dans un visage pour rappeler aux hommes que Dieu, malgr&#233; ses nombreux probl&#232;mes d&#8217;alcool et de gestion du personnel, a parfois de sacr&#233;es fulgurances. Mais ce n&#8217;est pas parce que je serais encore coinc&#233; l&#224;-dedans, agonisant devant son souvenir, un couteau entre les dents et une chanson triste dans le cul. La page est tourn&#233;e. Elle reste peut-&#234;tre corn&#233;e, grasse de doigts, tach&#233;e de caf&#233;, de foutre m&#233;lancolique et de quelques regrets qui sentent la chambre mal a&#233;r&#233;e, mais elle est tourn&#233;e. Je ne dors pas devant le cimeti&#232;re de cette histoire avec des fleurs achet&#233;es &#224; la station-service.</p><p>C&#8217;est autre chose. Un truc plus profond, donc forc&#233;ment plus chiant. Une v&#233;rit&#233; lente qui m&#8217;est entr&#233;e dans la viande sans frapper. Depuis que j&#8217;ai commenc&#233; &#224; fouiller dans mes envies, mes blessures, mes traumatismes et tout le foutoir entrepos&#233; sous mon cr&#226;ne, j&#8217;ai compris que je ne pouvais plus offrir mon corps &#224; n&#8217;importe quelle solitude portant un joli pr&#233;nom. Je ne peux plus faire entrer quelqu&#8217;un chez moi uniquement parce que la nuit est longue et que nos deux mis&#232;res ont envie de se r&#233;chauffer le cul.</p><p>J&#8217;ai trop souvent pris le d&#233;sir pour une issue de secours. L&#8217;amour pour un garrot. La tendresse pour une morphine. Puis le matin arrivait avec sa gueule de vigile, allumait les n&#233;ons et r&#233;v&#233;lait les d&#233;g&#226;ts : deux &#234;tres c&#244;te &#224; c&#244;te, d&#233;j&#224; absents, ayant confondu le vertige avec une chute de tension.</p><p>Alors maintenant, pour me faire sortir de mon c&#233;libat, il faudra me proposer du grandiose. Oui, du grandiose. Rien que &#231;a. Je sais. C&#8217;est ind&#233;cent. Pendant que certains cherchent quelqu&#8217;un qui aime Netflix, les voyages et les brunchs du dimanche, moi je r&#233;clame une r&#233;volution cosmique avec option douceur et petit-d&#233;jeuner. J&#8217;ai toujours eu des go&#251;ts simples.</p><p>Mais lorsque je parle de grandiose, je ne parle pas de roses rouges, de restaurant hors de prix ni d&#8217;une nuit d&#8217;h&#244;tel avec des p&#233;tales sur le lit qui finiront coll&#233;s &#224; nos fesses. Je ne parle pas du romantisme industriel, celui qu&#8217;on ach&#232;te entre un bouquet emball&#233; dans du plastique et une bo&#238;te de chocolats fabriqu&#233;s par des enfants tristes. Je parle d&#8217;un lien qui d&#233;place les organes. D&#8217;une connexion assez folle pour donner envie de d&#233;sarmer. De bienveillance. De confiance. De cette paix presque obsc&#232;ne qui permet de poser sa t&#234;te quelque part sans craindre qu&#8217;on vous la tranche pendant votre sommeil. J&#8217;ai besoin de me sentir en s&#233;curit&#233;. Pas surveill&#233;, pas poss&#233;d&#233;, pas anesth&#233;si&#233;. En s&#233;curit&#233;. Il m&#8217;aura fallu trente-cinq ans et plusieurs incendies pour comprendre que ce mot avait davantage de valeur que toutes les d&#233;clarations d&#8217;amour &#233;crites &#224; trois heures du matin par des gens bourr&#233;s.</p><p>Car je ne peux devenir volcan qu&#8217;&#224; cette condition. Sinon, je reste un caillou bien &#233;lev&#233;. Un homme sympathique, un peu dr&#244;le, qui demande si tu es bien rentr&#233;e, envoie un c&#339;ur discret et dissimule l&#8217;&#233;ruption sous son manteau. Je retiens ma tendresse, mon d&#233;sir, ma folie. Je mets un couvercle sur tout ce qui br&#251;le et je fais semblant d&#8217;&#234;tre raisonnable. C&#8217;est tr&#232;s mauvais pour la sant&#233;, mais excellent pour les relations m&#233;diocres.</p><p>Lorsque je me sens en confiance, en revanche, je viens entier. Je d&#233;barque avec le c&#339;ur sans casque, mon enfance caboss&#233;e, mes cicatrices encore mal cousues, mes grandes phrases, mes &#233;lans ridicules, mon sexe, mes livres, mes angoisses et cette quantit&#233; obsc&#232;ne de tendresse que je transporte en fraude. Je donne tout. Je ne sais pas aimer en version d&#8217;essai. Je ne sais pas offrir un &#233;chantillon gratuit de moi-m&#234;me avant de pr&#233;senter les conditions g&#233;n&#233;rales.</p><p>Oui, j&#8217;&#233;change parfois avec des femmes. Je ris. Je s&#233;duis peut-&#234;tre sans le vouloir, et parfois en le voulant tr&#232;s fort, ne soyons pas des saints : les saints sont souvent des pervers qui ont trouv&#233; un uniforme. Je pense : tiens, peut-&#234;tre. Quelque chose tremble. Une lumi&#232;re s&#8217;allume dans le couloir. On pr&#233;voit une date. Elle s&#8217;annule. Et j&#8217;&#233;prouve au fond de moi le soulagement honteux du condamn&#233; apprenant que le bourreau a rat&#233; son train. Bon. De toute fa&#231;on, c&#8217;est sans doute mieux.</p><p>Il m&#8217;arrive aussi d&#8217;&#234;tre fascin&#233; par quelqu&#8217;un. Une voix. Une intelligence. Une mani&#232;re de rire avec toutes ses dents devant l&#8217;ab&#238;me. Une femme qui poss&#232;de des phrases, une pr&#233;sence, une fa&#231;on de regarder le monde sans baisser les yeux. Alors mon imagination, cette salope sous amph&#233;tamines, construit d&#233;j&#224; des cath&#233;drales avec trois messages et un point d&#8217;exclamation. Puis je comprends que la fascination circule en sens unique. Alors tant pis. Je remballe mon chapiteau, mes b&#234;tes sauvages, mes illusions et l&#8217;orchestre qui avait commenc&#233; beaucoup trop t&#244;t. Ce n&#8217;est pas grave. On ne peut pas exiger d&#8217;&#234;tre le s&#233;isme de quelqu&#8217;un simplement parce qu&#8217;il a d&#233;plac&#233; deux assiettes dans notre poitrine.</p><p>Si une personne ne vient pas me proposer du hors norme, ce n&#8217;est pas la peine. Je reste seul. Avec mes livres qui me trompent avec tous leurs lecteurs. Avec mes amis, ma famille, mes caf&#233;s froids, mes nuits d&#8217;&#233;criture et mes phrases qui refusent obstin&#233;ment de crever. J&#8217;ai d&#233;j&#224; une vie. Elle n&#8217;est pas une salle d&#8217;attente o&#249; je compterais les heures avant l&#8217;arriv&#233;e d&#8217;une femme. Mon existence n&#8217;est pas un brouillon sous pr&#233;texte qu&#8217;aucune main ne se glisse dans mon cale&#231;on le dimanche matin.</p><p>Et puis, soyons honn&#234;tes : une main dans le cale&#231;on, c&#8217;est tr&#232;s agr&#233;able, mais cela n&#8217;a jamais sauv&#233; personne de la m&#233;taphysique. &#199;a l&#8217;occupe dix minutes. Quinze si Dieu est de bonne humeur.</p><p>&#201;videmment, les fonctionnaires du bonheur viennent me r&#233;citer leur formulaire : tu devrais te poser, fonder une famille, tu ne peux pas rester seul toute ta vie. Se poser. Je d&#233;teste cette expression. On dirait un sac de courses qu&#8217;on abandonne dans l&#8217;entr&#233;e parce qu&#8217;il devient trop lourd. Il faudrait donc se poser, acheter un canap&#233; beige, adopter une plante verte, fabriquer deux enfants, discuter du lave-vaisselle et mourir un jeudi entre les promotions du supermarch&#233; et un documentaire animalier.</p><p>Fonder une famille, oui, peut-&#234;tre. J&#8217;en ai m&#234;me profond&#233;ment envie (quoique, c&#8217;est pas une priorit&#233; absolue, et je pourrais bien vivre sans). Mais pas pour ob&#233;ir &#224; l&#8217;horloge, aux voisins, aux statistiques ou &#224; tante Monique qui s&#8217;inqui&#232;te pour ma descendance entre le fromage et le dessert. Un enfant ne doit pas &#234;tre la rustine d&#8217;un couple crev&#233;. Une famille ne devrait jamais servir &#224; donner une apparence de victoire &#224; deux personnes qui ont renonc&#233; &#224; &#234;tre vivantes.</p><p>Pour moi, l&#8217;amour est une affaire s&#233;rieuse. Une affaire mortellement s&#233;rieuse. C&#8217;est pr&#233;cis&#233;ment pour cela qu&#8217;il doit contenir du jeu, de l&#8217;insolence, du d&#233;sir, des &#233;clats de rire au bord du gouffre. J&#8217;ai pour ce sentiment une estime presque religieuse, alors que Dieu et moi avons cess&#233; de nous parler depuis longtemps &#224; cause de divergences artistiques. Lui pr&#233;f&#232;re l&#8217;&#233;ternit&#233;. Moi, j&#8217;aurais d&#233;j&#224; aim&#233; comprendre un mardi soir.</p><p>On me dit que je suis trop exigeant. Mais bordel, non. Ce n&#8217;est pas de l&#8217;exigence. C&#8217;est de l&#8217;hygi&#232;ne mentale. Je ne r&#233;clame pas une femme parfaite. La perfection m&#8217;emmerde. Elle sent la publicit&#233; pour dentifrice et le cadavre bien maquill&#233;. Je veux une femme r&#233;elle. Avec ses ombres, ses contradictions, ses blessures, ses col&#232;res, ses obsessions idiotes et ses dimanches sans lumi&#232;re. Mais je veux que quelque chose vive entre nous. Quelque chose d&#8217;assez puissant pour faire reculer la mort de quelques centim&#232;tres.</p><p>Demander &#224; vibrer devrait &#234;tre la base. Je veux &#234;tre amoureux. Pas occuper une place libre dans la vie de quelqu&#8217;un. Pas devenir le meuble rassurant d&#8217;un appartement affectif. Pas partager un loyer, deux mots de passe, une mutuelle et cette lente envie de mourir sur un canap&#233; achet&#233; &#224; cr&#233;dit. Je refuse de transformer la peur de la solitude en projet de couple.</p><p>Je comprends les femmes qui d&#233;cident d&#8217;arr&#234;ter les frais. Celles qui ferment la boutique, &#233;teignent la lumi&#232;re et accrochent sur leur c&#339;ur une pancarte : revenez quand l&#8217;humanit&#233; sera moins conne. On leur rab&#226;che que l&#8217;horloge biologique tourne, que les ovaires font tic-tac, que le bonheur ferme d&#233;finitivement ses portes apr&#232;s un certain &#226;ge et qu&#8217;elles finiront seules, entour&#233;es de chats, de bouteilles de vin et de leur libert&#233;, quelle horreur, une femme libre, vite, appelez un m&#233;decin ou un pr&#234;tre.</p><p>Pour nous, les hommes, la pression est moins f&#233;roce mais tout aussi d&#233;bile. On nous explique qu&#8217;un vrai mec doit tenter sa chance partout, baiser tout ce qui consent &#224; respirer dans son p&#233;rim&#232;tre, multiplier les conqu&#234;tes puis dispara&#238;tre avant le petit-d&#233;jeuner. Il faudrait devenir un Don Juan sous anxiolytiques, un vide affectif avec une bite et une montre.</p><p>Un homme qui collectionne les femmes serait un s&#233;ducteur. Une femme qui collectionne les hommes devient une pute. La soci&#233;t&#233; tient &#233;norm&#233;ment &#224; cette distinction. Sans elle, des si&#232;cles de misogynie risqueraient de ressembler &#224; ce qu&#8217;ils sont : une montagne de merde avec une cravate.</p><p>Alors qu&#8217;on me laisse tranquille avec mes livres, mon envie d&#8217;&#233;crire, mes amis, mes bi&#232;res, mes silences et mes solitudes apprivois&#233;es. Qu&#8217;on arr&#234;te de me prendre pour un homme incomplet parce que personne ne ronfle dans mon lit. Je n&#8217;ai pas besoin d&#8217;une pr&#233;sence pour remplir le vide. Le vide est tr&#232;s bien meubl&#233;. J&#8217;y ai install&#233; une biblioth&#232;que.</p><p>Mais si l&#8217;amour doit revenir, qu&#8217;il ne frappe pas timidement. Qu&#8217;il d&#233;fonce la porte. Qu&#8217;une femme entre dans mon &#226;me avec ses chaussures sales, son rire, ses monstres et sa lumi&#232;re. Qu&#8217;elle n&#8217;essuie surtout pas ses pieds. Mon int&#233;rieur n&#8217;est d&#233;j&#224; plus &#224; &#231;a pr&#232;s. Qu&#8217;elle me bouleverse avec ses mots avant m&#234;me de retirer son chemisier. Qu&#8217;elle fasse bander mon intelligence, mon c&#339;ur, mes fant&#244;mes, puis le reste, dans cet ordre ou dans un joyeux d&#233;sordre, je ne suis pas un int&#233;griste. Je veux avoir envie de son corps parce que j&#8217;aurai d&#8217;abord d&#233;sir&#233; sa mani&#232;re d&#8217;habiter le monde. Je veux qu&#8217;elle me fasse rire pendant que la vie nous pisse dessus. Je veux pouvoir d&#233;poser contre elle le petit gar&#231;on terrifi&#233; qui se cache encore sous mes c&#244;tes, sans qu&#8217;elle se moque de lui, sans qu&#8217;elle l&#8217;utilise un jour pour me poignarder. Je veux lui offrir la m&#234;me chose. Un refuge qui ne soit pas une prison. Une passion qui ne devienne pas un tribunal. Une tendresse qui n&#8217;exige pas chaque matin son re&#231;u de paiement. Je veux qu&#8217;elle me fasse lever les yeux vers le ciel en me disant : putain, il y avait donc encore &#231;a. Je veux qu&#8217;elle agrandisse l&#8217;univers. Qu&#8217;elle ajoute une chambre &#224; l&#8217;infini. Qu&#8217;elle donne &#224; la vie, cette vieille charogne &#233;dent&#233;e, une raison suppl&#233;mentaire de ne pas nous bouffer tout de suite. Rien de moins.</p><p>Sinon, rassurez-vous, je vais bien. Je suis seul, oui. Mais ma solitude n&#8217;est pas un tombeau. C&#8217;est une chambre immense, un peu froide, avec des livres partout, des verres sur la table, des phrases &#233;ventr&#233;es sur le sol et une fen&#234;tre ouverte sur la nuit. J&#8217;y respire. J&#8217;y &#233;cris. J&#8217;y attends sans attendre. Et s&#8217;il faut traverser seul encore cent nuits avant de rencontrer celle qui fera trembler les murs, j&#8217;allumerai une lampe, j&#8217;ouvrirai un livre et je laisserai les imb&#233;ciles appeler cela de la tristesse.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!-KyB!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F2b6f84d2-c21c-4df0-a6e0-93937dad3fd4_960x960.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!-KyB!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, 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Le monde a continu&#233; de tourner sans mes phrases, cet enfoir&#233;. Personne n&#8217;est mort de mon silence. Aucun immeuble ne s&#8217;est effondr&#233;. Aucun enfant n&#8217;a demand&#233; &#224; sa m&#232;re pourquoi S&#233;bastian n&#8217;avait rien publi&#233;. C&#8217;est vexant, l&#8217;inutilit&#233;. &#199;a vous remet l&#8217;ego &#224; sa place, dans le caniveau, entre un m&#233;got mouill&#233; et un vieux ticket de caisse.</p><p>J&#8217;ai failli ne pas &#233;crire aujourd&#8217;hui non plus. Deux jours de mutisme. La belle affaire. Certains se taisent toute leur vie et deviennent ministres. D&#8217;autres n&#8217;ont jamais rien eu &#224; dire et vendent des milliers de livres. Moi, j&#8217;ai le cerveau qui tourne dans son bocal, un poisson malade cognant son front contre la vitre, et cette question qui revient me ronger les chevilles : &#224; quoi servent mes mots ? Peut-&#234;tre &#224; rien. Peut-&#234;tre que mes phrases sont seulement de petits cercueils mal rabot&#233;s o&#249; j&#8217;enterre ce que je n&#8217;ai pas su vivre. Peut-&#234;tre que j&#8217;appelle litt&#233;rature la d&#233;charge clandestine de mes chagrins. Je viens y larguer mes souvenirs &#233;ventr&#233;s, mes col&#232;res qui sentent l&#8217;urine, mes d&#233;sirs boiteux, mes restes d&#8217;amour coll&#233;s au fond du slip de l&#8217;&#226;me. Ensuite, je mets un point final, je me lave vaguement les mains et j&#8217;esp&#232;re que quelqu&#8217;un trouvera &#231;a beau.</p><p>Il faut &#234;tre sacr&#233;ment d&#233;rang&#233; pour &#233;crire. Il faut croire que sa petite pourriture int&#233;rieure poss&#232;de quelque chose d&#8217;universel. Que son nombril est un puits. Que ses cicatrices savent parler plusieurs langues. Il faut se prendre pour personne tout en r&#234;vant secr&#232;tement que des inconnus se reconnaissent dans votre fi&#232;vre. C&#8217;est une maladie d&#8217;orgueil pratiqu&#233;e par des gens qui passent leur temps &#224; douter d&#8217;exister.</p><p>Je suis sur la terrasse de mon appartement. Il fait calme. &#201;videmment, il suffit que j&#8217;&#233;crive cela pour que des chiens se mettent &#224; aboyer. M&#234;me le silence me traite de menteur.</p><p>Je regarde le ciel avec ma gueule de contribuable m&#233;lancolique et je me demande ce que je vais encore proposer. Qu&#8217;est-ce que je compte venir foutre ici, exactement ? Continuer &#224; servir mes organes &#224; la petite cuill&#232;re ? D&#233;poser mes pens&#233;es mal termin&#233;es sur la place publique, encore chaudes, encore gluantes, avec le placenta accroch&#233; aux virgules ? Faire semblant d&#8217;avoir compris quelque chose au bordel pendant que je cherche d&#233;j&#224; mes cl&#233;s depuis vingt minutes ?</p><p>Je pourrais dispara&#238;tre quelque temps. Fermer la boutique. Tirer le rideau sur le cirque. &#201;crire seul, dans mon antre, sans publier, sans tendre mes plaies au premier pouce venu. Travailler dans l&#8217;ombre, en cale&#231;on, au milieu des livres ouverts, des caf&#233;s froids et des factures qui me regardent avec leurs petits yeux d&#8217;huissier. Limer les phrases jusqu&#8217;&#224; ce qu&#8217;elles coupent. Les laisser fermenter dans leur jus noir. Ne les montrer que lorsqu&#8217;elles auront cess&#233; de sentir l&#8217;&#233;crivain qui veut qu&#8217;on lui dise qu&#8217;il est &#233;crivain. Ce serait s&#251;rement plus digne. Mais la dignit&#233; est un meuble de luxe. Je n&#8217;ai jamais su o&#249; la mettre.</p><p>Quelque chose r&#233;siste en moi. Une b&#234;te maigre, t&#234;tue, mal nourrie. Une envie de t&#233;moigner. Pas de faire la le&#231;on au monde depuis une montagne en carton. Je ne suis personne. Je le sais. Un homme sur une terrasse, avec des fins de mois qui arrivent au milieu, des convictions pleines de trous et une solitude qui conna&#238;t le code d&#8217;entr&#233;e. Je ne suis personne, mais je vois. Et parfois, voir oblige.</p><p>J&#8217;ai encore l&#8217;espoir que le monde change. Voil&#224; mon vice. Mon obsc&#233;nit&#233;. Ma petite d&#233;viance de gar&#231;on trop vieux pour croire au P&#232;re No&#235;l mais suffisamment con pour croire encore &#224; la justice. L&#8217;espoir est une saloperie increvable. On lui marche sur la gorge, on lui crache dessus, on lui montre les guerres, les &#233;lections, les noy&#233;s, les enfants sous les gravats, les patrons qui licencient par visioconf&#233;rence et les pauvres qui remercient de pouvoir encore manger debout, il remue toujours. Un cafard lumineux.</p><p>Je voudrais parfois l&#8217;&#233;craser contre le mur. En finir avec cette manie d&#8217;attendre quelque chose de l&#8217;humanit&#233;. Devenir un salaud tranquille. Regarder les informations en mangeant des chips, dire que tout le monde est pourri, que les gens n&#8217;ont que ce qu&#8217;ils m&#233;ritent, puis dormir huit heures d&#8217;affil&#233;e avec la conscience propre et le c&#339;ur sous cellophane.</p><p>Ce serait reposant, le cynisme. Mais j&#8217;ai des r&#233;voltes. Elles ne sont ni belles ni bien &#233;lev&#233;es. Elles ne connaissent pas les mots qu&#8217;il faut prononcer dans les colloques. Elles sentent le caf&#233; r&#233;chauff&#233;, les couloirs administratifs, les salles d&#8217;attente, la sueur des gens qui ont peur de perdre le peu qu&#8217;ils poss&#232;dent. Elles ont les dents jaunes, les poings serr&#233;s dans les poches et les yeux fatigu&#233;s des m&#232;res qui font des additions devant le rayon des p&#226;tes.</p><p>Je vois les id&#233;es naus&#233;abondes prolif&#233;rer. Elles se reproduisent dans les &#233;crans, les repas de famille, les comptoirs, les bureaux, les journaux et les urnes. La haine a compris qu&#8217;il suffisait de mettre une cravate pour qu&#8217;on l&#8217;invite &#224; la t&#233;l&#233;vision. Elle s&#8217;est lav&#233; les mains, a appris &#224; sourire, puis elle a remplac&#233; &#171; d&#233;gueulasse &#187; par &#171; probl&#233;matique &#187;, &#171; pauvre &#187; par &#171; assist&#233; &#187;, &#171; &#233;tranger &#187; par &#171; menace &#187; et &#171; cruaut&#233; &#187; par &#171; courage politique &#187;. La vieille charogne s&#8217;est pay&#233; un conseiller en communication.</p><p>Alors elle explique que les mis&#233;rables co&#251;tent trop cher. Que les exil&#233;s prennent trop de place. Que les malades exag&#232;rent. Que les ch&#244;meurs manquent de volont&#233;. Que les gosses cass&#233;s devraient se tenir droits. Que chacun est responsable de sa chute, surtout ceux &#224; qui l&#8217;on a soigneusement retir&#233; l&#8217;&#233;chelle. Et tout le monde applaudit parce que le bourreau a mis une chemise propre.</p><p>Il faudrait peut-&#234;tre montrer une alternative. Un mot ridicule aujourd&#8217;hui. Presque une grossi&#232;ret&#233;. Dire solidarit&#233; sans avoir l&#8217;air d&#8217;un vieux tract mouill&#233;. Parler de tendresse dans une &#233;poque qui bande pour l&#8217;humiliation. Rappeler que la dignit&#233; ne devrait pas d&#233;pendre d&#8217;un salaire, d&#8217;un passeport, d&#8217;un diagnostic ou de la capacit&#233; &#224; sourire pendant qu&#8217;on vous &#233;crase la gueule.</p><p>Il faudrait raconter d&#8217;o&#249; vient la merde. Montrer les tuyaux. D&#233;signer ceux qui chient dans l&#8217;eau avant d&#8217;accuser les noy&#233;s de puer. Dire les fautifs, les m&#233;canismes, les cons&#233;quences. D&#233;crire cette immense machine qui broie toujours les m&#234;mes corps, puis exige d&#8217;eux qu&#8217;ils remplissent correctement le formulaire attestant qu&#8217;ils ont &#233;t&#233; broy&#233;s. Expliquer que la mis&#232;re n&#8217;est pas une catastrophe naturelle. Qu&#8217;elle poss&#232;de des architectes, des comptables, des actionnaires, des &#233;lecteurs et parfois m&#234;me un beau costume bleu marine.</p><p>Hier, une femme g&#233;niale m&#8217;a demand&#233; : &#171; Qui es-tu quand tu es seul chez toi et que personne ne te regarde ? &#187;</p><p>La question m&#8217;a ouvert le ventre. Je n&#8217;y avais jamais pens&#233; ainsi. Ou peut-&#234;tre que je passais mon temps &#224; &#233;viter d&#8217;y penser. Les vraies questions sont des couteaux sans manche : m&#234;me celui qui les tient finit en sang.</p><p>Alors je me suis regard&#233;. Pas dans le miroir. Plus bas. Plus sale. L&#224; o&#249; l&#8217;on range ce qu&#8217;on ne publie pas. J&#8217;ai fouill&#233; derri&#232;re mes belles intentions, sous mes indignations, au fond de mes discours sur l&#8217;humanit&#233;. Je n&#8217;y ai trouv&#233; aucun saint. Seulement un homme fatigu&#233;, contradictoire, parfois l&#226;che, souvent tendre, capable de r&#234;ver de sauver le monde et de laisser son t&#233;l&#233;phone sonner parce qu&#8217;il n&#8217;a plus la force de r&#233;pondre &#224; quelqu&#8217;un.</p><p>J&#8217;y ai d&#233;couvert un misanthrope domestique. Un type qui aime profond&#233;ment les &#234;tres humains mais pr&#233;f&#233;rerait, certains soirs, qu&#8217;ils restent &#224; cinq kilom&#232;tres de son canap&#233;. Un homme qui veut r&#233;parer la soci&#233;t&#233; jusqu&#8217;&#224; dix-sept heures, puis ferme les rideaux parce que toute cette douleur fait un boucan de chantier dans sa t&#234;te. Je me suis vu avec mes grands principes en cale&#231;on, mes certitudes avachies sur le canap&#233;, mes l&#226;chet&#233;s sous la table et mon courage occup&#233; &#224; regarder ailleurs. Je me suis demand&#233; si mes col&#232;res &#233;taient sinc&#232;res ou si elles me permettaient seulement de me trouver moins d&#233;gueulasse. Si j&#8217;&#233;crivais pour t&#233;moigner ou pour &#234;tre regard&#233; en train de t&#233;moigner. Si je voulais changer le monde ou simplement y accrocher mon nom avant qu&#8217;il ne br&#251;le.</p><p>Voil&#224; ce qui m&#8217;a terrifi&#233;. Pas d&#8217;&#234;tre mauvais. D&#8217;&#234;tre ordinaire. Un peu g&#233;n&#233;reux, un peu &#233;go&#239;ste. Un peu brave, un peu minable. Un homme capable de pleurer devant la d&#233;tresse d&#8217;un inconnu puis de r&#226;ler parce qu&#8217;on fait trop de bruit dans le train. Une cr&#233;ature magnifique et pitoyable, avec de l&#8217;infini dans la poitrine et des miettes sur le pull.</p><p>Je pourrais rester ici, dans ce confort relatif. Relatif, parce que rien n&#8217;est confortable lorsqu&#8217;on vit sur le fil du rasoir et que le mois vous m&#226;che d&#233;j&#224; les chevilles avant d&#8217;avoir atteint sa fin. L&#8217;argent manque avec une ponctualit&#233; admirable. Lui, au moins, tient parole. Il revient chaque mois rappeler qu&#8217;on ne poss&#232;de pas une vie : on la loue.</p><p>Je ne cr&#232;ve pas de faim. Je compte. Je compte les courses, les caf&#233;s, les sorties, les jours. Je regarde les prix avec l&#8217;attention amoureuse que d&#8217;autres r&#233;servent aux visages. Je deviens comptable de ma propre survie, caissier de mes envies, huissier de mes r&#234;ves. Je repousse une d&#233;pense, puis une autre, jusqu&#8217;&#224; repousser parfois le simple droit d&#8217;&#234;tre l&#233;ger. Et malgr&#233; cela, je sais que je suis encore du bon c&#244;t&#233; de certaines portes.</p><p>Mon travail me l&#8217;apprend. Il m&#8217;oblige &#224; regarder le monde de pr&#232;s. Si pr&#232;s qu&#8217;on distingue le pus sous le maquillage. Si pr&#232;s qu&#8217;on re&#231;oit sa salive au visage. J&#8217;entends des existences raconter comment elles ont &#233;t&#233; broy&#233;es par des d&#233;cisions prises loin d&#8217;elles, dans des bureaux chauff&#233;s o&#249; personne n&#8217;a jamais d&#251; choisir entre remplir le frigo et soigner une dent. Je vois les blessures qu&#8217;on transforme en dossiers. Les d&#233;tresses qu&#8217;on r&#233;duit &#224; des cases. Les &#234;tres humains qu&#8217;on prie de r&#233;sumer leur effondrement en trois lignes, en lettres capitales, avec les justificatifs n&#233;cessaires. Je vois l&#8217;injustice fabriquer des coupables avec ses victimes, puis s&#8217;&#233;tonner qu&#8217;elles saignent sur le tapis. Le travail social, parfois, c&#8217;est &#233;coper le Titanic avec une cuill&#232;re &#224; caf&#233; pendant que les riches discutent de la couleur des canots. Mais on &#233;cope. Parce qu&#8217;il y a un visage devant nous. Parce qu&#8217;un visage vaut encore qu&#8217;on se fatigue.</p><p>Et puis je sais d&#8217;o&#249; je viens. Je viens d&#8217;un milieu populaire. Je viens des corps fatigu&#233;s avant l&#8217;&#226;ge, des mains qui travaillent sans devenir propri&#233;taires de quoi que ce soit, des fins de mois hostiles, des parents qui ne disent pas leur souffrance parce qu&#8217;ils ont appris &#224; serrer les dents avant d&#8217;apprendre &#224; nommer la douleur. Je viens de ceux qui disent que &#231;a va parce qu&#8217;ils savent que personne n&#8217;a le temps d&#8217;entendre le contraire.</p><p>Je connais cette dignit&#233; f&#233;roce. Cette pudeur qui ressemble parfois &#224; du silence et parfois &#224; un cercueil. Les col&#232;res qu&#8217;on avale faute de vocabulaire. Les r&#234;ves qu&#8217;on cache pour ne pas passer pour un pr&#233;tentieux. La honte de manquer. La honte de vouloir davantage. La honte, encore, lorsque l&#8217;on commence enfin &#224; s&#8217;en sortir et qu&#8217;on se demande quel cadavre familier on a d&#251; escalader.</p><p>J&#8217;appartiens &#224; ce monde. Et pourtant, il m&#8217;arrive de m&#8217;y sentir en fracture. Les livres ont foutu une br&#232;che dans le mur. Les mots m&#8217;ont donn&#233; des fen&#234;tres, puis ils ont eu la cruaut&#233; de me montrer tout ce qui se trouvait derri&#232;re. Ils m&#8217;ont emmen&#233; ailleurs sans jamais me laisser partir. Je suis rest&#233; sur le seuil : un pied dans la boue, l&#8217;autre dans les phrases, le cul pos&#233; entre deux mondes qui se m&#233;fient l&#8217;un de l&#8217;autre. Parfois, j&#8217;ai honte de parler trop bien. Parfois, j&#8217;ai honte de m&#8217;&#234;tre tu trop longtemps. J&#8217;ai peur de trahir les miens d&#232;s que j&#8217;&#233;cris une belle phrase sur leurs blessures. Peur de transformer leurs vies en litt&#233;rature, leur sueur en m&#233;taphore, leurs humiliations en joli paragraphe partageable. Mais me taire serait encore une trahison. Le silence appartient toujours un peu &#224; ceux qui ont int&#233;r&#234;t &#224; ce que rien ne soit racont&#233;.</p><p>Alors peut-&#234;tre faudrait-il que je parle de tout cela. Pas depuis une estrade. Pas avec la voix propre des gens qui poss&#232;dent des solutions pour les malheurs qu&#8217;ils ne toucheront jamais. Depuis ici. Depuis cette terrasse. Depuis les chiens qui aboient. Depuis les factures, le caf&#233; froid, les contradictions, la peur, la rage, l&#8217;orgueil, la honte. Depuis cette foutue tendresse qui refuse de mourir malgr&#233; tout ce qu&#8217;on lui fait subir.</p><p>&#201;crire ne sauvera personne. Une phrase ne nourrit pas un enfant. Un paragraphe ne paie pas un loyer. Un livre n&#8217;arr&#234;te ni les bombes, ni les licenciements, ni les salauds. Je le sais. La litt&#233;rature arrive toujours apr&#232;s le massacre, les chaussures pleines de boue, et demande d&#8217;une voix tremblante si quelqu&#8217;un a surv&#233;cu pour raconter.</p><p>Mais les mots peuvent emp&#234;cher les bourreaux d&#8217;&#234;tre seuls &#224; r&#233;diger l&#8217;histoire. Ils peuvent laisser une trace dans la gorge. Un &#233;clat sous la peau. Une petite &#233;charde de v&#233;rit&#233; dans la chair bien grasse du mensonge.</p><p>Alors j&#8217;&#233;cris peut-&#234;tre pour &#231;a : non pas parce que je me crois utile, mais parce que je refuse de devenir tout &#224; fait inutile. Parce que je ne sais pas sauver le monde et que je supporte encore moins de le regarder crever en silence. Parce qu&#8217;au milieu de toute cette merde, il faut bien que quelqu&#8217;un continue de nommer les fleurs, les plaies, les pauvres et les salauds. Et surtout les salauds. &#201;crire ne changera peut-&#234;tre rien. Mais se taire leur laisserait le dernier mot. Et ces fils de pute en ont d&#233;j&#224; beaucoup trop</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!lleb!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F648d5e8e-6c05-4ee8-afd1-19b8d812d464_4032x3024.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!lleb!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F648d5e8e-6c05-4ee8-afd1-19b8d812d464_4032x3024.jpeg 424w, /__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!lleb!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_848, 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Enfin, deux imposteurs suffisamment amoureux des mots pour se croire &#233;crivains durant deux secondes, le temps de poser une phrase potable avant de redevenir ces pauvres b&#234;tes qui paient leur loyer, ratent leurs histoires d&#8217;amour et cherchent leurs lunettes alors qu&#8217;elles sont sur leur gueule. Mettez-les dans la m&#234;me conversation. Frottez un peu leurs syntaxes. Attendez. Il arrive parfois qu&#8217;une &#233;tincelle sorte de ce bordel et mette le feu aux rideaux, aux certitudes, &#224; la petite vie correctement rang&#233;e dans ses meubles Ikea. Les gens civilis&#233;s appellent cela se plaire. Les autres savent qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une maladie v&#233;n&#233;rienne de l&#8217;&#226;me. &#199;a commence par une phrase et, trois semaines plus tard, vous voil&#224; &#224; attendre un message avec le c&#339;ur entre les dents, cette vieille pompe &#224; sang devenue soudain un caniche hyst&#233;rique.</p><p>Il y eut son rire. Je m&#8217;en souviens tr&#232;s bien. Un rire n&#233; d&#8217;une blague &#233;clat&#233;e, une blague morte de faim, retrouv&#233;e derri&#232;re un bistrot entre deux m&#233;gots froids et un pigeon suicid&#233;. Pourtant, ce rire avait renvers&#233; une chaise dans ma t&#234;te. Il &#233;tait entr&#233; sans frapper, avait foutu ses chaussures sales sur la table et s&#8217;&#233;tait install&#233; l&#224;. Chez moi. Dans ce coin du cerveau o&#249; je range les catastrophes que je prends d&#8217;abord pour des miracles.</p><p>Mais avant son rire, il y avait eu ses mots. Les mots &#233;taient d&#233;j&#224; au travail. Petites mains criminelles. Ils d&#233;vissaient quelque chose en moi pendant que je faisais le malin.</p><p>Au d&#233;but, pourtant, c&#8217;&#233;tait tout con. Elle me charriait au sujet d&#8217;une collaboration &#233;rotique que j&#8217;avais &#233;crite avec une autrice. Pour elle, c&#8217;&#233;tait du cul pour du cul. De la viande ponctu&#233;e. Deux corps jet&#233;s dans une pi&#232;ce avec quelques verbes humides, un soutien-gorge abandonn&#233; au pied du lit et l&#8217;alphabet occup&#233; &#224; se branler dans un coin.</p><p>&#199;a, disait-elle, elle pouvait le faire. &#201;crire la baise, ce n&#8217;&#233;tait pas si compliqu&#233;. Il suffisait de conna&#238;tre l&#8217;emplacement approximatif des organes, d&#8217;avoir un peu de vocabulaire et de ne pas craindre de salir la nappe. Faire bander une phrase, beaucoup savent le faire. La faire pleurer apr&#232;s, c&#8217;est une autre affaire.</p><p>&#201;crire l&#8217;amour torride, voil&#224; le v&#233;ritable enfer. &#201;crire l&#8217;instant o&#249; le d&#233;sir cesse d&#8217;&#234;tre joli. Quand il devient une b&#234;te qui mange dans votre main avant de vous arracher les doigts. &#201;crire le c&#339;ur qui panique sous la chair, la tendresse qui se tra&#238;ne &#224; genoux dans les draps, l&#8217;effroi de perdre quelqu&#8217;un qu&#8217;on ne poss&#232;de m&#234;me pas encore. &#201;crire cette seconde obsc&#232;ne o&#249; l&#8217;on comprend que le corps d&#233;sir&#233; contient aussi une enfance, des blessures, des d&#233;parts anciens, toute une m&#233;nagerie de fant&#244;mes dormant sous la peau. &#201;crire l&#8217;amour, le vrai, pas sa publicit&#233;. L&#8217;amour avec ses aur&#233;oles sous les bras, son haleine du matin, ses grandioses promesses et ses petites l&#226;chet&#233;s de rat. L&#8217;amour quand il baise. L&#8217;amour quand il supplie. L&#8217;amour quand il ne sait plus lequel des deux il est en train de faire.</p><p>Alors je lui ai propos&#233; d&#8217;essayer. D&#8217;&#233;crire quelque chose ensemble. L&#8217;air de rien. On ne devrait jamais proposer d&#8217;&#233;crire avec quelqu&#8217;un qu&#8217;on commence &#224; d&#233;sirer. C&#8217;est poser une bouteille d&#8217;essence entre deux fumeurs et pr&#233;tendre qu&#8217;on voulait seulement discuter de la qualit&#233; du verre.</p><p>Je ne savais pas du tout &#224; quoi m&#8217;attendre. Je n&#8217;avais jamais lu un texte d&#8217;elle. Rien. Pas un paragraphe. Pas m&#234;me une petite h&#233;morragie publi&#233;e sur Instagram &#224; deux heures du matin. Et dans ma suffisance de m&#226;le vaguement lettr&#233;, cette maladie ridicule qui fait croire &#224; certains hommes qu&#8217;ils ont invent&#233; la profondeur parce qu&#8217;ils ont lu Camus dans un train, je m&#8217;&#233;tais dit qu&#8217;elle devait &#233;crire gentiment. Des choses mignonnes. Des phrases bien &#233;lev&#233;es, coiff&#233;es avant de sortir, qui remercient lorsqu&#8217;on leur tient la porte et sentent la tisane &#224; la vanille. Quelque chose de d&#233;licat, sans doute. De joli. Mais rien de fou. Quel pauvre con.</p><p>Nous avions imagin&#233; une histoire. Deux personnages. Tr&#232;s vite, leur histoire devait prendre la forme d&#8217;une correspondance que nous publierions sur Instagram. &#199;a semblait inoffensif. Presque charmant. Mais toutes les saloperies commencent ainsi. Avec une id&#233;e charmante. Les guerres commencent par un drapeau. Les mariages par une jolie robe. Les cuites par un seul verre. Les histoires d&#8217;amour par quelqu&#8217;un qui demande innocemment : &#171; Tu fais quoi ce soir ? &#187;</p><p>Puis elle m&#8217;a envoy&#233; sa partie. Et j&#8217;ai pris une gifle. Pas une petite claque litt&#233;raire destin&#233;e &#224; r&#233;veiller l&#8217;attention. Non. Une gifle de forain c&#233;leste. Une droite pleine de gr&#226;ce. Le genre de choc qui vous d&#233;place la m&#226;choire, vous fait tomber les dents de l&#8217;orgueil et remet votre &#226;me dans le bon sens. C&#8217;&#233;tait beau au sens o&#249; certaines plaies sont belles parce qu&#8217;elles prouvent que quelque chose a v&#233;cu assez fort pour &#234;tre massacr&#233;.</p><p>Elle employait des mots simples. Mais les mots simples ne sont jamais simples entre les mains de quelqu&#8217;un qui sait o&#249; planter la lame. La nuit. L&#8217;attente. La peau. L&#8217;absence. La main. Elle prenait ces mots us&#233;s par des si&#232;cles de po&#232;tes, de cur&#233;s, de publicitaires et d&#8217;amoureux alcoolis&#233;s, elle les plongeait dans sa folie, puis les ressortait lav&#233;s de leur merde. Ils redevenaient dangereux. Nus. Tremblants. Ils avaient froid. Ils avaient faim. Ils venaient mordre.</p><p>Il y avait dans son &#233;criture une gr&#226;ce qui ne demandait pas la permission. Une &#233;l&#233;gance pieds nus, les genoux &#233;corch&#233;s. Une douceur capable de vous caresser la joue avant de vous enfoncer le pouce dans l&#8217;&#339;il.</p><p>Alors quelque chose a commenc&#233; &#224; d&#233;railler. Pas brutalement. Les v&#233;ritables catastrophes savent entrer sur la pointe des pieds. Dans notre correspondance fictive, les deux personnages ont commenc&#233; &#224; se dire ce que nous n&#8217;osions pas encore nous avouer dans la vraie vie. Nous les avions invent&#233;s pour nous cacher derri&#232;re eux, mais ces deux salauds s&#8217;&#233;taient mis &#224; arracher les rideaux. Ils d&#233;siraient &#224; notre place. Ils attendaient &#224; notre place. Ils souffraient avec quelques jours d&#8217;avance. Nous leur pr&#234;tions nos vertiges en pr&#233;tendant qu&#8217;il s&#8217;agissait de fiction. La fiction, cette maquerelle. Elle nous mettait dans le m&#234;me lit en jurant qu&#8217;elle n&#8217;&#233;tait venue que pour la litt&#233;rature. Nos personnages &#233;taient devenus des passeurs. Ils transportaient clandestinement nos sentiments d&#8217;une rive &#224; l&#8217;autre. Chaque phrase franchissait la fronti&#232;re avec un morceau de c&#339;ur cousu dans la doublure. Nous portions des masques, mais les masques avaient commenc&#233; &#224; transpirer nos vrais visages.</p><p>&#192; un moment, nous aurions pu effacer leurs noms et &#233;crire les n&#244;tres. Personne n&#8217;aurait vu la diff&#233;rence. C&#8217;&#233;taient nos mots. Nos pudeurs trou&#233;es. Nos d&#233;sirs mal rang&#233;s. Notre fa&#231;on de poser une main sur l&#8217;autre sans encore oser toucher la peau. La litt&#233;rature ne nous prot&#233;geait plus. Elle avait retourn&#233; sa veste, cette pute magnifique, et nous livrait l&#8217;un &#224; l&#8217;autre. Certains de nos messages avaient de la gueule. Je le pense encore. Ils avaient cette beaut&#233; un peu sale des phrases &#233;crites sans savoir qu&#8217;elles survivront &#224; ceux qui les &#233;crivent. Nous ne cherchions m&#234;me pas &#224; faire de la litt&#233;rature. Nous cherchions l&#8217;autre et, de temps en temps, une phrase se dressait au milieu du chemin, couverte de sang et de lumi&#232;re, en nous demandant ce que nous comptions faire d&#8217;elle.</p><p>Il y avait entre nous l&#8217;amour des mots, &#233;videmment. Mais il y avait mieux. Une complicit&#233; imm&#233;diate. Une &#233;vidence presque ind&#233;cente. Cette sensation rarissime que quelqu&#8217;un avait trouv&#233; le passage secret menant jusqu&#8217;&#224; vous sans avoir re&#231;u le plan. Elle entrait dans mes phrases et savait o&#249; s&#8217;asseoir. Je pouvais commencer une id&#233;e, elle en connaissait d&#233;j&#224; la blessure. C&#8217;&#233;tait beau. Donc c&#8217;&#233;tait foutu.</p><p>Je repense aujourd&#8217;hui &#224; cette p&#233;riode sans chagrin et sans d&#233;sir d&#8217;y retourner. La page est tourn&#233;e. Je ne vais pas embrasser les cendres en pr&#233;tendant qu&#8217;elles br&#251;lent encore. Je ne veux pas ressusciter le cadavre. Certains morts m&#233;ritent des fleurs, pas un d&#233;fibrillateur. Mais les pages tourn&#233;es gardent les empreintes des doigts qui les ont salies.</p><p>J&#8217;ai de la tendresse pour ceux que nous &#233;tions alors. Ces deux imb&#233;ciles magnifiques qui s&#8217;&#233;crivaient avec le c&#339;ur ouvert sur la table, entre les verres vides, les maladresses et tout ce sang invisible. Ils ne savaient pas encore ce qui allait leur arriver. C&#8217;est peut-&#234;tre cela qui me bouleverse. Leur innocence d&#233;j&#224; condamn&#233;e. Leur joie avec le couteau de l&#8217;avenir pos&#233; derri&#232;re le dos. Ils croyaient inventer deux personnages. Ils &#233;taient en train de s&#8217;inventer eux-m&#234;mes.</p><p>J&#8217;ai toujours aim&#233; lire les correspondances. Celle de Camus et Maria Casar&#232;s, &#233;videmment. Celle de Musset et George Sand. J&#8217;aime y voir les grands &#233;crivains descendre de leur statue, enlever leur costume de g&#233;nie et redevenir de pauvres animaux affam&#233;s. Ils ont beau conna&#238;tre tous les mots, l&#8217;amour les remet &#224; quatre pattes. L&#8217;intelligence n&#8217;y change rien. La culture n&#8217;y change rien. On peut avoir lu les Grecs, comprendre l&#8217;absurde, disserter sur la condition humaine : il suffit qu&#8217;une personne tarde &#224; r&#233;pondre pour que toute cette belle architecture s&#8217;&#233;croule dans le slip. Amoureux, nous redevenons des chiens devant une porte ferm&#233;e. Seulement, certains chiens savent &#233;crire de magnifiques lettres.</p><p>Quand deux &#234;tres qui aiment la litt&#233;rature commencent &#224; se tourner autour, il devient presque instinctif de s&#8217;&#233;crire jusqu&#8217;&#224; l&#8217;&#233;puisement. On veut tout raconter. La journ&#233;e. Le ciel. La peur. Le caf&#233; infect aval&#233; debout. Une chanson entendue dans un magasin. Le petit tremblement survenu &#224; seize heures trente-sept en pensant &#224; l&#8217;autre. On lui raconte des choses insignifiantes parce qu&#8217;elles ont cess&#233; de l&#8217;&#234;tre d&#232;s l&#8217;instant o&#249; son existence est entr&#233;e dans la n&#244;tre. Le d&#233;sir prend alors la langue en otage. On &#233;crit pour r&#233;duire la distance. Pour laisser une trace. Pour dire : j&#8217;&#233;tais vivant aujourd&#8217;hui et, dans cette vie, il y avait ta place.</p><p>Chaque message devient un petit animal lanc&#233; dans la nuit. Certains reviennent avec une caresse dans la gueule. D&#8217;autres avec un morceau de silence. D&#8217;autres ne reviennent jamais et vous passez la soir&#233;e &#224; regarder votre t&#233;l&#233;phone, cette minuscule morgue lumineuse o&#249; reposent toutes les r&#233;ponses qui ne viendront pas. On b&#226;tit avec des phrases une chambre clandestine. Les corps n&#8217;y sont pas encore entr&#233;s, mais ils ont d&#233;j&#224; tout sali.</p><p>J&#8217;ai encore, parfois, ce r&#234;ve compl&#232;tement fou : vivre une histoire d&#8217;amour avec une femme qui aime &#233;crire. Pas seulement une femme qui aime les livres, mais une &#233;crivaine dans l&#8217;&#226;me. Quelqu&#8217;un dont les silences poss&#232;dent une syntaxe. Une femme capable de mettre une phrase l&#224; o&#249; les autres d&#233;posent une excuse. Une femme qui sache que les mots peuvent sauver une nuit, mais qu&#8217;ils peuvent aussi l&#8217;&#233;ventrer. Et qu&#8217;en plus des rendez-vous, des messages ordinaires, des nuits, du cul, des courses, des dimanches mous et des disputes absurdes sur la mani&#232;re de vider le lave-vaisselle, nous d&#233;cidions de tenir une correspondance.</p><p>Nous pourrions nous &#233;crire depuis deux pi&#232;ces diff&#233;rentes. Du salon jusqu&#8217;&#224; la chambre. De la fatigue jusqu&#8217;au d&#233;sir. De ma peur jusqu&#8217;&#224; la sienne. Nous nous enverrions des lettres pour atteindre les endroits o&#249; les mains ne suffisent plus. Ce serait notre territoire clandestin. Un pays sans drapeau o&#249; nous apprendrions &#224; nous conna&#238;tre d&#233;barrass&#233;s de nos v&#234;tements, de nos postures, de nos jolies petites saloperies sociales. Nous y d&#233;poserions ce que nous n&#8217;arrivons pas &#224; dire en regardant l&#8217;autre dans les yeux. Les jalousies minables. Les terreurs d&#8217;enfant. Les envies honteuses. Le besoin d&#8217;&#234;tre rassur&#233;. La crainte d&#8217;&#234;tre abandonn&#233;. Toute cette boue dont nous sommes faits et que nous parfumons chaque matin avant de sortir.</p><p>Car une correspondance, ce n&#8217;est pas seulement parler. C&#8217;est prendre son c&#339;ur, ce muscle sale, peureux, caboss&#233;, qui passe sa vie &#224; pomper du sang en r&#233;clamant de l&#8217;&#233;ternit&#233;, et lui confier la plume. C&#8217;est le laisser conduire ivre sur une route sans glissi&#232;re. C&#8217;est d&#233;shabiller quelqu&#8217;un sans toucher &#224; ses boutons. C&#8217;est embrasser une cicatrice &#224; travers une virgule. C&#8217;est faire l&#8217;amour avec l&#8217;absence. C&#8217;est du sexe avec une grammaire. Du d&#233;sir tenu en joue par la ponctuation. Une p&#233;n&#233;tration lente de l&#8217;&#226;me, sans draps &#224; laver ensuite, mais avec un bordel autrement plus difficile &#224; nettoyer. C&#8217;est l&#8217;exc&#232;s cherchant d&#233;sesp&#233;r&#233;ment la phrase juste. Deux solitudes qui se l&#232;chent leurs plaies avec de l&#8217;encre. Deux gouffres qui s&#8217;&#233;crivent pour v&#233;rifier si l&#8217;&#233;cho poss&#232;de une voix humaine. On envoie quelques mots et, &#224; l&#8217;autre bout, quelqu&#8217;un ouvre l&#8217;enveloppe. Il croit lire une lettre. Il re&#231;oit des &#233;clats d&#8217;obus dans la poitrine.</p><p>Voil&#224; pourquoi certaines phrases restent. Des ann&#233;es plus tard, elles vivent encore en nous. Elles squattent sous une c&#244;te, fument dans notre m&#233;moire, pissent parfois contre nos nuits. On les croyait mortes, mais il suffit d&#8217;une odeur, d&#8217;un rire, d&#8217;un mot employ&#233; de la m&#234;me mani&#232;re, et elles se r&#233;veillent avec leurs vieilles chaussures pleines de boue. Elles traversent le corps. Elles remontent jusqu&#8217;&#224; la bouche. Et soudain, &#231;a saigne entre les dents.</p><p>Alors on comprend que certaines personnes ne se sont pas content&#233;es de nous aimer. Elles ont modifi&#233; notre alphabet. Depuis elles, nous n&#8217;&#233;crivons plus l&#8217;absence de la m&#234;me fa&#231;on. Depuis elles, m&#234;me le silence porte une faute d&#8217;orthographe &#224; leur nom. Elles sont parties, peut-&#234;tre. Nous aussi, d&#8217;une certaine mani&#232;re. Mais leurs phrases continuent de dormir dans notre chair, petites b&#234;tes immortelles, tendres et d&#233;gueulasses.</p><p>Certaines personnes ne nous ont pas seulement aim&#233;s. Elles nous ont &#233;crits. Et le pire, le merveilleux, l&#8217;abominable, c&#8217;est qu&#8217;apr&#232;s elles, m&#234;me lorsque l&#8217;histoire est termin&#233;e, m&#234;me lorsque le c&#339;ur a rang&#233; les couteaux, m&#234;me lorsque nous jurons n&#8217;avoir plus mal, nous restons leur brouillon</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!Il3g!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F9129f495-2eb2-42d8-b0e9-12e67d81ae4a_1200x1871.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!Il3g!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, 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R&#233;agir : ce verbe d&#8217;&#233;levage industriel, ce petit spasme de l&#8217;&#233;poque. On ne pense plus, on r&#233;agit. On aboie sous une publication, on d&#233;pose trois flammes, deux insultes, une condamnation &#224; mort, puis on retourne r&#233;chauffer ses p&#226;tes. La conscience contemporaine tient dans une notification.</p><p>Pourtant, je n&#8217;avais pas &#233;crit ce texte afin de secouer la mangeoire. Depuis la veille, les images du tribunal moisissaient dans ma t&#234;te. Elles y faisaient leur mauvais vin : un go&#251;t de sang, de justice &#233;puis&#233;e, d&#8217;enfance profan&#233;e et de foule dress&#233;e sur ses pattes arri&#232;re. Alors j&#8217;ai publi&#233; quelques r&#233;flexions sur l&#8217;affaire Gr&#233;gory Lenoci, condamn&#233; &#224; dix-sept ans de prison pour avoir pass&#233; &#224; tabac son voisin, soup&#231;onn&#233; d&#8217;avoir agress&#233; sexuellement son beau-fils de six ans.</p><p>D&#8217;apr&#232;s les &#233;l&#233;ments rapport&#233;s, Lenoci a film&#233; le passage &#224; tabac. Il l&#8217;a publi&#233;. Il s&#8217;est enfui. Puis il a encore film&#233; sa fuite afin de l&#8217;offrir aux r&#233;seaux sociaux. M&#234;me la fureur poss&#232;de d&#233;sormais son attach&#233; de presse. M&#234;me le d&#233;sespoir doit penser &#224; son cadrage. M&#234;me la vengeance v&#233;rifie si elle a assez de batterie avant d&#8217;enfoncer le premier cr&#226;ne.</p><p>Je vais le r&#233;p&#233;ter, lentement, pour ceux qui lisent avec leurs glandes : je comprends sa rage. Je la comprends jusque dans ce qu&#8217;elle poss&#232;de de noir, d&#8217;archa&#239;que, de honteux. Je comprends l&#8217;animal qui se r&#233;veille lorsqu&#8217;on apprend qu&#8217;un enfant a &#233;t&#233; touch&#233;, sali, travers&#233; par la pourriture d&#8217;un adulte. Je comprends cette envie de prendre le monde par la gorge et de lui faire recracher toutes ses dents. Si les faits reproch&#233;s &#224; Marc P. sont av&#233;r&#233;s, cet homme m&#233;rite un d&#233;go&#251;t sans fond. Pas le d&#233;go&#251;t propre des gens bien &#233;lev&#233;s. Pas celui qu&#8217;on prononce du bout des l&#232;vres avant de commander le dessert. Non. Le d&#233;go&#251;t qui vient des caves de l&#8217;esp&#232;ce, avec ses rats, ses eaux noires, ses petits os d&#8217;enfance broy&#233;s sous les chaussures des adultes. Dans cette histoire, il serait la premi&#232;re ordure. La plus grande. La plus infecte. Que les imb&#233;ciles cessent donc de me fabriquer une tendresse que je n&#8217;ai jamais exprim&#233;e. Je ne d&#233;fends pas cet homme. Je ne lui cherche aucune excuse. S&#8217;il a commis ce dont on l&#8217;accuse, qu&#8217;il soit jug&#233;, condamn&#233; et emp&#234;ch&#233; de nuire. Qu&#8217;on prot&#232;ge l&#8217;enfant. Qu&#8217;on l&#8217;accompagne. Qu&#8217;on lui rende, morceau apr&#232;s morceau, ce qu&#8217;un adulte aurait tent&#233; de lui voler.</p><p>Mais le d&#233;go&#251;t envers l&#8217;un ne transforme pas automatiquement l&#8217;autre en saint. La haine n&#8217;est pas un bapt&#234;me. Le sang ne lave personne. Il salit seulement davantage le carrelage. Lenoci n&#8217;aurait pas frapp&#233; dans une seconde aveugle, ce bref trou noir o&#249; l&#8217;homme dispara&#238;t derri&#232;re la b&#234;te. Il aurait attendu. Pris son t&#233;l&#233;phone. Cherch&#233; son voisin. Frapp&#233;. Film&#233;. Publi&#233;.</p><p>&#192; un moment, l&#8217;enfant n&#8217;&#233;tait d&#233;j&#224; plus tout &#224; fait au centre. Il y avait la cam&#233;ra. Il y avait son visage. Il y avait la fabrication du h&#233;ros. Le petit cin&#233;ma viril de la vengeance, avec le justicier dans le r&#244;le principal, l&#8217;ordure &#224; terre, le peuple dans les gradins et l&#8217;algorithme charg&#233; de vendre les cacahu&#232;tes. Il ne suffisait plus de cogner. Il fallait &#234;tre vu en train de cogner. Il fallait que la foule applaudisse. Il fallait ramener une vid&#233;o du massacre, un scalp num&#233;rique, une preuve de courage pour les tribus assises sur leurs chiottes avec leur t&#233;l&#233;phone &#224; la main. Puis il aurait compris qu&#8217;il &#233;tait all&#233; trop loin. Il se serait barr&#233;. Et l&#224; encore, il se serait film&#233; pour expliquer son geste. Toujours l&#8217;image. Toujours lui. Toujours cette n&#233;cessit&#233; de transformer le malheur d&#8217;un enfant en autoportrait h&#233;ro&#239;que.</p><p>On ne souffre plus : on diffuse. On ne hurle plus : on lance un direct. On ne perd plus la raison sans v&#233;rifier l&#8217;&#233;clairage. La douleur elle-m&#234;me doit d&#233;sormais sourire &#224; l&#8217;algorithme. Voil&#224; ce qui me d&#233;range. Pas la col&#232;re. Sa mise en sc&#232;ne. Pas l&#8217;effondrement d&#8217;un homme. La construction m&#233;thodique d&#8217;une l&#233;gende.</p><p>Alors la foule g&#233;mit : dix-sept ans pour &#231;a, c&#8217;est honteux ! Pour &#231;a. Deux mots minuscules jet&#233;s sur un passage &#224; tabac, une r&#233;cidive violente, une mise en sc&#232;ne publique et une fuite. Deux petits mots pour essuyer le sang et transformer un dossier judiciaire en histoire pour enfants : le gentil papa contre le m&#233;chant voisin. Il encourait vingt-huit ans. Le contexte aurait justement contribu&#233; &#224; r&#233;duire la peine. Mais &#231;a, la foule ne veut pas l&#8217;entendre. La foule n&#8217;a jamais aim&#233; les dossiers. Elle pr&#233;f&#232;re les torches. Un dossier poss&#232;de trop de pages ; une torche tient parfaitement dans une main.</p><p>Le lundi, les m&#234;mes personnes hurlent que la justice est trop laxiste avec les multir&#233;cidivistes. Le mardi, lorsque le multir&#233;cidiviste frappe quelqu&#8217;un qu&#8217;elles ha&#239;ssent, elles r&#233;clament une statue, une avenue &#224; son nom et peut-&#234;tre un jour f&#233;ri&#233;. La morale publique est une vieille pute mont&#233;e sur ressorts. Elle change de position selon la gueule du client et se rhabille toujours en vertu.</p><p>En publiant mon texte, je me suis demand&#233; si on m&#8217;avait bien lu. Puis j&#8217;ai compris que la question n&#8217;avait aucune importance. &#202;tre mal lu fait partie de l&#8217;&#233;criture. On d&#233;pose une phrase encore chaude sur la table ; elle revient le lendemain viol&#233;e, &#233;dent&#233;e, couverte de crachats, avec un &#339;il dans la poche et les intentions d&#8217;un autre coll&#233;es sur le front. &#201;crire, c&#8217;est parfois envoyer ses mots &#224; l&#8217;abattoir et reconna&#238;tre leur cadavre dans les commentaires. Ce n&#8217;&#233;tait donc pas grave.</p><p>Mais certains arguments m&#8217;ont donn&#233; la naus&#233;e. Pas la petite naus&#233;e litt&#233;raire, &#233;l&#233;gante, celle qui regarde la pluie derri&#232;re une vitre avec une cigarette imaginaire. Une v&#233;ritable naus&#233;e de fond de bus, avec l&#8217;humanit&#233; enti&#232;re qui vous remonte dans la gorge. L&#8217;argument le plus fr&#233;quent disait que la justice prot&#233;geait &#171; ces gens-l&#224; &#187;. Les p&#233;dophiles. Les p&#233;docriminels. On aurait dit qu&#8217;ils poss&#233;daient une carte de membre, une loge secr&#232;te sous le palais de justice, un tarif de groupe, des magistrats rang&#233;s dans leurs poches et un buffet froid chaque jeudi soir o&#249; l&#8217;on d&#233;cidait tranquillement quels enfants seraient abandonn&#233;s la semaine suivante.</p><p>C&#8217;est un fantasme commode. Le mal y porte un uniforme. Il poss&#232;de une adresse, un organigramme, un chef chauve au sommet de la pyramide. Il suffit alors de d&#233;foncer une porte, de pendre trois personnes et l&#8217;humanit&#233; peut retourner bronzer.</p><p>La r&#233;alit&#233; est plus sale. Elle sent le couloir familial, la chambre qu&#8217;on n&#8217;ouvre pas, le repas du dimanche et le silence servi avec les pommes de terre. Dans l&#8217;immense majorit&#233; des situations, l&#8217;enfant conna&#238;t son agresseur. C&#8217;est un membre de la famille, un proche, un voisin, un adulte autoris&#233; &#224; entrer sans frapper. Quelqu&#8217;un dont le manteau pend d&#233;j&#224; dans l&#8217;entr&#233;e. Quelqu&#8217;un qui conna&#238;t l&#8217;heure du coucher. Quelqu&#8217;un qui embrasse les parents, apporte une bouteille et demande gentiment &#224; l&#8217;enfant s&#8217;il travaille bien &#224; l&#8217;&#233;cole. Le monstre ne vit pas toujours dans un ch&#226;teau avec des gardes devant la porte. Il d&#233;barrasse parfois la table. Il regarde le journal t&#233;l&#233;vis&#233;. Il dit bonjour aux voisins. Il demande qu&#8217;on lui passe le sel avec la m&#234;me main qui d&#233;truit une enfance.</p><p>Bien s&#251;r que ces crimes existent dans les hautes sph&#232;res de l&#8217;&#201;tat, de l&#8217;argent, des institutions religieuses et de tous les lieux o&#249; les puissants se frottent les coudes en se croyant propri&#233;taires de la lumi&#232;re. Mais ils existent partout. Dans les villas, les appartements sociaux, les maisons bien rang&#233;es, les familles &#233;clat&#233;es, chez les bourgeois propres et les pauvres d&#233;j&#224; couverts de soup&#231;ons. Le mal n&#8217;a pas de classe sociale fixe. Il voyage sans billet.</p><p>En presque dix ans de travail social, j&#8217;ai rencontr&#233; des jeunes victimes et des familles ordinaires. Des gens sans juge dans leur poche, sans ministre dans leur t&#233;l&#233;phone, parfois m&#234;me sans vingt euros pour terminer le mois. Ils vivaient parmi nous. Ils poss&#233;daient nos visages, nos fatigues, nos factures, nos rideaux, nos petites l&#226;chet&#233;s domestiques. Le mal n&#8217;habite pas seulement les palais. Il prend le bus avec nous. Il ach&#232;te son pain. Il caresse le chien. Et personne ne remarque la cave qu&#8217;il transporte dans le ventre.</p><p>J&#8217;ai &#233;galement lu que la justice &#233;tait corrompue. Elle l&#8217;est dans certains pays. Chez nous, elle est surtout exsangue, amput&#233;e, laiss&#233;e plusieurs heures sous la pluie, puis engueul&#233;e parce qu&#8217;elle salit le tapis. Ce n&#8217;est pas tout &#224; fait la m&#234;me maladie. M&#234;me si, au bout du compte, le cadavre empeste pareil.</p><p>Imaginez que votre corps soit la justice. On vous coupe un doigt. Vous vous adaptez. Puis une main. Vous vous d&#233;brouillez. Puis un bras. On vous f&#233;licite pour votre r&#233;silience. On enl&#232;ve le second bras, les jambes, quelques organes, un &#339;il, un morceau de cerveau et la moiti&#233; du c&#339;ur. Vous rampez dans votre propre sang. Alors surgit un ministre bien coiff&#233;, frais comme un communiqu&#233; de presse, qui vous reproche votre manque d&#8217;agilit&#233; et vous invite &#224; vous r&#233;inventer. Voil&#224; notre &#233;poque : les bourreaux des services publics organisent ensuite des conf&#233;rences sur leur fatigue.</p><p>D&#8217;ann&#233;e en ann&#233;e, le pouvoir politique retire des moyens &#224; la justice, au social, &#224; l&#8217;aide &#224; la jeunesse, aux soins de sant&#233; et &#224; la sant&#233; mentale. Puis les m&#234;mes responsables apparaissent devant les cam&#233;ras avec leur gueule d&#8217;enterrement et demandent pourquoi tout fonctionne si mal.</p><p>Les pyromanes commentent l&#8217;incendie. Ils promettent un groupe de travail sur la fum&#233;e. Ils nomment une commission charg&#233;e d&#8217;&#233;tudier les cendres. Puis ils suppriment le budget des pompiers.</p><p>Je travaille dans l&#8217;aide &#224; la jeunesse. Moi aussi, il m&#8217;arrive de pester contre la justice. Je l&#8217;insulte int&#233;rieurement. Je la trouve lente, absurde, froide, parfois aussi humaine qu&#8217;une porte de morgue. Puis je me souviens qu&#8217;elle est faite de gens aussi &#233;puis&#233;s que nous. Nous sommes tous somm&#233;s de r&#233;parer des enfances avec du scotch, trois trombones, un t&#233;l&#233;phone qui sonne sans arr&#234;t et des travailleurs qui pleurent parfois dans les toilettes avant de retourner sourire &#224; un gamin. Chaque ann&#233;e, on nous demande davantage. Chaque ann&#233;e, on nous donne moins. Il faut &#233;couter mieux, intervenir plus vite, pr&#233;venir davantage, r&#233;diger encore, accueillir tout le monde, ne refuser personne, rester disponibles, inventer des projets, remplir les indicateurs, sauver les enfants et, si possible, ne pas faire de burn-out avant la r&#233;union d&#8217;&#233;quipe.</p><p>Puis arrivent les politiciens pour nous expliquer que notre m&#233;tier est essentiel. Lorsqu&#8217;un politique vous annonce que votre travail est essentiel, tenez fermement votre portefeuille : il vient probablement d&#8217;y voler votre budget.</p><p>Ensuite tombe leur mot magique :</p><p>&#8212; R&#233;inventez-vous.</p><p>Se r&#233;inventer, dans leur bouche, signifie crever avec imagination. Il faut d&#233;sormais fabriquer des miracles durables avec des financements provisoires. Ressusciter des services avec des appels &#224; projets. Soigner la d&#233;tresse &#224; coups de tableaux Excel. Emp&#234;cher des adolescents de sombrer en veillant &#224; cocher la bonne case dans le formulaire avant dix-sept heures.</p><p>Alors oui, parfois nous sommes &#224; chier. La justice est &#224; chier. Le social est &#224; chier. Les h&#244;pitaux sont &#224; chier. La police est &#224; bout, les magistrats suffoquent, les &#233;ducateurs partent, les soignants avalent leur fatigue avec un caf&#233; froid. Mais lorsqu&#8217;on d&#233;membre un service public, il devient obsc&#232;ne de lui reprocher de boiter.</p><p>Et pendant ce temps, nous parlons d&#8217;enfants en danger. Des enfants fracass&#233;s par les coups, le harc&#232;lement, l&#8217;abandon, la rue, la pauvret&#233;, les troubles psychiques, les violences sexuelles, la solitude et cette grande d&#233;mission des adultes qui porte une cravate lors des c&#233;r&#233;monies officielles. Des mineurs dorment encore dehors en 2026. Bienvenue dans le monde r&#233;el. Il n&#8217;a pas de filtre Instagram. Il pue la pisse, la peur et le renoncement jusque dans les discours minist&#233;riels.</p><p>On nous dit pourtant :</p><p>&#8212; Votre travail est exemplaire. Maintenant, serrez-vous la ceinture.</p><p>Mais nous n&#8217;avons bient&#244;t plus de ceinture. Nous n&#8217;avons m&#234;me plus de pantalon. Nous avan&#231;ons le cul &#224; l&#8217;air dans les ruines de l&#8217;&#201;tat social pendant que les actionnaires trinquent &#224; la rigueur budg&#233;taire.Si notre soci&#233;t&#233; &#233;tait pauvre, on pourrait comprendre. Mais elle produit des richesses obsc&#232;nes. Des secteurs entiers brassent des milliards, gav&#233;s jusqu&#8217;&#224; l&#8217;&#339;sophage, pendant qu&#8217;on explique aux &#233;ducateurs, aux assistants sociaux, aux juges, aux infirmi&#232;res et aux enseignants qu&#8217;il ne reste plus assez de miettes.</p><p>Les coffres d&#233;bordent. Les enfants attendent. Et les gouvernements appellent cela une gestion responsable. Bien s&#251;r qu&#8217;on se fout de notre gueule. On nous la prend &#224; deux mains, on la plonge dans la cuvette et on nous demande ensuite de remercier pour l&#8217;eau.</p><p>J&#8217;ai lu aussi : &#171; Tu n&#8217;es pas p&#232;re. &#187;</p><p>La sentence parfaite. Cinq mots pour fermer la bouche d&#8217;un homme. Tu n&#8217;es pas p&#232;re, donc tais-toi. Tu n&#8217;as pas engendr&#233;, donc tu ignores la souffrance. Tes id&#233;es, ton m&#233;tier, tes ann&#233;es d&#8217;exp&#233;rience, ton c&#339;ur et tes oreilles peuvent aller crever derri&#232;re la maternit&#233;. C&#8217;est vrai. Je ne suis pas p&#232;re. Cette question me traverse parfois dans mon travail. Je re&#231;ois des parents en d&#233;tresse et je me demande : bordel, suis-je l&#233;gitime pour les aider alors que je n&#8217;ai pas d&#8217;enfant ?</p><p>Puis je me souviens des r&#233;cits entendus. Des jeunes frapp&#233;s. Viol&#233;s. Abandonn&#233;s. Humili&#233;s. Attach&#233;s &#224; un radiateur. Des enfants devenus les cendriers vivants de leurs parents. Des gosses qui avaient d&#233;j&#224; cent ans &#224; douze ans, avec des yeux de fin du monde et l&#8217;enfance morte sous la langue.</p><p>Et je me rappelle qu&#8217;avoir con&#231;u un enfant ne d&#233;livre ni un brevet d&#8217;intelligence, ni un dipl&#244;me de tendresse, ni un permis d&#8217;humanit&#233;. Il suffit parfois de quelques minutes pour devenir parent. Il faut toute une vie pour tenter d&#8217;&#234;tre digne d&#8217;un enfant.</p><p>Je pourrais r&#233;pondre : oui, je ne suis pas p&#232;re, donc je n&#8217;ai jamais frapp&#233; mon gosse.</p><p>Mais ce serait aussi stupide que votre argument. Dire &#224; quelqu&#8217;un &#171; tu n&#8217;es pas p&#232;re &#187; ou &#171; tu n&#8217;es pas m&#232;re &#187;, ce n&#8217;est pas r&#233;fl&#233;chir. C&#8217;est chercher l&#8217;endroit tendre et y planter son petit couteau de table. Peut-&#234;tre cette personne voudrait-elle un enfant. Peut-&#234;tre ne peut-elle pas en avoir. Peut-&#234;tre n&#8217;en aura-t-elle jamais. Vous n&#8217;en savez foutrement rien, mais vous frappez quand m&#234;me, parce qu&#8217;un d&#233;bat est plus facile &#224; gagner lorsqu&#8217;on remplace les id&#233;es par des blessures.</p><p>C&#8217;est le m&#234;me proc&#233;d&#233; que traiter quelqu&#8217;un de fasciste d&#232;s qu&#8217;il d&#233;vie de deux centim&#232;tres de votre ligne. On ne discute plus : on expulse. On ne r&#233;pond plus : on &#233;tiquette. Cela &#233;vite de penser, et penser donne des courbatures terribles aux imb&#233;ciles.</p><p>Je ne suis pas p&#232;re. Mais je suis un homme. Un citoyen. Un travailleur social. J&#8217;ai des yeux, un c&#339;ur, une sensibilit&#233; et presque dix ann&#233;es pass&#233;es &#224; recueillir ce que les adultes avaient cass&#233;. Je connais des parents qui poss&#232;dent beaucoup moins que cela.</p><p>Et maintenant, je vais &#234;tre cruel avec vous. Votre &#233;motion est probablement sinc&#232;re. Votre col&#232;re aussi. Mais la sinc&#233;rit&#233; n&#8217;absout pas la connerie. Beaucoup d&#8217;entre vous votent, parfois sans le comprendre, pour les partis qui coupent dans les budgets de la justice, du social, de la sant&#233; mentale et de la protection de la jeunesse. Alors ne comptez pas sur moi, ce soir, pour vous laver l&#8217;&#226;me. Je ne suis pas votre savon moral. Gramsci &#233;crivait : &#171; Je hais les indiff&#233;rents. &#187; Moi aussi. Je hais surtout l&#8217;indiff&#233;rence qui se d&#233;guise en col&#232;re d&#232;s qu&#8217;une vid&#233;o suffisamment sanglante lui passe sous le nez.</p><p>D&#8217;&#233;lection en &#233;lection, vous votez pour ceux qui scient les poutres. Puis, lorsque le plafond tombe sur un enfant, vous hurlez contre les gravats. Quand nous, travailleurs sociaux, descendons dans la rue pour r&#233;clamer davantage de moyens afin de prot&#233;ger les jeunes, o&#249; &#234;tes-vous ? Nulle part. Parfois, vous nous traitez de fain&#233;ants. Vous nous demandez de retourner travailler alors que nous manifestons pr&#233;cis&#233;ment pour avoir encore les moyens de faire notre travail.</p><p>Mais lorsqu&#8217;un homme fracasse le visage d&#8217;un autre devant une cam&#233;ra, vous devenez soudain experts en justice, en enfance, en traumatisme et en politique p&#233;nale. Vous r&#233;clamez du sang depuis votre canap&#233;, entre une publicit&#233; pour des baskets et une photo de vacances. La col&#232;re num&#233;rique ne co&#251;te rien. On peut sauver un enfant en commentaire, boire l&#8217;ap&#233;ritif, puis oublier son existence avant le dessert.</p><p>Vos votes ne cr&#233;ent pas les agresseurs. Mais ils d&#233;sarment ceux qui doivent pr&#233;venir, enqu&#234;ter, juger, accompagner, soigner et prot&#233;ger. Ensuite, vous vous &#233;tonnez. Vous vous &#233;tonnez du faible nombre de condamnations. Vous vous &#233;tonnez des enqu&#234;tes interminables. Vous vous &#233;tonnez que les services soient satur&#233;s. Vous vous &#233;tonnez des listes d&#8217;attente longues &#224; faire vieillir un enfant avant son premier rendez-vous. Vous vous &#233;tonnez que les travailleurs sociaux tombent en burn-out, que les policiers perdent parfois leur humanit&#233;, que les magistrats &#233;touffent sous les dossiers, que les soignants d&#233;missionnent et que des adolescents restent seuls avec leur nuit plant&#233;e dans le ventre. Vous vous &#233;tonnez &#233;norm&#233;ment. Mais vous regardez rarement ce que fait votre main lorsqu&#8217;elle glisse un bulletin dans l&#8217;urne.</p><p>Votre col&#232;re devrait se tourner vers les responsables politiques qui enrichissent les m&#234;mes vieux vampires et demandent aux autres de survivre avec moins. Ceux qui vident la justice, le social, la jeunesse, la culture et les soins de sant&#233;, puis arrivent sur les lieux du d&#233;sastre avec des mines de croque-morts et des phrases propres. Vous avez une responsabilit&#233;. Je ne vous traite pas d&#8217;agresseurs. Je dis que vous contribuez parfois &#224; d&#233;sarmer ceux qui doivent leur faire face. Une phrase, souvent attribu&#233;e &#224; Orwell et probablement &#224; tort, affirme qu&#8217;un peuple qui &#233;lit des corrompus, des imposteurs et des tra&#238;tres n&#8217;est plus seulement victime : il devient complice. Cela fait mal. Je sais. La v&#233;rit&#233; ne met pas de vaseline.</p><p>Enfin, pour moi, la justice n&#8217;est pas la vengeance. La vengeance est une b&#234;te stupide qui se nourrit de notre douleur avant de nous bouffer la main. Elle procure une seconde d&#8217;ivresse, puis laisse des si&#232;cles de sang caill&#233; sous les ongles. Elle ne r&#233;pare rien. Elle d&#233;place la tombe. Elle ne rend aucune enfance.</p><p>Camus &#233;crivait : &#171; La vraie g&#233;n&#233;rosit&#233; envers l&#8217;avenir consiste &#224; tout donner au pr&#233;sent. &#187;</p><p>Notre avenir, ce sont les enfants. Tout donner au pr&#233;sent signifie donc leur offrir des lieux s&#251;rs, des professionnels disponibles, une justice capable de travailler, des policiers form&#233;s, des soins accessibles, des adultes qui les croient et une soci&#233;t&#233; qui ne leur demande pas de patienter gentiment dans le couloir pendant qu&#8217;elle taille des pipes aux march&#233;s financiers.</p><p>Lenoci s&#8217;est veng&#233;. Et ensuite ? Le syst&#232;me a-t-il chang&#233; ? Un enfant suppl&#233;mentaire sera-t-il prot&#233;g&#233; demain ? Un service a-t-il re&#231;u davantage de moyens ? Une victime sera-t-elle mieux entendue ? Une enqu&#234;te sera-t-elle men&#233;e plus rapidement ? Non. Il reste une vid&#233;o. Du sang. Une peine de prison. Et une foule qui a connu son petit orgasme punitif avant de passer &#224; la publication suivante.</p><p>En filmant ce passage &#224; tabac, Lenoci n&#8217;a pas r&#233;par&#233; la justice. Il a excit&#233; nos instincts les plus bas. Ceux qui r&#233;clament une dent pour une dent, un &#339;il pour un &#339;il, puis s&#8217;&#233;tonnent &#224; la fin de vivre dans un pays d&#8217;aveugles qui se mordent.</p><p>Je les poss&#232;de aussi, ces instincts. Tout le monde les poss&#232;de. Une civilisation commence pr&#233;cis&#233;ment &#224; l&#8217;endroit o&#249; l&#8217;on refuse de leur donner les clefs de la maison. Sinon, c&#8217;est la Terreur. Un homme d&#233;signe le coupable. Un autre pr&#233;pare la corde. La foule filme. Les enfants regardent. Et chacun rentre se coucher persuad&#233; d&#8217;avoir d&#233;fendu l&#8217;humanit&#233;. Je ne veux pas vivre dans ce monde-l&#224;.</p><p>Nos gouvernements de droite et du centre ne nous prot&#232;gent pas lorsqu&#8217;ils massacrent les moyens de ceux qui sont charg&#233;s de le faire. Ils ne r&#233;alisent m&#234;me pas d&#8217;&#233;conomies. Ils refusent de payer la pr&#233;vention, puis d&#233;pensent des fortunes pour administrer les ruines. Ce sont de mauvais comptables avec du sang s&#233;ch&#233; sur leurs tableaux Excel.</p><p>Bien s&#251;r, je me suis fait insulter. On m&#8217;a servi de la pol&#233;mique &#224; la place des arguments. Mais je ne discute pas avec les gens qui ne parlent qu&#8217;avec eux-m&#234;mes. Camus l&#8217;&#233;crivait : &#171; Le dialogue, relation des personnes, a &#233;t&#233; remplac&#233; par la propagande ou la pol&#233;mique, qui sont deux sortes de monologue. &#187;</p><p>Et vous savez ce qu&#8217;il y a de plus triste dans toute cette histoire ? De plus infect. De plus obsc&#232;ne. De plus d&#233;sesp&#233;r&#233;ment humain. Le beau-fils de Lenoci. Cet enfant de six ans. On ne parle d&#233;j&#224; presque plus de lui. Il a disparu derri&#232;re la rage du beau-p&#232;re, derri&#232;re l&#8217;homme accus&#233;, derri&#232;re le proc&#232;s, la peine, les vid&#233;os, les insultes, les commentaires et la grande kermesse morale des adultes. Il est devenu un pr&#233;texte. Un drapeau. Une munition. Un petit corps symbolique que chacun tra&#238;ne de son c&#244;t&#233; pour gagner sa guerre. Tout le monde parle en son nom. Plus personne ne l&#8217;&#233;coute. C&#8217;est pourtant lui, la victime. Pas le justicier film&#233;. Pas la foule frustr&#233;e par le verdict. Pas ceux qui se sentent insult&#233;s parce qu&#8217;on leur demande de r&#233;fl&#233;chir avant d&#8217;applaudir un homme qui en massacre un autre.</p><p>Lui. Un enfant de six ans. Six ann&#233;es &#224; peine sur cette terre de dingues, et d&#233;j&#224; les adultes se disputent son malheur afin de savoir lequel d&#8217;entre eux aura le droit de para&#238;tre le plus juste. On lui aurait vol&#233; une part de son enfance. Puis nous lui avons vol&#233; sa place dans sa propre histoire. C&#8217;est peut-&#234;tre cela, le crime collectif : transformer la souffrance d&#8217;un enfant en d&#233;cor pour nos col&#232;res d&#8217;adultes. Tout le monde pr&#233;tend vouloir prot&#233;ger les enfants. Mais d&#232;s que le sang coule, les adultes recommencent &#224; ne parler que d&#8217;eux-m&#234;mes. Et l&#8217;enfant reste l&#224;, derri&#232;re le vacarme, minuscule, oubli&#233;, avec toute la nuit du monde d&#233;j&#224; tomb&#233;e dans ses six ans</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!c1M2!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff0f5d16a-8e35-4322-8d90-7373ca4af928_1080x1350.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!c1M2!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Ff0f5d16a-8e35-4322-8d90-7373ca4af928_1080x1350.jpeg 424w, 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&#224; remettre son cadavre debout pour aller faire semblant d&#8217;avoir une existence. Elle &#233;tait l&#224;, plant&#233;e dans ma chambre : immense, brumeuse, catholique, caboss&#233;e, avec ses for&#234;ts noires, ses champs sans fin, ses saints en pl&#226;tre, ses morts rang&#233;s sous la terre et toute cette vodka vers&#233;e dans les hommes pour emp&#234;cher leurs fant&#244;mes de remonter par la gorge.</p><p>J&#8217;ai eu envie d&#8217;y retourner. La derni&#232;re fois, c&#8217;&#233;tait il y a trois ans. Trois ans, ce n&#8217;est rien pour les historiens, mais pour un homme qui vieillit, c&#8217;est d&#233;j&#224; un petit cimeti&#232;re. Jusqu&#8217;&#224; mes vingt-six ans, j&#8217;y allais au moins une fois par an, g&#233;n&#233;ralement en juillet, lorsque le soleil faisait reluire les routes et que les moustiques vous d&#233;voraient avec une ferveur toute slave. J&#8217;allais voir la famille de ma m&#232;re. Je retrouvais les visages, les voix, les cuisines o&#249; quelque chose mijotait du matin au soir, les oncles capables de transformer un verre de bienvenue en coma diplomatique, les tantes vous trouvant trop maigre m&#234;me lorsque vous aviez d&#233;j&#224; le cul d&#8217;un ministre.</p><p>Puis la vie s&#8217;est mise au milieu. Cette grosse truie. Elle a &#233;tal&#233; entre la Pologne et moi ses boulots, ses amours rat&#233;es, ses horaires, ses billets trop chers, ses d&#233;m&#233;nagements, ses chagrins &#224; la petite semaine et toutes ces obligations invent&#233;es par des gens persuad&#233;s que remplir des formulaires constitue une raison suffisante de ne pas aller embrasser les vivants avant qu&#8217;ils ne cr&#232;vent.</p><p>J&#8217;ai trente-cinq ans aujourd&#8217;hui. Depuis mes vingt-six ans, je n&#8217;y suis retourn&#233; que deux fois.</p><p>Deux pauvres fois en neuf ann&#233;es. C&#8217;est ridiculement peu pour un pays qui m&#8217;habite autant. La Pologne est davantage pr&#233;sente dans mon sang que certaines personnes dans leur propre appartement. Elle coule en moi avec ses fleuves, ses massacres, ses partitions, ses hivers, sa foutue manie de survivre &#224; tout, m&#234;me &#224; l&#8217;Histoire lorsque celle-ci arrive avec ses bottes, ses chars et son haleine de charnier.</p><p>Je suis belge sur les papiers. Polonais dans certaines tristesses. C&#8217;est moins administratif, mais beaucoup plus tenace.</p><p>Je parle mal la langue. Les mots arrivent dans ma bouche avec des jambes cass&#233;es. Ils tr&#233;buchent contre mes dents, se cognent au palais, agonisent dans un accent d&#8217;Europ&#233;en &#233;gar&#233;. Pourtant, je comprends beaucoup. La langue polonaise s&#8217;ouvre en moi par endroits, avec ses consonnes qui semblent avoir &#233;t&#233; invent&#233;es apr&#232;s une nuit de vodka et de d&#233;sespoir m&#233;taphysique. Je ne sais pas toujours lui r&#233;pondre, mais je reconnais sa col&#232;re, sa tendresse, ses jurons, ses pri&#232;res. Peut-&#234;tre qu&#8217;un pays d&#8217;origine, c&#8217;est pr&#233;cis&#233;ment cela : une voix que le c&#339;ur comprend pendant que la bouche reste plant&#233;e l&#224;, idiote, avec ses trois mots boiteux.</p><p>L&#224;-bas, je me sens bien, &#224; ma place. Ce qui est d&#233;j&#224; miraculeux dans un monde o&#249; nous passons notre temps &#224; entrer dans des existences taill&#233;es pour d&#8217;autres.</p><p>J&#8217;aime ce qu&#8217;il subsiste de simplicit&#233;. La modernit&#233; est arriv&#233;e, bien s&#251;r. Elle a ses centres commerciaux, ses enseignes lumineuses, ses bagnoles neuves et ses &#233;crans destin&#233;s &#224; occuper les hommes pendant que leur &#226;me moisit tranquillement derri&#232;re leurs yeux. Mais elle n&#8217;a pas encore tout bouff&#233;. Pas partout. Il reste des bouts de monde qu&#8217;on n&#8217;a pas totalement emball&#233;s sous plastique. Des routes bord&#233;es d&#8217;arbres. Des villages qui sentent le bois br&#251;l&#233;, la terre mouill&#233;e et la soupe. Des vieilles femmes allant &#224; la messe avec l&#8217;air d&#8217;avoir personnellement pr&#234;t&#233; de l&#8217;argent &#224; Dieu et d&#8217;attendre le remboursement.</p><p>J&#8217;aime le caf&#233; polonais. Noir. Brutal. Sans discussion. Avec le marc au fond de la tasse, cette petite fange sacr&#233;e laiss&#233;e par le matin. On boit jusqu&#8217;&#224; sentir les morts tambouriner contre les parois de l&#8217;estomac, puis on regarde la boue en esp&#233;rant y lire l&#8217;avenir. Il n&#8217;y a rien &#224; lire, &#233;videmment. Nous allons aimer, perdre, grossir un peu, enterrer nos parents et mourir &#224; notre tour. Mais le caf&#233; est bon, alors on fait semblant de ne pas savoir.</p><p>J&#8217;aime les p&#226;tisseries qui vous d&#233;gueulassent les doigts et mettent du sucre jusque dans vos remords. Les p&#261;czki, ces gros astres ob&#232;ses gonfl&#233;s de confiture, fabriqu&#233;s pour faire exploser les art&#232;res avec le sourire. Une bouch&#233;e, et voil&#224; le c&#339;ur qui colle, les doigts luisants, l&#8217;enfance qui revient avec sa gueule enfarin&#233;e. On peut garder leurs graines de chia et leurs desserts sans gluten : moi, je veux une p&#226;tisserie qui me menace physiquement. Quelque chose qui vous murmure que la vie sera peut-&#234;tre courte, mais qu&#8217;elle aura au moins eu le go&#251;t du gras.</p><p>J&#8217;aime les vastes &#233;tendues de champs. Le bl&#233; remu&#233; par le vent. Les routes droites avalant l&#8217;horizon. Les maisons &#233;parpill&#233;es au milieu du silence. Les vieux assis devant leur porte, regardant passer les voitures avec l&#8217;indiff&#233;rence sublime de ceux qui savent d&#233;j&#224; que tout finit dans un trou.</p><p>J&#8217;aime les mariages qui durent deux jours. Deux jours &#224; boire, danser, bouffer, embrasser des inconnus, pleurer dans les bras d&#8217;un cousin dont on avait oubli&#233; l&#8217;existence. Deux jours pour c&#233;l&#233;brer l&#8217;amour avant qu&#8217;il ne devienne une liste de courses, un cr&#233;dit hypoth&#233;caire et deux personnes se demandant en silence qui aurait d&#251; sortir les poubelles. Il faut bien quarante-huit heures de vodka pour croire que deux &#234;tres humains peuvent se promettre l&#8217;&#233;ternit&#233; sans &#233;clater de rire. &#192; la fin, les nappes ressemblent &#224; des champs de bataille, les hommes ont les yeux retourn&#233;s dans le cr&#226;ne, les femmes marchent pieds nus, les cravates pendent telles des langues de suicid&#233;s et quelqu&#8217;un remet de la musique parce que personne ne veut &#234;tre le premier &#224; reconna&#238;tre que la f&#234;te, elle aussi, est d&#233;j&#224; en train de mourir.</p><p>J&#8217;aime le lac &#224; quelques kilom&#232;tres de chez ma tante. J&#8217;y vais en fin de journ&#233;e. Il faut traverser la for&#234;t. Une for&#234;t &#233;paisse, sombre, vaguement inqui&#233;tante, o&#249; chaque arbre para&#238;t cacher un soldat mort, une sorci&#232;re ou un souvenir qu&#8217;on avait soigneusement enterr&#233;. &#199;a sent la mousse, l&#8217;&#233;corce, l&#8217;humidit&#233; et la vieille haleine du monde. Les branches craquent. Les insectes poursuivent leur minuscule trag&#233;die. La for&#234;t se fout de moi depuis des si&#232;cles et elle a bien raison. Puis le lac appara&#238;t. Je m&#8217;assieds sur la rive et je regarde le soleil descendre dans l&#8217;eau. Il ne se couche pas. Il se fait &#233;gorger lentement par l&#8217;horizon. Le ciel saigne du rouge, de l&#8217;orange, du violet, toute une boucherie magnifique organis&#233;e sans t&#233;moin et sans subvention culturelle. La lumi&#232;re agonise &#224; la surface. Les arbres deviennent noirs. Moi, je reste l&#224;, long animal m&#233;lancolique avec des souvenirs plein le ventre, &#224; regarder le jour crever plus dignement que la plupart des hommes. Dans ces moments-l&#224;, quelque chose se tait enfin en moi. Ce moulin &#224; merde qu&#8217;on appelle le cerveau. Les regrets cessent de grincer. Les absents arr&#234;tent un instant de cogner contre les murs. Je ne suis plus un homme de trente-cinq ans avec ses amours mal cicatris&#233;es, ses peurs bien nourries, ses contradictions et son avenir qui commence d&#233;j&#224; &#224; sentir le renferm&#233;. Je redeviens un gosse. Pas heureux. Pas malheureux. Un gosse simplement pos&#233; devant l&#8217;immensit&#233;, convaincu que le monde cache forc&#233;ment quelque chose derri&#232;re les arbres.</p><p>J&#8217;aime la campagne polonaise parce qu&#8217;elle remet l&#8217;homme &#224; sa juste place : quelque part entre la bouse et les &#233;toiles. Un animal inquiet qui a invent&#233; Dieu, les fronti&#232;res, les imp&#244;ts, le mariage, la guerre et les r&#233;unions professionnelles pour &#233;viter d&#8217;admettre qu&#8217;il ne sait absolument pas ce qu&#8217;il fout l&#224;.</p><p>J&#8217;aime aussi les villes. Cracovie surtout. Cracovie par-dessus tout. Sa beaut&#233; ancienne, ses fa&#231;ades, ses pav&#233;s, ses &#233;glises, son histoire respirant derri&#232;re chaque pierre. La ville est magnifique mais elle ne sourit jamais compl&#232;tement. Elle sait trop de choses. Elle a vu passer les empires, les uniformes, les processions, les bourreaux, les amoureux et les touristes prenant des photos devant ce qu&#8217;ils ne comprendront jamais. Certaines villes vous s&#233;duisent. Cracovie vous regarde droit dans les yeux et vous demande si vous &#234;tes digne de votre propre m&#233;moire.</p><p>J&#8217;aime Wroc&#322;aw, ses ponts et ses fa&#231;ades color&#233;es. Sa beaut&#233; jet&#233;e au-dessus de l&#8217;eau. Cette &#233;l&#233;gance presque insolente d&#8217;une ville ayant elle aussi chang&#233; de nom, de pays, de ma&#238;tres, mais continuant &#224; se tenir debout avec ses pierres bien peign&#233;es.</p><p>Et Varsovie. Varsovie a &#233;t&#233; massacr&#233;e, pulv&#233;ris&#233;e, viol&#233;e par l&#8217;Histoire, puis reconstruite par des hommes assez fous pour relever les murs avec les gravats de leurs morts. Il faut respecter les villes revenues de l&#8217;enfer. Elles ont le m&#234;me regard que certaines femmes : on les trouve belles avant de comprendre que leur beaut&#233; est une cicatrice ayant appris &#224; se maquiller. Dans un parc, des gens jouent du Chopin sur un piano. Alors le monde ferme enfin sa grande gueule. Les voitures, les guerres, les politiciens, les publicit&#233;s, les imb&#233;ciles et les marchands de bonheur se taisent quelques minutes. Les notes tombent sous les arbres avec une d&#233;licatesse presque obsc&#232;ne. Elles s&#8217;accrochent aux branches, glissent sur l&#8217;herbe, entrent dans les corps sans demander la permission. Tout devient triste et beau, ce qui est peut-&#234;tre la seule d&#233;finition honn&#234;te de la vie.</p><p>Je pourrais &#233;crire encore longtemps sur la Pologne. J&#8217;&#233;crirai encore sur elle. On ne termine jamais un texte consacr&#233; au pays de sa m&#232;re. On l&#8217;abandonne simplement &#224; un endroit avant d&#8217;y revenir plus tard, plus vieux, plus seul, avec de nouveaux morts &#224; ajouter entre les phrases.</p><p>Parce qu&#8217;au milieu de tout cela, il y a ma grand-m&#232;re. Ma Babcia. Je ne l&#8217;ai connue que quatre ans. Quatre ann&#233;es, c&#8217;est presque rien. Un battement de paupi&#232;res dans l&#8217;existence d&#8217;un homme. Pourtant, elle occupe en moi une pi&#232;ce enti&#232;re. Certaines personnes vivent cinquante ans &#224; vos c&#244;t&#233;s sans laisser davantage qu&#8217;une vieille odeur dans un couloir. D&#8217;autres vous tiennent quelques fois sur leurs genoux et deviennent un pays int&#233;rieur. Je la revois dans le salon. Elle m&#8217;avait pos&#233; sur ses genoux. Puis elle m&#8217;a install&#233; sur le tapis avant de s&#8217;allonger. Moi, je croyais qu&#8217;elle se reposait. J&#8217;avais quatre ans. &#192; cet &#226;ge-l&#224;, les adultes ne meurent pas. Ils dorment. Ils pr&#233;parent &#224; manger. Ils reviennent. Ils se rel&#232;vent toujours, parce qu&#8217;ils sont les colonnes du monde et qu&#8217;un monde sans eux semble aussi impossible qu&#8217;un ciel sans lumi&#232;re. Alors j&#8217;ai attendu. Peut-&#234;tre ai-je jou&#233; sur le tapis. Peut-&#234;tre ai-je regard&#233; son visage en me demandant pourquoi elle dormait si profond&#233;ment. Peut-&#234;tre ai-je continu&#233; d&#8217;exister &#224; quelques centim&#232;tres de la mort sans savoir que la mort &#233;tait l&#224;, couch&#233;e dans le salon, immense et silencieuse, avec son horrible politesse.</p><p>Elle ne s&#8217;est jamais r&#233;veill&#233;e. Cette phrase me d&#233;chire encore. Elle ne s&#8217;est jamais r&#233;veill&#233;e. Quelques jours plus tard, elle est partie vers cet ailleurs o&#249; les adultes exp&#233;dient les morts avec des pri&#232;res, des fleurs et des phrases auxquelles personne ne croit enti&#232;rement. Moi, je ne comprenais rien. Je savais seulement qu&#8217;un visage avait disparu. Qu&#8217;une chaleur avait quitt&#233; la pi&#232;ce. Que les grandes personnes pleuraient et que leurs larmes ne servaient m&#234;me pas &#224; r&#233;parer ce qui venait de casser.</p><p>Voil&#224; peut-&#234;tre mon premier souvenir v&#233;ritable. Une femme qui m&#8217;aime. Un tapis. Un corps allong&#233;. Et l&#8217;enfance qui comprend brutalement que m&#234;me les bras les plus tendres peuvent vous l&#226;cher sans le vouloir. Peut-&#234;tre que j&#8217;aime autant la Pologne parce que j&#8217;y cherche encore ma grand-m&#232;re. Je marche sur ses routes pour retrouver son odeur. Je bois son caf&#233;. Je mange ses g&#226;teaux. Je traverse ses for&#234;ts. Je m&#8217;assieds devant ses lacs en esp&#233;rant qu&#8217;un morceau d&#8217;elle remonte &#224; la surface. Une voix. Une main. Un rire. Une miette de morte suffisamment vivante pour &#234;tre gliss&#233;e dans ma poche.</p><p>Je voudrais rapporter quelque chose d&#8217;elle en Belgique. Une preuve minuscule. Un fragment de chaleur. Mais on ne rapporte jamais les morts. On rapporte seulement leur absence, qui passe tr&#232;s bien les contr&#244;les douaniers et ne d&#233;passe jamais le poids autoris&#233;.</p><p>Alors j&#8217;&#233;cris. C&#8217;est probablement &#224; cela que sert l&#8217;&#233;criture : fouiller les fosses avec un stylo, gratter la terre &#224; mains nues, rappeler les disparus jusqu&#8217;&#224; s&#8217;en arracher les ongles. On aligne des mots en esp&#233;rant fabriquer une bouche aux fant&#244;mes. Parfois, une phrase respire. Parfois, elle remue l&#233;g&#232;rement dans son cercueil. On appelle cela de la litt&#233;rature pour ne pas reconna&#238;tre que nous pratiquons une forme minable et magnifique de n&#233;cromancie.</p><p>J&#8217;aime la Pologne parce qu&#8217;elle contient ce que j&#8217;ai perdu avant m&#234;me d&#8217;avoir appris le mot &#171; perte &#187;. Elle contient ma m&#232;re avant moi. Ma grand-m&#232;re avant la mort. Des &#233;t&#233;s aujourd&#8217;hui disparus. Des tables autour desquelles certains ne s&#8217;assi&#233;ront plus. Des bouteilles vid&#233;es, des chansons massacr&#233;es, des baisers donn&#233;s sur le front, des d&#233;parts au petit matin. Elle est le pays de mes origines, c&#8217;est-&#224;-dire le lieu exact o&#249; mes fant&#244;mes ont commenc&#233; &#224; se reproduire.</p><p>J&#8217;y retournerai sans doute l&#8217;ann&#233;e prochaine. Et peut-&#234;tre qu&#8217;un jour, j&#8217;y habiterai. Je prendrai une petite maison pr&#232;s d&#8217;une for&#234;t, pas tr&#232;s loin d&#8217;un lac. J&#8217;apprendrai enfin correctement la langue afin de pouvoir parler aux vivants avant qu&#8217;ils ne rejoignent les autres. Je boirai mon caf&#233; noir en regardant le marc au fond de la tasse. J&#8217;essaierai d&#8217;y lire l&#8217;avenir, m&#234;me si je connais d&#233;j&#224; le programme : aimer quelques personnes, en perdre beaucoup, &#233;crire pour ne pas devenir fou, puis crever &#224; mon tour en laissant derri&#232;re moi deux ou trois livres et une tasse sale dans l&#8217;&#233;vier.</p><p>Mais avant cela, il y aura encore des &#233;t&#233;s. Il y aura les champs, les for&#234;ts, les p&#261;czki d&#233;goulinants de confiture, les mariages ivres, Chopin sous les arbres, les vieux silencieux devant les maisons et le soleil &#233;gorg&#233; dans le lac. Il y aura ma grand-m&#232;re, quelque part dans chaque paysage. Il y aura la Pologne. Ce grand morceau de tendresse plant&#233; dans ma chair. Cette patrie que je parle mal mais que je saigne couramment. Cette vieille blessure pleine de sucre, de vodka et de morts.</p><p></p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!iTtD!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F051b7931-52f0-477e-b392-2ab2dc05ba17_693x1060.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!iTtD!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F051b7931-52f0-477e-b392-2ab2dc05ba17_693x1060.jpeg 424w, /__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!iTtD!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_848, 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Clique).]]></description><link>https://sebastianblysk.substack.com/p/je-ne-tombe-plus-amoureux-0b1</link><guid isPermaLink="false">https://sebastianblysk.substack.com/p/je-ne-tombe-plus-amoureux-0b1</guid><dc:creator><![CDATA[Sebastian Blysk]]></dc:creator><pubDate>Thu, 20 Aug 2026 19:42:37 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!zLkZ!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F223b1336-8ba3-43a2-b2dd-5344dff82ac1_820x1200.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Je suis retomb&#233; sur cette vid&#233;o de B&#233;atrice Dalle (&#233;mission Clique). Elle dormait au fond de mon t&#233;l&#233;phone, entre deux cadavres d&#8217;actualit&#233;, une publicit&#233; pour des baskets et le bonheur mensonger d&#8217;une famille en vacances. L&#8217;algorithme a remu&#233; sa grande cuill&#232;re dans la fosse commune num&#233;rique et il me l&#8217;a resservie. Froide. Intacte. Avec cette phrase plant&#233;e dedans.</p><p>Elle ne tombe plus amoureuse. Elle ne dit pas que l&#8217;amour est mort. Non. La b&#234;te respire encore quelque part. On entend ses cha&#238;nes tra&#238;ner dans la cave. Elle pourrait remonter un soir, d&#233;foncer la porte avec son front, pisser sur le tapis et foutre le feu &#224; la maison. L&#8217;amour adore les entr&#233;es de connard. Il ne frappe jamais. Il s&#8217;introduit par la blessure.</p><p>Elle dit seulement que l&#8217;intelligence des hommes qu&#8217;elle rencontre ne la satisfait pas autant que celle des hommes qu&#8217;elle lit. C&#8217;est tout. Et c&#8217;est d&#233;j&#224; un massacre. Elle ne d&#233;clare pas la guerre aux bites, aux hommes, aux femmes, aux pauvres mammif&#232;res esseul&#233;s qui cherchent quelqu&#8217;un sur des applications en se photographiant devant le Machu Picchu. Elle ne dit pas que les vivants sont tous des meubles Ikea avec un trou entre les jambes. Elle constate seulement qu&#8217;apr&#232;s avoir pass&#233; la nuit avec Genet et Pasolini, c&#8217;est compliqu&#233; de mouiller pour un type qui se dit &#233;picurien parce qu&#8217;il aime le vin rouge et les planches de charcuterie.</p><p>Tu viens de traverser l&#8217;enfer avec des morts qui ont &#233;ventr&#233; la langue, embrass&#233; les l&#233;preux, bais&#233; la honte, crach&#233; dans la bouche des anges et chang&#233; leurs plaies en vitraux. Puis un vivant arrive. Il sent bon. Il a les dents droites. Il te demande ton signe astrologique. Il adore voyager, rire et profiter des bons moments. M&#234;me les punaises de lit profitent des bons moments, bordel. Elles ont seulement la pudeur de ne pas l&#8217;inscrire dans leur biographie.</p><p>Voil&#224; peut-&#234;tre notre trag&#233;die : les morts ont davantage de conversation que nous. Ils nous parlent depuis leurs cercueils avec des phrases qui d&#233;bo&#238;tent les m&#226;choires, pendant que nous sommes l&#224;, debout, ti&#232;des, connect&#233;s, occup&#233;s &#224; &#233;crire &#171; haha grave &#187; sous une photo de coucher de soleil.</p><p>Cette vid&#233;o me fait toujours quelque chose. Parce que je me dis, moi aussi, de plus en plus souvent, que je ne tombe plus amoureux. Je ne pr&#233;tends pas que cela ne m&#8217;arrivera plus jamais. Je ne veux pas insulter l&#8217;avenir. Il est susceptible, ce salaud. Il vous entend d&#233;clarer que vous ne croyez plus en rien et vous envoie une femme avec un rire impossible, un livre sous le bras et la fin du monde au fond des yeux. Trois jours plus tard, vous voil&#224; &#224; &#233;crire son pr&#233;nom sur les murs int&#233;rieurs de votre cr&#226;ne, dans votre sommeil, dans votre viande, sur les organes encore disponibles.</p><p>L&#8217;amour poss&#232;de ce go&#251;t-l&#224; pour l&#8217;humiliation. Il attend qu&#8217;on se croie gu&#233;ri. Puis il revient avec une batte.</p><p>Je dis seulement qu&#8217;aujourd&#8217;hui, je ne tombe plus. Je vacille. Je d&#233;sire. Je m&#8217;attache &#224; une voix. &#192; une nuque. &#192; une phrase. &#192; une mani&#232;re de tenir un verre ou de dire mon pr&#233;nom. J&#8217;avance jusqu&#8217;au bord du gouffre, je me penche, je lui demande s&#8217;il se souvient de moi. Il me r&#233;pond oui. Les gouffres ont une excellente m&#233;moire. Mais je ne saute pas. Ou peut-&#234;tre que je tombe sans m&#8217;en apercevoir et que la chute dure d&#233;sormais plusieurs ann&#233;es. Peut-&#234;tre que nous appelons solitude cette interminable seconde avant l&#8217;impact.</p><p>Je lis Gary. Voil&#224; le probl&#232;me. Je lis Gary et mon c&#339;ur prend de mauvaises habitudes. Il r&#233;clame l&#8217;impossible au petit d&#233;jeuner. Il ne veut plus seulement &#234;tre aim&#233;. Il veut &#234;tre reconnu jusque dans sa part malade, jusque dans cette cave o&#249; je cache les b&#234;tes, les hontes, les enfances crev&#233;es, les vieilles tendresses encore couvertes de sang. Je voudrais qu&#8217;une femme me parle avec cette folie-l&#224;. Pas qu&#8217;elle aligne des citations pour d&#233;corer son intelligence. Pas qu&#8217;elle parfume son vide avec de la litt&#233;rature. Les citations sur Instagram, c&#8217;est parfois du d&#233;sodorisant pos&#233; dans des toilettes publiques.</p><p>Je voudrais que les mots lui remontent des entrailles. Qu&#8217;ils aient travers&#233; son enfance, ses ruptures, sa salive, ses nuits blanches, les hommes qu&#8217;elle a aim&#233;s, ceux qu&#8217;elle aurait d&#251; &#233;trangler, ses morts mal enterr&#233;s, ses col&#232;res sans s&#233;pulture. Je voudrais qu&#8217;ils sortent encore chauds, poisseux, avec un peu de sperme, de sang, de vin, de ciel et toute la boue sacr&#233;e d&#8217;&#234;tre vivant.</p><p>Je voudrais lui demander :</p><p>&#8212; <em>Est-ce que je suis envahissant ?</em></p><p>Et qu&#8217;elle me r&#233;ponde :</p><p>&#8212; <em>Terriblement, lorsque tu n&#8217;es pas l&#224;.</em></p><p>Alors ce serait fini.</p><p>Pas le petit frisson pourri. Pas la s&#233;duction avec ses lumi&#232;res tamis&#233;es, ses verres chers et ses mensonges bien habill&#233;s. Non. Le grand accident. L&#8217;ambulance dans le cerveau. Les anges avec des gyrophares. Le c&#339;ur projet&#233; contre le pare-brise de la r&#233;alit&#233;. On retrouverait mes organes assis sur le trottoir, envelopp&#233;s dans une couverture de survie. Mon foie t&#233;l&#233;phonerait &#224; ma m&#232;re. Mes poumons demanderaient un avocat. Mon &#226;me, cette clocharde, fouillerait d&#233;j&#224; les d&#233;combres pour retrouver la phrase.</p><p>Je voudrais qu&#8217;elle me dise :</p><p>&#8212; <em>Tu sais, quand je te dis que je t&#8217;aime, il ne s&#8217;agit m&#234;me pas d&#8217;amour. Je te parle de l&#8217;impossibilit&#233; de respirer autrement.</em></p><p>Et l&#224;, silence. Les immeubles cesseraient de vieillir. Les guerres suspendraient leurs couteaux. Les morts se retourneraient dans leur terre pour &#233;couter. M&#234;me Dieu rangerait deux minutes sa grosse machine &#224; fabriquer du malheur. Il se gratterait la barbe, un peu vex&#233;, en se demandant pourquoi il n&#8217;a jamais trouv&#233; &#231;a dans la Bible.</p><p>Parce qu&#8217;on rencontre des gens, &#233;videmment. Ils sont beaux. Certains sont magnifiques. Ils ont des yeux o&#249; l&#8217;on croit apercevoir un pays entier. Une bouche capable, en th&#233;orie, de renverser des empires. Ils marchent avec une insolence de panth&#232;re. Ils remettent leurs cheveux derri&#232;re l&#8217;oreille et ce geste suffit &#224; d&#233;shabiller la raison. Alors on invente. On meuble leur silence avec nos propres incendies. On leur pr&#234;te des gouffres parce qu&#8217;ils baissent les yeux. On imagine des for&#234;ts primitives derri&#232;re leur front, des r&#233;volutions dans leur culotte, des villes englouties sous leur peau. On b&#226;tit un palais dans leur mutisme.</p><p>Puis ils parlent. Et le palais &#233;tait une baraque &#224; frites. La panth&#232;re avait un abonnement &#224; la salle de sport et regardait des vid&#233;os de d&#233;veloppement personnel. Le gouffre voulait simplement partir &#224; Duba&#239;. C&#8217;est terrible, quelqu&#8217;un qui parle et d&#233;truit tout le myst&#232;re que son silence avait eu tant de mal &#224; construire. Les gens parlent avec des phrases en kit. Ils pensent par abonnement. Ils d&#233;sirent ce qu&#8217;on leur a appris &#224; photographier. Ils se disent libres avec les m&#234;mes mots, les m&#234;mes tatouages, les m&#234;mes voyages, les m&#234;mes blessures soigneusement filtr&#233;es. Ils sont atypiques ensemble. Rebelles en troupeau. Profonds jusqu&#8217;&#224; la premi&#232;re notification.</p><p>Ils disent :</p><p>&#8212; Je suis quelqu&#8217;un de vrai.</p><p>C&#8217;est toujours inqui&#233;tant. Personne ne pr&#233;cise qu&#8217;il est vivant lorsqu&#8217;il respire.</p><p>Moi, je voudrais qu&#8217;avec les mots de tout le monde, une femme parle comme personne. Qu&#8217;elle habite sa langue. Qu&#8217;elle y foute son matelas, ses fant&#244;mes, ses livres corn&#233;s, ses bouteilles &#224; moiti&#233; vides, ses col&#232;res, ses culottes suspendues au radiateur et les photographies de ceux qui lui ont appris que l&#8217;amour poss&#232;de parfois des poings. Je voudrais reconna&#238;tre sa voix au milieu d&#8217;un bombardement. Qu&#8217;une phrase prononc&#233;e par elle change la temp&#233;rature de la pi&#232;ce. Que les murs reculent pour lui faire de la place. Que les verres tremblent. Que les meubles se mettent &#224; prier. Que mes anciennes douleurs, jusque-l&#224; vautr&#233;es dans leur crasse, se redressent soudain parce qu&#8217;elles viennent d&#8217;entendre leur v&#233;ritable nom. Je voudrais un rire &#233;chapp&#233; d&#8217;une mythologie clandestine. Une intelligence qui morde. Une tendresse sachant montrer les dents. Une femme capable de caresser mes monstres sans chercher &#224; en faire des animaux domestiques. Quelqu&#8217;un qui ne traverse pas le monde en suivant les fl&#232;ches peintes au sol. Quelqu&#8217;un qui sache que nous voyageons tous dans le m&#234;me corbillard, occup&#233;s &#224; discuter carri&#232;re, patrimoine immobilier, prot&#233;ines, compatibilit&#233; &#233;motionnelle et destinations de vacances, pendant que le chauffeur ivre fonce vers le trou. Quelqu&#8217;un qui puisse regarder cette farce cosmique sans d&#233;tourner les yeux et rire avec moi, pas parce que c&#8217;est dr&#244;le, mais parce que l&#8217;autre possibilit&#233; serait de hurler jusqu&#8217;&#224; perdre la m&#226;choire.</p><p>J&#8217;ai d&#233;j&#224; connu &#231;a. Voil&#224; ma preuve et ma condamnation. J&#8217;ai d&#233;j&#224; entendu une femme prononcer une phrase et senti toute l&#8217;administration de mon corps d&#233;missionner. Le cerveau rendait les cl&#233;s. Le ventre d&#233;clarait la guerre. Le sang prenait feu. Le c&#339;ur ouvrait les prisons et lib&#233;rait tous les condamn&#233;s.</p><p>J&#8217;ai d&#233;j&#224; connu une pr&#233;sence qui agrandissait le monde. Une femme dont les mots me donnaient envie de vivre plus fort, d&#8217;aimer plus salement, de mourir moins con. Elle ne parlait pas pour remplir le silence. Elle parlait et le silence devenait plus grand autour d&#8217;elle.</p><p>Apr&#232;s &#231;a, comment voulez-vous se contenter de la m&#233;t&#233;o ? Apr&#232;s l&#8217;orage, la bruine ressemble &#224; une punition administrative. Alors oui, peut-&#234;tre que ma mal&#233;diction est d&#8217;avoir trop lu. D&#8217;avoir laiss&#233; trop de morts entrer chez moi. Ils dorment dans ma biblioth&#232;que, boivent mes bouteilles, fument dans les pi&#232;ces interdites et viennent la nuit s&#8217;asseoir au bord de mon lit. Ils me racontent l&#8217;amour avec une telle violence qu&#8217;au matin les vivants semblent &#233;crits par un stagiaire fatigu&#233;.</p><p>Les livres ont plac&#233; la barre dans les &#233;toiles. Ils ont m&#234;me foutu le feu aux &#233;toiles. Et nous, en dessous, nous rampons avec nos &#171; coucou, tu fais quoi ? &#187;, nos messages sans ponctuation, nos d&#233;sirs sous plastique et nos pauvres &#171; on verra o&#249; &#231;a nous m&#232;ne &#187;. Mais &#231;a ne m&#232;ne nulle part. &#199;a bavarde. &#199;a se pla&#238;t. &#199;a se renifle. &#199;a baise parfois pour v&#233;rifier que les organes r&#233;pondent encore. &#199;a commande des sushis. &#199;a lance une s&#233;rie. &#199;a se tient chaud entre deux catastrophes. &#199;a photographie son bonheur pour convaincre les autres, puis soi-m&#234;me. Et un dimanche, au milieu du linge propre, quelqu&#8217;un annonce qu&#8217;il a besoin de se retrouver. Il ne s&#8217;&#233;tait jamais rencontr&#233;.</p><p>Oui, ce que je dis est pr&#233;tentieux. Je le sais. &#199;a fait gros connard lyrique perch&#233; sur une pile de livres, un verre &#224; la main, la bite triste et l&#8217;&#226;me en smoking, jugeant l&#8217;humanit&#233; depuis sa tour d&#8217;ivoire dont les toilettes sont bouch&#233;es. Mais je ne regarde personne de haut. Je suis au fond avec les autres. Dans la m&#234;me boue. J&#8217;ai mes l&#226;chet&#233;s, mes phrases de merde, mes d&#233;sirs minuscules, mes silences rat&#233;s. J&#8217;ai menti par peur. J&#8217;ai bless&#233; par maladresse. J&#8217;ai parfois pris l&#8217;amour pour un antidouleur et les corps pour des chambres d&#8217;h&#244;tel. Je transporte mes d&#233;charges clandestines sous la peau. Mes fleurs poussent dans des &#233;gouts. Il m&#8217;arrive d&#8217;&#234;tre aussi profond qu&#8217;une flaque de bi&#232;re sous une table &#224; quatre heures du matin.</p><p>Je ne me crois pas meilleur. Je me sais seulement affam&#233;. Et l&#8217;on ne raisonne pas un affam&#233; en lui expliquant que la nourriture moyenne est d&#233;j&#224; une chance.</p><p>Je ne r&#233;clame pas une femme &#233;crite par Gary, hant&#233;e par Genet, &#233;clair&#233;e par Pasolini. Je ne cherche pas une h&#233;ro&#239;ne de papier. Le papier ne respire pas contre votre cou. Il ne vous quitte pas. Il ne claque pas la porte. Il ne vous regarde pas soudain avec cette fatigue qui signifie que l&#8217;histoire est termin&#233;e. Je cherche une vivante. Terriblement vivante. Assez vivante pour blesser la r&#233;alit&#233; rien qu&#8217;en entrant dans une pi&#232;ce. Quelqu&#8217;un dont la pr&#233;sence n&#8217;ampute pas le monde, mais lui ajoute des continents, des fi&#232;vres, des trous noirs et quelques raisons de ne pas crever tout de suite. Quelqu&#8217;un qui plante une phrase dans ma poitrine et l&#8217;y abandonne. Qu&#8217;elle pousse dans la viande. Qu&#8217;elle enfonce ses racines entre les c&#244;tes. Qu&#8217;elle boive mon sang. Qu&#8217;un jour une fleur noire sorte de ma bouche et que les gens disent :</p><p>&#8212; Regardez, il &#233;tait donc encore capable d&#8217;aimer.</p><p>Je ne dis pas ce que les autres devraient &#234;tre. Je tente seulement d&#8217;expliquer ce qu&#8217;il faut &#224; mon &#226;me pour ne pas finir empaill&#233;e dans mon propre corps. Une voix impossible &#224; confondre. Une folie habitable. Une tendresse avec un couteau dans la jarreti&#232;re. Un peu de gr&#226;ce marchant pieds nus dans la merde. Et quelqu&#8217;un, enfin, qui pose sa bouche sur tout ce qui tremble en moi et me prouve, avec trois mots assez vastes pour y enterrer Dieu, que je ne suis pas le seul animal perdu &#224; pourrir debout sous les &#233;toiles.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!zLkZ!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2F223b1336-8ba3-43a2-b2dd-5344dff82ac1_820x1200.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!zLkZ!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, 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Oui. Des putains de chouquettes. On ne se doute jamais que les grandes catastrophes sentimentales savent se d&#233;guiser en petites boules de p&#226;te couvertes de sucre. Elles ont l&#8217;air gentilles, les salopes. Elles tiennent dans un sachet en papier, elles sentent le beurre chaud, puis six ans plus tard elles vous reviennent en pleine gueule avec une pr&#233;cision de peloton d&#8217;ex&#233;cution.</p><p>On venait de sortir du premier confinement. Le monde avait pass&#233; des mois &#224; compter ses morts, moi je comptais les chouquettes. Chacun sa mani&#232;re de survivre &#224; l&#8217;apocalypse. Les h&#244;tels venaient de rouvrir, mais ne servaient pas encore le petit d&#233;jeuner. On pouvait donc louer une suite, baiser, lire Pavese &#224; moiti&#233; nue et pleurer dans des draps &#224; huit cents euros, mais il &#233;tait beaucoup trop dangereux de boire un caf&#233; dans la salle du bas. La logique sanitaire poss&#233;dait l&#8217;humour froid des fossoyeurs.</p><p>Elle m&#8217;avait dit :</p><p>&#8212; Pendant que tu vas chercher &#231;a, je me pr&#233;pare.</p><p>Elle pronon&#231;ait les phrases ordinaires en leur donnant l&#8217;air d&#8217;annoncer un miracle. Se pr&#233;parer ne lui prenait jamais longtemps. Elle n&#8217;avait pas besoin de repeindre la fa&#231;ade, de dresser des &#233;chafaudages autour de son visage ni de convoquer une &#233;quipe de d&#233;corateurs. Elle &#233;tait belle avant toute intervention humaine. Belle d&#8217;une fa&#231;on presque vexante. Une insulte &#224; tous les instituts de beaut&#233;, &#224; toutes les cr&#232;mes hors de prix, &#224; toute cette industrie charg&#233;e de persuader les femmes que leur visage naturel constitue une faute administrative. Elle mettait moins de temps &#224; devenir magnifique que moi &#224; me sentir indigne d&#8217;elle.</p><p>Je quittai donc l&#8217;h&#244;tel avec la t&#234;te heureuse d&#8217;un ouvrier qui aurait cambriol&#233; Versailles et trouv&#233; l&#8217;amour cach&#233; dans l&#8217;argenterie. Un cinq-&#233;toiles. Une suite. Dans le XVII&#7497; arrondissement. Moi. Putain. Je traversais le hall en essayant de donner le change, mais le prol&#233;taire reste visible sous le peignoir, m&#234;me lorsqu&#8217;il se tient droit. Il porte toute sa g&#233;n&#233;alogie dans sa mani&#232;re de regarder les lustres. J&#8217;avais envie de toucher les murs pour v&#233;rifier qu&#8217;on ne me les facturerait pas. Les employ&#233;s devaient flairer sur moi l&#8217;enfant des fins de mois serr&#233;es, le fils de gens qui n&#8217;avaient jamais dormi dans une suite sans devoir auparavant y passer l&#8217;aspirateur.</p><p>Elle non plus n&#8217;aurait pas pu se payer &#231;a. &#201;tudiante de vingt-trois ans, malgr&#233; son milieu bourgeois, ses mani&#232;res plus calmes que les miennes et cette &#233;l&#233;gance (malgr&#233; son c&#244;t&#233; Gaston Lagaffe) qui semblait lui &#234;tre tomb&#233;e dessus &#224; la naissance. Mais le Covid avait mis le luxe &#224; genoux. Les riches se terraient dans leurs r&#233;sidences secondaires, les touristes s&#8217;&#233;taient &#233;vapor&#233;s et les palaces bradaient leurs chambres &#224; des amoureux fauch&#233;s. La fin du monde accomplissait enfin un peu de justice sociale. Les pauvres pouvaient dormir dans les lits des riches puisque les riches avaient peur d&#8217;y crever.</p><p>J&#8217;achetai les chouquettes. Je me souviens du sachet ti&#232;de dans ma main. De ma d&#233;marche l&#233;g&#232;re. De ce bonheur absolument con qui vous soul&#232;ve parfois, sans pr&#233;venir, et vous fait croire que la vie a cess&#233; de vous en vouloir. Je rentrai &#224; l&#8217;h&#244;tel. J&#8217;ouvris la porte de la chambre. Et je la vis. Allong&#233;e sur le lit. Un pantalon noir. Rien au-dessus. La poitrine nue. Un livre entre les mains. <em>Le Bel &#201;t&#233;</em>, de Pavese.</p><p>Je m&#8217;arr&#234;tai sur le seuil avec mes chouquettes, ma gueule d&#8217;amoureux et tout le ridicule de l&#8217;esp&#232;ce masculine. Elle lisait. Elle ne posait pas. Elle ne cherchait pas &#224; &#234;tre d&#233;sirable. Elle ne jouait pas &#224; la femme nue, cette profession &#233;puisante invent&#233;e par le regard des hommes. Elle &#233;tait nue parce qu&#8217;elle l&#8217;&#233;tait. C&#8217;est tout. Sa poitrine existait avec la m&#234;me innocence que ses mains, que son visage, que la lumi&#232;re d&#233;pos&#233;e sur sa peau. Elle n&#8217;offrait rien et, pour cette raison, me donnait le monde entier.</p><p>Il y avait quelque chose d&#8217;insens&#233; dans cette sc&#232;ne. D&#8217;obsc&#232;ne, peut-&#234;tre, mais au sens sacr&#233; du terme. Pavese entre ses doigts. Ses seins nus. Le lit d&#233;fait. Le pantalon noir. Le silence co&#251;teux de la suite. La lumi&#232;re p&#226;le de Paris. Toute la litt&#233;rature semblait avoir ramp&#233; jusque-l&#224;, couverte de boue, de sperme, de solitude et de sang, pour venir mourir doucement sur son ventre.</p><p>Je la regardais. Mon corps eut faim d&#8217;elle, &#233;videmment. Il n&#8217;y a que les cur&#233;s et les menteurs pour s&#8217;&#233;tonner du d&#233;sir. Mais ce que je ressentais ne tenait pas seulement entre mes jambes. &#199;a montait. &#199;a cognait dans mes c&#244;tes. &#199;a mordait derri&#232;re mes yeux. C&#8217;&#233;tait sale et lumineux. Une &#233;rection de l&#8217;&#226;me, si cette expression veut dire quelque chose. Et si elle ne veut rien dire, tant mieux : l&#8217;amour est pr&#233;cis&#233;ment ce qui rend les mots assez fous pour qu&#8217;ils cessent d&#8217;ob&#233;ir.</p><p>Je la d&#233;sirais avec ma peau. Je l&#8217;aimais avec mes ruines. Je l&#8217;aimais de tout ce qu&#8217;il y avait en moi de noble, de minable, d&#8217;affam&#233;, de pu&#233;ril et de d&#233;sesp&#233;r&#233;. Je l&#8217;aimais avec mes dents, mes lectures, mes pauvres terreurs, ma honte sociale, mes souvenirs de gosse, mes mains trop grandes, mes maladresses d&#8217;homme qui n&#8217;avait jamais su quoi faire de la beaut&#233; lorsqu&#8217;elle consentait &#224; rester un peu.</p><p>Elle ne m&#8217;entendit pas entrer. Elle lisait avec cette concentration des gens capables d&#8217;abandonner le monde sans m&#234;me prendre la peine de lui laisser un mot sur la table. J&#8217;aurais pu mourir derri&#232;re elle, une arm&#233;e aurait pu envahir Paris, Dieu descendre du plafond en hurlant qu&#8217;il regrettait toute cette merde : elle aurait probablement termin&#233; son paragraphe.</p><p>Puis elle leva les yeux. Elle me vit. Elle d&#233;posa le livre ouvert sur sa poitrine. Pavese resta l&#224;, &#224; garder la page entre ses seins. M&#234;me mort, cet Italien avait une meilleure place que moi. Elle me fixa deux secondes. Deux pauvres secondes. Mais le temps, cette vieille ordure, venait soudain de se mettre &#224; genoux. Puis elle sourit. Et mon c&#339;ur se d&#233;chira de bonheur. Je ne trouve pas d&#8217;autre mani&#232;re de l&#8217;&#233;crire. Quelque chose de beau se produisit dans ma poitrine, quelque chose de trop grand pour mon squelette. Une b&#234;te enferm&#233;e donna un coup de t&#234;te contre mes c&#244;tes. J&#8217;eus mal, d&#233;j&#224;. Parce que le bonheur v&#233;ritable n&#8217;entre jamais seul dans une pi&#232;ce. Il am&#232;ne sa disparition avec lui. Il s&#8217;assied pr&#232;s de vous, il vous embrasse, et derri&#232;re son dos la mort prend tranquillement les mesures du cercueil.</p><p>Je regardai ses yeux bruns. Elle les disait banals. Ses yeux. Banals. Quelle connerie. Les &#234;tres humains passent leur vie &#224; m&#233;priser les miracles qu&#8217;ils transportent gratuitement. Elle croyait avoir deux simples yeux bruns. Moi, j&#8217;y voyais des terres incendi&#233;es, des chiens perdus, des &#233;t&#233;s qui refusent de finir, des chambres o&#249; l&#8217;on pourrait vivre cent ans sans demander de nouvelles du monde. Je les trouvais plus beaux que tous les autres yeux bruns, plus bouleversants que ces yeux bleus auxquels des g&#233;n&#233;rations de po&#232;tes sans imagination ont consacr&#233; des oc&#233;ans entiers.</p><p>L&#8217;amour est une maladie de la r&#233;tine. Il choisit deux yeux parmi des milliards et condamne tous les autres &#224; l&#8217;obscurit&#233;.</p><p>Elle m&#8217;avait conjur&#233; de lire Pavese. Surtout <em>Le M&#233;tier de vivre</em>.</p><p>&#8212; Tu dois lire &#231;a.</p><p>Elle ne savait pas qu&#8217;elle venait de poser une bombe dans ma biblioth&#232;que. Les histoires d&#8217;amour sont pleines de ces petits attentats &#224; retardement : un livre recommand&#233;, une chanson envoy&#233;e &#224; deux heures du matin, un parfum rest&#233; sur une &#233;charpe, une rue prise sous la pluie, une phrase griffonn&#233;e au dos d&#8217;un ticket. Sur le moment, on appelle cela des souvenirs heureux. Plus tard, ce sont des mines antipersonnel. On marche innocemment dans sa propre vie et, soudain, on saute sur quelqu&#8217;un qui n&#8217;est plus l&#224;.</p><p>Quelques semaines plus tard, je lus <em>Le Bel &#201;t&#233;</em>. &#192; la fin du n&#244;tre, nous d&#233;cid&#226;mes d&#8217;arr&#234;ter. &#171; D&#233;cid&#226;mes &#187; est un mot bien propre pour une saloperie pareille. Un mot de notaire. Un mot qui porte une cravate pendant que deux c&#339;urs se vident sur le carrelage. Nous n&#8217;&#233;tions convaincus ni l&#8217;un ni l&#8217;autre. Nous avons pourtant mis fin &#224; notre histoire avec le s&#233;rieux imb&#233;cile des vivants qui signent un certificat de d&#233;c&#232;s tandis que le cadavre continue de respirer sous le drap.</p><p>Voil&#224; ce qu&#8217;est parfois une rupture : deux personnes encore amoureuses qui s&#8217;&#233;loignent parce qu&#8217;elles ont d&#233;cid&#233; que leur amour ne savait plus o&#249; habiter.</p><p>Mais passons. Il faut toujours &#233;crire &#171; mais passons &#187; lorsqu&#8217;on est pr&#233;cis&#233;ment condamn&#233; &#224; rester l&#224;.</p><p>Ce matin-l&#224;, elle posa le livre, se leva et vint m&#8217;embrasser. Sa poitrine nue se pressa contre moi. Sa peau &#233;tait chaude. Ses bras m&#8217;entour&#232;rent. Sa bouche avait ce go&#251;t d&#8217;&#233;ternit&#233; mensong&#232;re que poss&#232;dent les baisers dont on ignore encore qu&#8217;ils sont compt&#233;s. Je la serrai contre moi. J&#8217;aurais voulu entrer dans son corps pour m&#8217;y cacher du temps. J&#8217;aurais voulu habiter entre ses c&#244;tes, me faire minuscule, dormir pr&#232;s de son c&#339;ur et mordre tous les malheurs qui tenteraient de s&#8217;en approcher. Mais on ne sauve personne. On se frotte seulement l&#8217;un contre l&#8217;autre dans le noir en esp&#233;rant produire assez de chaleur pour retarder l&#8217;hiver.</p><p>Puis elle s&#8217;&#233;carta. Elle enfila un soutien-gorge bordeaux en dentelle. Le tissu remonta sur sa peau avec une lenteur qui aurait converti le pape au paganisme. Elle passa ensuite un chemisier blanc, boutonna quelques boutons et annon&#231;a, toute joyeuse :</p><p>&#8212; Je suis pr&#234;te.</p><p>Pr&#234;te. Elle avait mis quelques minutes &#224; peine. Elle avait seulement pris du retard parce qu&#8217;elle lisait Pavese. Certaines femmes arrivent en retard &#224; cause de leur maquillage. Elle, c&#8217;&#233;tait &#224; cause d&#8217;un &#233;crivain italien suicid&#233;. Chacun sa classe. Chacun sa mani&#232;re de se faire attendre par la mort.</p><p>Les ann&#233;es ont pass&#233; avec leur d&#233;licatesse habituelle de camion lanc&#233; sans freins. Et aujourd&#8217;hui, en fouillant dans ma biblioth&#232;que, je suis tomb&#233; sur <em>Le M&#233;tier de vivre</em>. Je l&#8217;avais achet&#233; quelques mois apr&#232;s notre rupture d&#233;finitive. &#171; D&#233;finitive &#187; : encore un de ces mots pr&#233;tentieux employ&#233;s par les vivants pour faire croire qu&#8217;ils contr&#244;lent quelque chose. J&#8217;ai pris le livre. La poussi&#232;re avait travaill&#233; &#224; ma place. Et tout est revenu. Tout m&#8217;est rentr&#233; dedans. La chambre. Le lit d&#233;fait. Le pantalon noir. Ses seins nus. Pavese pos&#233; sur elle. Le soutien-gorge bordeaux. Le chemisier blanc. Ses yeux bruns qu&#8217;elle croyait quelconques. Son sourire. Sa peau. Sa bouche. Le sachet de chouquettes devenu froid sur un meuble. La fin du monde dehors. Notre fin du monde encore cach&#233;e dans l&#8217;avenir, tapie derri&#232;re l&#8217;&#233;t&#233;, occup&#233;e &#224; aiguiser ses couteaux.</p><p>Les souvenirs sont des chiens crev&#233;s qui savent revenir. On les enterre loin, tr&#232;s loin, sous des ann&#233;es de terre, des d&#233;m&#233;nagements, d&#8217;autres corps, des nuits d&#8217;alcool, des phrases &#233;crites pour tenir debout, et un matin on les retrouve assis dans le salon, couverts de boue, les c&#244;tes apparentes, remuant la queue avec dans la gueule un morceau de notre c&#339;ur.</p><p>Je suis rest&#233; l&#224;, le livre &#224; la main. <em>Le M&#233;tier de vivre.</em> Quel titre de salaud. Vivre n&#8217;est pas un m&#233;tier. Un m&#233;tier, &#231;a s&#8217;apprend. Il existe des horaires, des coll&#232;gues, un salaire, parfois m&#234;me une porte de sortie. Vivre, c&#8217;est un travail clandestin. On improvise avec des outils vol&#233;s. On saigne sans &#234;tre d&#233;clar&#233;. On fait des heures suppl&#233;mentaires dans le chagrin et personne ne les paie.</p><p>Elle m&#8217;avait pourtant appris quelque chose. Une mani&#232;re de vivre cet amour avec elle. Sans casque. Sans mesure. Sans cette prudence de comptable que les adultes appellent maturit&#233; parce qu&#8217;ils ont honte de dire qu&#8217;ils ont peur. Elle m&#8217;avait appris qu&#8217;une chambre d&#8217;h&#244;tel pouvait contenir davantage de v&#233;rit&#233; que le monde entier. Qu&#8217;une femme lisant &#224; moiti&#233; nue pouvait abolir les religions. Que le d&#233;sir n&#8217;&#233;tait pas le contraire de la tendresse, mais sa forme affam&#233;e. Que deux seins, un livre et un sourire pouvaient fabriquer une patrie. Que le bonheur existait, bordel, mais qu&#8217;il avait la peau fragile et les jours compt&#233;s.</p><p>Elle m&#8217;avait appris le m&#233;tier d&#8217;aimer. Puis elle &#233;tait partie avant la fin de mon apprentissage.</p><p>Je n&#8217;en suis pas mort. C&#8217;est peut-&#234;tre cela, l&#8217;humiliation supr&#234;me : on ne meurt presque jamais de ceux sans qui l&#8217;on jurait ne pas pouvoir vivre. On continue. On ach&#232;te du pain. On r&#233;pond &#224; des messages. On rit avec des amis. On change d&#8217;appartement. On lit d&#8217;autres livres. Le c&#339;ur, cet employ&#233; sans dignit&#233;, retourne au travail d&#232;s le lendemain du d&#233;sastre. Mais certaines ann&#233;es plus tard, il suffit d&#8217;ouvrir une biblioth&#232;que pour que tout s&#8217;effondre &#224; nouveau.</p><p>Alors je continue &#224; vivre au noir. Je fais des petits boulots de tendresse. Des heures clandestines dans le d&#233;sir. Et tout mon salaire tient encore dans ce matin-l&#224; : une chambre trop ch&#232;re, un &#233;t&#233; mort, une fille de vingt-trois ans, deux yeux bruns, la poitrine nue, Pavese et un sachet de chouquettes froides. C&#8217;est peu pour une vie. C&#8217;est immense pour un fant&#244;me.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!aIOd!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fa962499d-2427-43ea-874c-342ffabb5d64_736x917.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!aIOd!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, /__u/sebastianblysk.substack.com/fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fa962499d-2427-43ea-874c-342ffabb5d64_736x917.jpeg 424w, /__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!aIOd!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_848, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, 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J&#8217;ai pos&#233; le mensonge sur la table. Il a command&#233; une bi&#232;re. Qu&#8217;on le laisse boire.</p><p>Je le r&#233;p&#232;te souvent avec cette mauvaise foi splendide des amoureux, des ivrognes et des petits dictateurs sentimentaux. La mauvaise foi, au fond, c&#8217;est seulement une v&#233;rit&#233; qui a trop bu. La plus belle ville de Belgique, d&#233;j&#224;, &#231;a aurait eu de la gueule, mais il faut supporter Bruges, cette poup&#233;e m&#233;di&#233;vale empaill&#233;e par le tourisme, avec ses canaux tir&#233;s &#224; quatre &#233;pingles et ses fa&#231;ades entra&#238;n&#233;es &#224; sourire aux Japonais. Il y a Gand aussi, le beau gosse flamand venu &#224; v&#233;lo, master en urbanisme, tote bag sur l&#8217;&#233;paule et opinion d&#233;finitive sur les vins naturels.</p><p>Alors d&#8217;accord : Namur est seulement la plus belle ville de Wallonie.</p><p>Seulement.</p><p>C&#8217;est d&#233;j&#224; une sacr&#233;e m&#233;daille quand on voit la gueule du podium.</p><p>Charleroi est tr&#232;s moche. Voil&#224;. Inutile de convoquer un colloque d&#8217;architectes pour tourner autour du cadavre. Charleroi, c&#8217;est un poing en b&#233;ton, un cendrier apr&#232;s la fermeture des hauts-fourneaux, mais sa laideur, au moins, a travaill&#233; &#224; l&#8217;usine. Elle a les mains crevass&#233;es, les poumons noirs et pas le temps de s&#8217;excuser. Li&#232;ge, je ne sais pas. Li&#232;ge parle fort, se proclame ardente et vous postillonne dessus pour le prouver. Mons, par contre, j&#8217;aime bien. J&#8217;ai pass&#233; six ann&#233;es dans les environs. Six ans, c&#8217;est assez pour comprendre qu&#8217;un code postal peut devenir une maladie chronique et qu&#8217;on peut mourir lentement d&#8217;un papier peint trop humide.</p><p>Puis il y a Paris.</p><p>Paris gagne peut-&#234;tre. Paris gagne toujours, cette ordure. Paris vous baise debout dans une cage d&#8217;escalier, vous vole votre portefeuille, crache dans votre solitude, puis vous oblige &#224; lui &#233;crire une lettre de remerciement. Paris vous facture l&#8217;air, le caf&#233;, les vingt centim&#232;tres carr&#233;s o&#249; poser votre cul et le droit de vous sentir mis&#233;rable sous des immeubles sublimes. Paris vous ruine avec une &#233;l&#233;gance de grand seigneur. On en ressort lessiv&#233;, humili&#233;, amoureux. C&#8217;est une relation toxique avec des balcons haussmanniens.</p><p>Mais Namur reste l&#224;.</p><p>Elle n&#8217;essaie pas de vous s&#233;duire. Elle a mieux &#224; foutre. Elle se tient au bord de ses fleuves, les mains dans les poches, un peu humide, un peu ivre, avec des feuilles mortes coll&#233;es aux chaussures. Elle ignore qu&#8217;elle est belle et c&#8217;est pr&#233;cis&#233;ment pour &#231;a qu&#8217;elle l&#8217;est.</p><p>Namur, je ne l&#8217;admire pas.</p><p>Je l&#8217;aime.</p><p>C&#8217;est autrement plus grave. L&#8217;admiration se soigne avec le temps. L&#8217;amour, lui, vous pourrit les organes.</p><p>J&#8217;aime la vieille ville, ses ruelles &#233;troites et tordues, tout ce petit intestin de pav&#233;s o&#249; Namur dig&#232;re les promeneurs avant de les recracher bourr&#233;s sur la place du Vieux-March&#233;-aux-L&#233;gumes. J&#8217;aime d&#233;river ensuite vers la place Maurice-Servais pour y encha&#238;ner les verres, les conneries, les cigarettes des autres et les grandes th&#233;ories sur l&#8217;existence formul&#233;es par des gens qui ne savent d&#233;j&#224; plus o&#249; se trouve leur veste.</p><p>Au premier verre, on parle du boulot.</p><p>Au deuxi&#232;me, de politique.</p><p>Au troisi&#232;me, de l&#8217;amour.</p><p>Au quatri&#232;me, de l&#8217;enfance.</p><p>Au cinqui&#232;me, on ne parle plus : on brandit son verre en regardant le ciel avec l&#8217;air d&#8217;avoir personnellement d&#233;couvert la tristesse.</p><p>Vers deux heures du matin, les philosophes pissent contre les murs. Voil&#224; ce qu&#8217;il reste de Platon apr&#232;s quatre triples.</p><p>J&#8217;aime la Confluence. Rien que le mot para&#238;t trop grand pour nous. Les m&#244;mes y &#233;gorgent la pesanteur avec leurs skateboards. Les roues claquent sur le b&#233;ton, les familles mangent des glaces sur les bancs, les vieux regardent l&#8217;eau avancer avec la jalousie de ceux dont le corps ne va plus nulle part. Les amoureux se roulent des pelles en jurant des &#233;ternit&#233;s qui tiendront peut-&#234;tre jusqu&#8217;&#224; jeudi. C&#8217;est touchant, l&#8217;&#234;tre humain. &#199;a promet toujours l&#8217;infini avec une batterie &#224; 12 %.</p><p>Les passants empruntent l&#8217;Enjamb&#233;e, l&#232;vent la t&#234;te vers la Citadelle, cette vieille salope de pierre couch&#233;e au-dessus de la ville depuis des si&#232;cles, indiff&#233;rente aux naissances, aux guerres, aux ruptures, aux &#233;lections communales et aux connards persuad&#233;s d&#8217;&#234;tre irrempla&#231;ables.</p><p>Puis la Sambre se jette dans la Meuse.</p><p>On dit &#171; se jette &#187;. M&#234;me l&#8217;hydrologie conna&#238;t le m&#233;lodrame.</p><p>Une rivi&#232;re sombre se pr&#233;cipite dans une autre, s&#8217;y donne, s&#8217;y dissout, perd son nom et continue pourtant d&#8217;exister dans le corps plus vaste qui l&#8217;avale. C&#8217;est obsc&#232;ne et magnifique. L&#8217;amour devrait &#234;tre &#231;a. Il ressemble malheureusement plus souvent &#224; deux &#233;gouts se disputant une station d&#8217;&#233;puration.</p><p>Il faut monter &#224; la Citadelle. Obligatoire. On grimpe avec ses poumons de citadin, ses genoux de vieux pr&#233;matur&#233; et toutes ses mauvaises d&#233;cisions tass&#233;es dans le ventre. On souffle, on jure, on promet de reprendre le sport d&#232;s lundi. Puis Namur appara&#238;t en bas.</p><p>Enti&#232;re.</p><p>Minuscule.</p><p>Presque innocente.</p><p>Ses toits, ses rues, ses clochers, ses ponts, ses deux fleuves ouverts dans son ventre. On ne distingue plus les dettes, les cancers, les s&#233;parations, les assiettes lanc&#233;es contre les murs. On ne voit pas la femme qui pr&#233;pare sa valise, l&#8217;homme qui r&#233;chauffe seul une soupe trop sal&#233;e, l&#8217;adolescent qui efface un message avant de l&#8217;envoyer, le vieux qui parle &#224; la chaise vide en face de lui. Vue d&#8217;en haut, la souffrance devient de l&#8217;urbanisme.</p><p>La distance est une excellente anesth&#233;siste.</p><p>Elle transforme les trag&#233;dies en fen&#234;tres &#233;clair&#233;es.</p><p>Alors on regarde Namur et on se dit que oui, bordel de Dieu, cette ville est magnifique.</p><p>Puis on redescend boire pour supporter d&#8217;avoir raison.</p><p>En &#233;t&#233;, il faut prendre les Namourettes. D&#233;j&#224;, rien que le nom donne envie d&#8217;embrasser une inconnue sur un petit bateau en lui promettant une vie qu&#8217;on serait absolument incapable d&#8217;assumer. On embarque pour aller d&#8217;un point A &#224; un point B sur la Sambre ou la Meuse, mais seuls les comptables pensent encore que le but d&#8217;un voyage consiste &#224; arriver quelque part.</p><p>On prend une Namourette pour flotter.</p><p>C&#8217;est tout.</p><p>Flotter un peu au-dessus du merdier. Faire semblant que l&#8217;existence poss&#232;de un courant, une direction, peut-&#234;tre m&#234;me un capitaine sobre. Regarder les quais d&#233;filer et croire durant vingt minutes qu&#8217;on n&#8217;est pas seulement un morceau de viande anxieuse conduit vers la mort par pr&#233;l&#232;vement automatique.</p><p>Il faut &#233;galement aller voir le Th&#233;&#226;tre royal. Pas seulement entrer. Le regarder. Cette fa&#231;ade est outrageusement belle. Elle vous rappelle que l&#8217;humanit&#233;, entre deux massacres, trois guerres, l&#8217;invention des assurances et celle des parkings payants, a parfois b&#226;ti autre chose que des hangars pour acheter des meubles su&#233;dois.</p><p>Apr&#232;s &#231;a, direction le Barnabeer.</p><p>La carte y est plus longue que la liste de mes erreurs sentimentales, ce qui constitue d&#233;j&#224; une prouesse &#233;ditoriale. Il y a tant de bi&#232;res qu&#8217;un homme pourrait y noyer son foie, ses regrets et plusieurs g&#233;n&#233;rations de honte familiale. Vous y croiserez des &#233;tudiants fauch&#233;s, des fonctionnaires en permission, des couples au bord du meurtre, des types racontant leur vie beaucoup trop fort et, certains soirs, votre Blysk national accoud&#233; au comptoir, l&#8217;&#339;il m&#233;lancolique, occup&#233; &#224; pr&#233;tendre qu&#8217;il r&#233;fl&#233;chit &#224; la litt&#233;rature alors qu&#8217;il h&#233;site depuis douze minutes entre deux triples.</p><p>Puis viennent les F&#234;tes de Wallonie, le troisi&#232;me week-end de septembre.</p><p>Le grand sacrement.</p><p>La Pentec&#244;te du peket.</p><p>Pendant quelques jours, Namur devient un immense foie muni de rues. La ville d&#233;boutonne sa chemise jusqu&#8217;au nombril, jette sa culotte dans une fontaine et abandonne toute dignit&#233; municipale. &#199;a chante faux, &#231;a gueule, &#231;a danse, &#231;a se perd, &#231;a s&#8217;embrasse, &#231;a se trompe de pr&#233;nom. Les pav&#233;s sentent la bi&#232;re, la sueur, la frite, la pisse et les lendemains de divorce. Les bourgeois titubent avec les punks, les comptables enlacent les anarchistes, les assistants sociaux deviennent eux-m&#234;mes des dossiers pr&#233;occupants.</p><p>Vers trois heures du matin, la Belgique ressemble presque &#224; un pays.</p><p>Il y a toujours un type pour vomir sur un morceau de patrimoine class&#233;. C&#8217;est notre mani&#232;re de dialoguer avec l&#8217;Histoire.</p><p>C&#8217;est sale, d&#233;bile, fraternel, gigantesque. Une r&#233;volution populaire dont le programme politique tient en trois mesures : retrouver ses amis, ne pas perdre ses cl&#233;s et abolir la sobri&#233;t&#233; jusqu&#8217;au lundi matin.</p><p>Namur est aussi une ville de culture, m&#234;me si cette expression annonce g&#233;n&#233;ralement qu&#8217;un &#233;chevin va vous s&#233;questrer quarante-cinq minutes avec un PowerPoint.</p><p>Il faut visiter le mus&#233;e F&#233;licien Rops. Rops avait compris le principal : sous chaque col blanc transpire une petite b&#234;te obsc&#232;ne. Il dessinait le d&#233;sir, le diable, la bourgeoisie et cette immense part de saloperie que les honn&#234;tes gens cachent sous leurs bonnes mani&#232;res. Il savait que la morale n&#8217;est souvent qu&#8217;un corset pos&#233; sur une culotte tremp&#233;e.</p><p>Il y a aussi la cath&#233;drale Saint-Aubain. Sublime. Excessive. Une &#233;norme salle d&#8217;attente rococo pour l&#8217;au-del&#224;. Les hommes ont construit des plafonds si hauts parce qu&#8217;il leur fallait une sortie de secours verticale. On entre, on l&#232;ve les yeux et, durant quelques secondes, m&#234;me les ath&#233;es ressentent quelque chose. Pas Dieu, non. Faut pas d&#233;conner. Peut-&#234;tre seulement le vertige de tous les morts qui ont lev&#233; les yeux avant nous.</p><p>Baudelaire d&#233;testait la Belgique. Il la ha&#239;ssait avec application, avec g&#233;nie, avec cette mauvaise foi imp&#233;riale qui transforme une humeur de merde en patrimoine litt&#233;raire. Pourtant, Namur semblait avoir trouv&#233; gr&#226;ce &#224; ses yeux. Il parlait d&#8217;&#171; une ville n&#233;glig&#233;e par les voyageurs puisque les guides-&#226;nes n&#8217;en parlent pas &#187;.</p><p>Aujourd&#8217;hui, les guides-&#226;nes poss&#232;dent des smartphones, des perches &#224; selfie et une cha&#238;ne consacr&#233;e aux &#171; destinations secr&#232;tes &#187;. TF1 a d&#233;couvert Namur de la m&#234;me mani&#232;re que Christophe Colomb d&#233;couvrit des gens qui habitaient d&#233;j&#224; quelque part. D&#233;sormais, les touristes viennent pour le week-end, photographient la Confluence, appliquent un filtre sur la Citadelle, calibrent leur &#233;merveillement et attribuent 4,3 &#233;toiles &#224; la ville avant de repartir.</p><p>Charles aurait crach&#233; dans la Sambre.</p><p>Puis il aurait &#233;crit un chef-d&#8217;&#339;uvre sur son crachat.</p><p>Mais moi, si j&#8217;aime Namur, ce n&#8217;est pas uniquement pour ses pav&#233;s, ses fleuves, ses monuments, ses petits bateaux et ses ivrognes patriotiques.</p><p>Je l&#8217;aime pour tout ce que j&#8217;y ai perdu.</p><p>Je suis n&#233; &#224; vingt minutes de l&#224;. Je n&#8217;y ai jamais officiellement habit&#233;, mais les adresses sont des menteuses et l&#8217;administration ne conna&#238;t rien &#224; la g&#233;ographie du c&#339;ur. Namur a v&#233;cu en moi bien avant que je sache ce qu&#8217;&#233;tait vivre.</p><p>J&#8217;y suis all&#233; &#224; l&#8217;&#233;cole d&#232;s mes seize ans. J&#8217;y ai connu mes premi&#232;res sorties, mes premiers bars, mes premi&#232;res ivresses, mes premiers &#233;lans de libert&#233; avec dix euros dans la poche et l&#8217;arrogance magnifique de ceux qui n&#8217;ont encore rien perdu. Nous pensions que les nuits &#233;taient infinies. Elles &#233;taient seulement jeunes.</p><p>C&#8217;est l&#224; que j&#8217;ai rencontr&#233; cette bande d&#8217;amis qui marche encore &#224; mes c&#244;t&#233;s aujourd&#8217;hui. Malgr&#233; les ann&#233;es. Les boulots. Les enfants. Les cr&#233;dits. Les ruptures. Les ventres qui poussent. Les cheveux qui d&#233;sertent. Toutes ces petites humiliations biologiques par lesquelles le temps nous informe qu&#8217;il est en train de gagner.</p><p>J&#8217;y ai connu quelques filles aussi.</p><p>Des l&#232;vres dans des rues sombres. Des parfums rest&#233;s sur des chemises. Des mains sous les tables. Des baisers mal donn&#233;s, des corps mal compris, des matins qui avaient la gueule d&#8217;un accident de voiture. Certaines ont laiss&#233; un souvenir. D&#8217;autres une d&#233;molition. Les plus dou&#233;es ont laiss&#233; les deux.</p><p>Je ne me rappelle plus tous les visages, mais je me souviens de la lumi&#232;re. La m&#233;moire est une archiviste obsc&#232;ne : elle jette les noms et conserve la chaleur des peaux.</p><p>J&#8217;ai mang&#233; &#224; Namur. J&#8217;y ai bu. J&#8217;y ai ri jusqu&#8217;&#224; avoir mal au ventre. J&#8217;y ai &#233;t&#233; jeune, con, amoureux, triste, fauch&#233;, grotesque, vivant. Toute cette m&#233;nagerie.</p><p>Une ville finit par contenir nos anciennes peaux.</p><p>Le gar&#231;on que j&#8217;&#233;tais &#224; seize ans marche encore pr&#232;s de la gare avec ses r&#234;ves d&#233;mesur&#233;s et son portefeuille vide. Celui de vingt ans rit dans un bar disparu. D&#8217;autres versions de moi embrassent encore des femmes dont je ne reconna&#238;trais peut-&#234;tre plus la voix. Elles ne savent pas que tout est fini. Les pauvres cons. Elles vivent encore dans une nuit o&#249; personne n&#8217;est parti.</p><p>C&#8217;est &#231;a, une ville de c&#339;ur : un cimeti&#232;re o&#249; les morts continuent &#224; boire.</p><p>Je ne quitterai probablement plus la r&#233;gion namuroise tant que je vivrai en Belgique. Je l&#8217;ai trahie six ann&#233;es pour aller du c&#244;t&#233; de Mons. Six ans d&#8217;exil consenti. Cela m&#8217;a suffi. On peut tromper une ville, bien s&#251;r, mais on finit par revenir avec sa valise, sa fatigue et l&#8217;air honteux d&#8217;un chien ayant tent&#233; de se faire adopter par les voisins.</p><p>Ne me demandez pas d&#8217;aller vivre &#224; Charleroi. Ce sera non. Cette ville est trop grise pour mes propres t&#233;n&#232;bres. Je respecte pourtant ses habitants. Il faut avoir du feu dans le bide pour fabriquer de la chaleur au milieu de tant de b&#233;ton malade.</p><p>Li&#232;ge non plus. J&#8217;y vais pour les Ardentes ou pour la Boverie, parce que le cadre y est magnifique. Le reste du temps, je trouve la ville surfaite. Peut-&#234;tre que je la connais mal. Peu importe. La mauvaise foi demeure le dernier luxe encore accessible aux pauvres.</p><p>Namur, c&#8217;est tr&#232;s bien.</p><p>Cette phrase semble petite, mais les vraies d&#233;clarations d&#8217;amour n&#8217;ont pas besoin de se foutre &#224; genoux sous un balcon. Elles restent assises &#224; c&#244;t&#233; de vous. Elles commandent une derni&#232;re bi&#232;re. Elles savent que vous avez compris.</p><p>Je ne quitterais Namur que pour Paris ou une ville au bord de la mer.</p><p>Paris pour me perdre avec panache, me faire m&#226;cher puis recracher par une beaut&#233; trop grande pour moi.</p><p>La mer parce qu&#8217;aucune ville ne gagne contre l&#8217;horizon. Parce qu&#8217;elle donne enfin &#224; la fuite une allure de vocation.</p><p>Mais m&#234;me l&#8217;oc&#233;an ne laverait pas Namur de ma peau.</p><p>Elle resterait l&#224;, sous mes ongles, derri&#232;re mes yeux, au fond du ventre. Avec ses pav&#233;s mouill&#233;s, ses fleuves noirs, ses bi&#232;res, ses nuits et tous mes morts encore jeunes.</p><p>Et lorsque je serai crev&#233;, inutile de dresser une statue ou de disperser mes cendres avec une gravit&#233; de notaire. Laissez seulement mon fant&#244;me un soir sur la place Maurice-Servais, avec de quoi payer deux verres.</p><p>Il retrouvera les autres.</p><p>Car une ville de c&#339;ur n&#8217;est pas l&#8217;endroit o&#249; l&#8217;on dort.</p><p>C&#8217;est l&#8217;endroit o&#249; nos fant&#244;mes ont encore une ardoise au bar.</p><p></p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!93vO!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Faaa892fa-906f-46c7-8cad-13a6d3a9f6ea_1080x1350.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!93vO!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, 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aujourd&#8217;hui, c&#8217;&#233;tait le calme plat.]]></description><link>https://sebastianblysk.substack.com/p/des-seins-sur-les-cercueils</link><guid isPermaLink="false">https://sebastianblysk.substack.com/p/des-seins-sur-les-cercueils</guid><dc:creator><![CDATA[Sebastian Blysk]]></dc:creator><pubDate>Tue, 18 Aug 2026 12:17:27 GMT</pubDate><enclosure url="https://substackcdn.com/image/fetch/$s_!4bmb!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fc16bd6a6-896b-47d9-8d09-e140c03df105_736x589.jpeg" length="0" type="image/jpeg"/><content:encoded><![CDATA[<p>Je viens de d&#233;jeuner en ville avec une amie parce qu&#8217;au boulot, aujourd&#8217;hui, c&#8217;&#233;tait le calme plat. Pas le calme agr&#233;able des &#233;glises vides ou des chambres apr&#232;s l&#8217;amour. Non. Le calme administratif. La mort sous n&#233;ons. Le grand &#233;lectrocardiogramme horizontal des journ&#233;es o&#249; m&#234;me les dossiers ont la flemme de souffrir. Alors je suis sorti manger. Il faisait gris dans les t&#234;tes, probablement beau dehors, je ne sais plus. Nous &#233;tions attabl&#233;s devant deux assiettes encore fumantes, &#224; parler de la vie, cette vieille pute increvable qui nous vide les poches avant de nous demander si tout s&#8217;est bien pass&#233;. Au milieu du repas, mon amie m&#8217;a dit qu&#8217;elle avait lu mon texte du matin.</p><p>&#8212; &#199;a m&#8217;a fait sourire.</p><p>&#201;videmment, j&#8217;ai souri aussi. L&#8217;&#233;crivain est une b&#234;te mis&#233;rable : dites-lui que vous l&#8217;avez lu, il remue la queue. Dites-lui que vous avez aim&#233;, il vous donnerait presque un rein. Il faut dire qu&#8217;on &#233;crit surtout pour recevoir des signes de vie de gens qui mourront aussi. Puis elle a ajout&#233; :</p><p>&#8212; Parce qu&#8217;il soul&#232;ve encore une notion tr&#232;s pr&#233;sente dans tes textes.</p><p>J&#8217;ai demand&#233; laquelle avec l&#8217;innocence d&#8217;un criminel dont on vient de retrouver le sperme sur la sc&#232;ne de crime. Elle m&#8217;a regard&#233;. Ce regard des amis v&#233;ritables. Ceux qui ne vous caressent pas dans le sens du poil parce qu&#8217;ils savent que, sous le poil, &#231;a suppure.</p><p>&#8212; Le sexe.</p><p>Voil&#224;. Le mot s&#8217;est pos&#233; entre nous, gras, magnifique, vulgaire, avec ses cuisses ouvertes et son odeur de draps sales. Le sexe. Trois secondes plus t&#244;t, nous mangions tranquillement. &#192; pr&#233;sent, il y avait une bite conceptuelle dans mon assiette et plusieurs de mes anciennes amantes fumaient nues au-dessus du plat du jour.</p><p>Elle m&#8217;a expliqu&#233; que j&#8217;avais une sale manie : je faisais toujours pencher mes textes du c&#244;t&#233; du cul. Il suffisait de me laisser trois paragraphes sans surveillance pour qu&#8217;une femme perde sa robe, qu&#8217;un sein apparaisse dans la lumi&#232;re ou qu&#8217;une bouche descende quelque part avec des intentions peu compatibles avec la messe du dimanche. Toujours une nuque &#224; embrasser. Une cuisse &#224; remonter. Un dos &#224; griffer. Un cul &#224; c&#233;l&#233;brer avec le s&#233;rieux religieux d&#8217;un p&#232;lerin devant une apparition. Chez moi, m&#234;me la m&#233;lancolie finissait par bander.</p><p>&#8212; Tu &#233;cris tel un obs&#233;d&#233;, m&#8217;a-t-elle dit.</p><p>J&#8217;ai voulu prendre cela pour un compliment. Elle ne m&#8217;en a pas laiss&#233; le temps.</p><p>&#8212; Alors que dans la vie, tu ne parles presque jamais de sexe, du moins ce n&#8217;est pas ton sujet principal. Tu pr&#233;f&#232;res parler de litt&#233;rature, de politique, de l&#8217;enfance, des gens qu&#8217;on abandonne, de ceux que la soci&#233;t&#233; m&#226;che puis recrache sur le trottoir. Tu peux discuter deux heures de Gary, de la solitude ou de la dignit&#233; des vaincus. Mais d&#232;s que &#231;a devient s&#233;rieux, d&#232;s qu&#8217;il faudrait parler vraiment de toi, tu fais le clown. Tu sors une blague. Tu agites tes grelots. Tu te transformes en bouffon pour emp&#234;cher les autres d&#8217;entendre ton c&#339;ur crever derri&#232;re le rideau.</p><p>J&#8217;ai baiss&#233; les yeux vers mon verre.</p><p>&#8212; Et dans l&#8217;&#233;criture, a-t-elle continu&#233;, tu fais pareil autrement. Tu ne fais plus le clown. Tu &#233;cris du cul.</p><p>La phrase est entr&#233;e sans frapper. Elle a travers&#233; la chemise, la viande, les c&#244;tes, toutes ces petites fortifications ridicules qu&#8217;on construit pour &#233;viter qu&#8217;un &#234;tre humain nous atteigne. Elle s&#8217;est assise dans ma poitrine, tranquillement, avec les pieds sur la table. J&#8217;ai tent&#233; de protester. Elle a lev&#233; un doigt.</p><p>&#8212; Attends. Je n&#8217;ai pas fini de te d&#233;monter.</p><p>J&#8217;ai bu une gorg&#233;e. Quitte &#224; &#234;tre ex&#233;cut&#233; en terrasse, autant mourir hydrat&#233;.</p><p>Elle a pris l&#8217;exemple de mes deux recueils publi&#233;s. Selon elle, je n&#8217;&#233;tais jamais all&#233; au fond des choses. J&#8217;avais tourn&#233; autour de mes morts avec une belle chemise et la bite &#224; la main. J&#8217;avais maquill&#233; les cadavres, parfum&#233; les blessures, pos&#233; de jolis seins sur les cercueils afin que personne ne remarque l&#8217;odeur.</p><p>Ce que les lecteurs retenaient surtout, disait-elle, c&#8217;&#233;tait que j&#8217;aimais beaucoup les femmes, leurs seins, leurs fesses, leurs bouches, et les catastrophes sentimentales qui terminent dans un lit avec des draps bons pour la morgue.</p><p>Pour d&#233;fendre mon honneur, celui de mes parents, de la Belgique et de tous les hommes vaguement sensibles injustement accus&#233;s de penser avec leur queue, j&#8217;ai d&#233;clar&#233; :</p><p>&#8212; &#199;a parle quand m&#234;me d&#8217;amour.</p><p>Elle m&#8217;a regard&#233; avec cette piti&#233; r&#233;serv&#233;e aux enfants qui affirment que le chien a mang&#233; leurs devoirs et aux hommes qui prennent leurs m&#233;canismes de d&#233;fense pour un style litt&#233;raire.</p><p>&#8212; Oui, &#231;a parle d&#8217;amour. Mais dans le premier, on ne comprend pas vraiment que tu as v&#233;cu puis perdu l&#8217;amour de ta vie. Et dans le second, on ne mesure pas &#224; quel point une relation toxique t&#8217;a d&#233;truit. Tu racontes tout &#224; demi-mot. Tu montres la fum&#233;e, jamais la maison en train de br&#251;ler. Quand on te lit, on comprend que c&#8217;&#233;tait passionnel, bien s&#251;r, mais on a surtout l&#8217;impression que vous avez davantage bais&#233; que v&#233;cu.</p><p>Je n&#8217;ai rien r&#233;pondu. Il existe des phrases qui vous giflent avec une telle pr&#233;cision qu&#8217;on devrait embrasser la main.</p><p>&#8212; La premi&#232;re, a-t-elle repris, quand tu nous en parlais, on entendait le bouleversement dans ta voix. Tu pouvais faire le malin autant que tu voulais, nous entendions bien le gosse trembler sous le costume. Je me souviens encore du jour o&#249; tu nous as racont&#233; comment tu &#233;tais tomb&#233; amoureux d&#8217;elle.</p><p>Je m&#8217;en souvenais aussi. Malheureusement. Elle venait de raconter une blague compl&#232;tement &#233;clat&#233;e. Une blague si mauvaise qu&#8217;elle aurait d&#251; &#234;tre euthanasi&#233;e avant la chute. Puis elle avait ri. Ce rire. Cette petite catastrophe sonore. Quelque chose avait alors c&#233;d&#233; en moi. Pas avec fracas. Les grandes destructions savent &#234;tre discr&#232;tes. Une fissure minuscule, presque &#233;l&#233;gante, et tout l&#8217;&#233;difice comprend soudain qu&#8217;il est condamn&#233;.</p><p>Je l&#8217;avais regard&#233;e rire et j&#8217;avais senti la vie me poser une main sur l&#8217;&#233;paule avant de murmurer : Te voil&#224; joyeusement foutu, mon gar&#231;on.</p><p>L&#8217;amour arrive souvent ainsi. Pas avec des violons, des chevaux blancs ou des couchers de soleil pour publicit&#233;s de parfum. Il entre par une blague pourrie, s&#8217;assoit dans votre ventre, mange dans votre assiette, baise dans votre lit, d&#233;r&#232;gle votre sommeil, puis repart un matin avec les meubles et une partie du syst&#232;me nerveux.</p><p>&#8212; Tu nous avais dit, a poursuivi mon amie, qu&#8217;&#224; cet instant pr&#233;cis tu avais compris que tu l&#8217;aimais. Entendre son rire t&#8217;avait suffi. Tu avais senti que tu allais lui confier le couteau, puis tourner toi-m&#234;me la lame vers ton ventre pour lui faciliter le travail.</p><p>J&#8217;avais oubli&#233; avoir racont&#233; cela. Ou peut-&#234;tre avais-je seulement enterr&#233; la phrase dans un coin de ma t&#234;te, avec les autres saloperies qui se mettent &#224; gratter contre le cercueil lorsque la nuit tombe. On oublie beaucoup pour survivre. Le timbre d&#8217;une voix. Une odeur de cheveux. La fa&#231;on dont quelqu&#8217;un pronon&#231;ait notre pr&#233;nom. On dit qu&#8217;on a oubli&#233;. En r&#233;alit&#233;, le corps conserve tout dans ses caves. Il empile les souvenirs dans l&#8217;humidit&#233;, entre les rats et les vieilles bouteilles. Puis un jour, sans pr&#233;venir, un rire semblable traverse une pi&#232;ce et toute la cave remonte dans la gorge.</p><p>&#8212; Et puis, bam, a-t-elle continu&#233;. On ouvre ton recueil. On y trouve de l&#8217;amour, oui, mais noy&#233; dans le d&#233;sir. Ton chagrin porte des bas noirs. Ta douleur a les seins nus. Tu as mis du sexe partout sur la plaie, s&#251;rement parce que tu trouvais le sang trop ind&#233;cent.</p><p>J&#8217;ai observ&#233; mon assiette. Un morceau de pain trempait dans la sauce, mou, p&#226;le, abandonn&#233;. J&#8217;ai &#233;prouv&#233; pour lui une fraternit&#233; imm&#233;diate.</p><p>&#8212; Nous, on sait ce qu&#8217;elle repr&#233;sentait pour toi, a-t-elle dit. Nous savons qu&#8217;elle &#233;tait davantage qu&#8217;un corps. Davantage qu&#8217;un d&#233;sir. Elle &#233;tait une maison dans laquelle tu pensais enfin pouvoir dormir sans tenir un couteau sous l&#8217;oreiller. Elle &#233;tait la preuve que ta vie n&#8217;avait peut-&#234;tre pas &#233;t&#233; enti&#232;rement construite pour te baiser. Mais tes lecteurs, est-ce qu&#8217;ils le savent ?</p><p>&#8212; Non.</p><p>Ce petit mot m&#8217;a presque arrach&#233; la langue.</p><p>&#8212; Non. Ils voient une femme d&#233;sirable. Ils comprennent qu&#8217;elle t&#8217;a retourn&#233; le corps. Mais savent-ils qu&#8217;elle a d&#233;plac&#233; le monde autour de toi ? Savent-ils ce que sa perte a d&#233;vast&#233; ? Savent-ils que tu as continu&#233; &#224; marcher longtemps apr&#232;s ta propre mort parce qu&#8217;il fallait bien aller travailler, r&#233;pondre aux messages, acheter du caf&#233;, dire bonjour aux coll&#232;gues et faire croire &#224; tout le monde qu&#8217;un cadavre bien habill&#233; reste un homme vivant ?</p><p>Non. Ils ne le savaient pas. J&#8217;avais d&#233;crit sa peau pour ne pas &#233;crire son absence. J&#8217;avais racont&#233; ses seins afin de ne pas raconter le trou laiss&#233; dans ma poitrine. J&#8217;avais fait bander les phrases pour emp&#234;cher le livre de sangloter.</p><p>&#8212; Et pour la deuxi&#232;me, c&#8217;est encore pire, a-t-elle repris. Nous connaissons les chagrins que tu as subis avec elle. Les d&#233;ceptions. Les humiliations. Les nuits o&#249; elle te m&#226;chait vivant pendant que tu pr&#233;tendais que tout allait bien. Nous savons comment elle t&#8217;a d&#233;truit, lentement, avec m&#233;thode, presque avec professionnalisme. Certains &#234;tres savent transformer l&#8217;amour en abattoir tout en vous reprochant de salir le sol avec votre sang.</p><p>Je respirais moins bien. Elle, en revanche, semblait parfaitement &#224; l&#8217;aise au milieu de mes ruines.</p><p>&#8212; Nous savons combien tu &#233;tais mal. Mais dans ton recueil, elle para&#238;t presque davantage fantastique que probl&#233;matique. Tu lui construis un pi&#233;destal avec les os qu&#8217;elle t&#8217;a cass&#233;s. Tu lui dresses une statue, tu lui fais des jambes sublimes, une bouche de perdition, un cul capable de r&#233;concilier Dieu avec la pornographie. Et pendant que tout le monde contemple la d&#233;esse, personne ne remarque le type &#233;ventr&#233; &#224; ses pieds.</p><p>Silence. Le serveur est pass&#233; pr&#232;s de notre table. Il ne savait pas qu&#8217;une autopsie &#233;tait en cours. Il transportait des caf&#233;s avec la gravit&#233; des hommes qui ignorent qu&#8217;&#224; deux m&#232;tres d&#8217;eux, quelqu&#8217;un vient de d&#233;couvrir que toute son &#339;uvre est peut-&#234;tre un paravent dress&#233; devant un gosse terrifi&#233;.</p><p>&#8212; Tu mets du d&#233;sir partout pour qu&#8217;on ne voie pas le sang, a-t-elle conclu.</p><p>Cette phrase-l&#224; m&#8217;a achev&#233; proprement. Elle m&#8217;a laiss&#233; quelques secondes pour mourir. Puis elle a repris :</p><p>&#8212; Je ne dis pas, tu es un as pour faire mouiller des culottes avec tes mots.</p><p>&#8212; Merci.</p><p>&#8212; Ce n&#8217;est toujours pas un compliment.</p><p>&#8212; Je prends les fleurs, m&#234;me quand elles poussent sur ma tombe.</p><p>Elle a lev&#233; les yeux au ciel.</p><p>&#8212; Et tu es probablement sinc&#232;re. Un peu. Peut-&#234;tre m&#234;me beaucoup. Mais tu te caches derri&#232;re le sexe. Tu d&#233;cris les corps parce que les &#226;mes te foutent la trouille. Un corps, &#231;a poss&#232;de des contours. Une hanche commence quelque part et finit ailleurs. Une bouche, on peut l&#8217;embrasser. Un sein tient dans une main. Mais une &#226;me, bordel, &#231;a d&#233;borde de partout. &#199;a entre en toi, &#231;a renverse les meubles, &#231;a pisse sur tes certitudes et &#231;a te laisse ensuite seul avec les d&#233;g&#226;ts.</p><p>Je l&#8217;&#233;coutais.</p><p>Chaque phrase retirait un pansement et la peau venait avec.</p><p>&#8212; Tu sexualises ce qui te bouleverse pour reprendre le contr&#244;le. Tu transformes les femmes en paysages d&#233;sirables parce que reconna&#238;tre qu&#8217;elles peuvent t&#8217;&#233;mouvoir te donne l&#8217;impression de poser ta gorge sur le billot. Dire &#171; je veux ton corps &#187;, c&#8217;est encore jouer au type solide. Dire &#171; j&#8217;ai envie de conna&#238;tre la forme exacte de ta solitude &#187;, l&#224;, tu es &#224; poil. Et pas de la jolie mani&#232;re.</p><p>Puis elle a parl&#233; de la fille-volcan. Celle que je connais &#224; peine.</p><p>&#8212; D&#8217;ailleurs, tu m&#8217;en parleras, de celle-l&#224;.</p><p>&#8212; Il n&#8217;y a rien &#224; raconter.</p><p>&#8212; Bien s&#251;r. Et toi, tu es un homme raisonnable.</p><p>Je n&#8217;ai pas r&#233;pondu. Elle m&#8217;a demand&#233; de lui montrer une photo. J&#8217;ai h&#233;sit&#233; par pudeur, par principe et par ce reste de dignit&#233; qui tra&#238;nait encore sous la table. Puis j&#8217;ai c&#233;d&#233;, parce que ma dignit&#233; poss&#232;de la solidit&#233; morale d&#8217;un slip apr&#232;s trois jours de canicule. Elle a regard&#233; l&#8217;&#233;cran. Son visage a chang&#233;.</p><p>&#8212; Oh putain.</p><p>Elle a agrandi la photo avec deux doigts.</p><p>&#8212; Bon. C&#8217;est vrai qu&#8217;elle est sublime, ce volcan. Mon salaud.</p><p>J&#8217;ai r&#233;cup&#233;r&#233; mon t&#233;l&#233;phone avant qu&#8217;elle ne commence une expertise g&#233;ologique compl&#232;te.</p><p>&#8212; Mais c&#8217;est justement &#231;a, le probl&#232;me, a-t-elle repris. Cette femme semble avoir &#233;veill&#233; ta curiosit&#233; avec ses mots, sa fa&#231;on de parler, ce qu&#8217;elle dit des livres, tout ce qu&#8217;elle laisse deviner derri&#232;re son personnage. Tu pourrais simplement lui &#233;crire : &#171; J&#8217;ai envie de te conna&#238;tre. Pas seulement de savoir &#224; quoi ressemble ton corps lorsqu&#8217;il ne reste plus rien entre lui et la lumi&#232;re. J&#8217;ai envie de savoir quels livres t&#8217;ont maintenue en vie, quelles phrases t&#8217;ont cass&#233;e, ce que tu regardes quand tu fais semblant de n&#8217;avoir besoin de personne. J&#8217;ai envie de conna&#238;tre la femme derri&#232;re le volcan. Celle qui ramasse les cendres quand tout le monde est parti admirer l&#8217;&#233;ruption ailleurs. &#187;</p><p>Je l&#8217;ai regard&#233;e.</p><p>&#8212; Mais tu ne le fais pas, a-t-elle poursuivi. Ou tr&#232;s peu. Parce que tu as peur qu&#8217;elle te trouve chiant. Trop s&#233;rieux. Trop sensible. Trop vivant, peut-&#234;tre. Alors tu prends la sortie de secours : tu lui parles de d&#233;sir. Tu &#233;cris combien son corps est sublime, combien tu voudrais le couvrir de baisers, parcourir ses courbes, apprendre sa peau avec ta bouche. Tu &#233;cris la faim parce que tu n&#8217;oses pas &#233;crire le vertige.</p><p>J&#8217;ai voulu plaisanter. Rien n&#8217;est venu. Le clown &#233;tait mort dans sa loge, la bite peinte en rouge et le sourire agraf&#233; jusqu&#8217;aux oreilles.</p><p>&#8212; C&#8217;est plus facile, a-t-elle dit, d&#8217;avouer &#224; une femme qu&#8217;on voudrait la d&#233;shabiller que de lui dire qu&#8217;on voudrait comprendre ce qu&#8217;elle cache sous son silence. Il y a moins de honte &#224; &#233;crire &#171; je veux tes cuisses autour de moi &#187; que &#171; j&#8217;aimerais que tu me racontes pourquoi tes yeux ont parfois l&#8217;air de revenir d&#8217;une guerre &#187;.</p><p>Voil&#224;. La lame &#233;tait entr&#233;e jusqu&#8217;au manche. Car elle avait raison, cette salope merveilleuse. Le d&#233;sir est mon mensonge le plus sinc&#232;re. Je ne mens pas lorsque j&#8217;&#233;cris le corps. Je mens seulement par omission. Je montre l&#8217;incendie pour dissimuler le froid. Je d&#233;cris la femme nue afin qu&#8217;on ne voie pas l&#8217;enfant recroquevill&#233; derri&#232;re elle. Celui qui voudrait simplement &#234;tre choisi. Celui qui a appris tr&#232;s t&#244;t que demander de l&#8217;amour revenait &#224; tendre une arme charg&#233;e en esp&#233;rant que l&#8217;autre aurait la d&#233;licatesse de ne pas tirer.</p><p>Les traumatismes parlent encore dans ma t&#234;te. Ils parlent fort. Ils parlent avec les voix des morts, des absents, des femmes parties, des promesses avort&#233;es et de toutes les portes qui se sont referm&#233;es pendant que je pr&#233;tendais n&#8217;avoir besoin de personne. Je croyais les avoir fait taire. Je croyais avoir grandi. Je croyais qu&#8217;un homme devient adulte &#224; force de payer ses factures, de travailler, d&#8217;&#233;couter les autres, de tenir debout dans les trains du matin avec un caf&#233; br&#251;lant et une gueule convenable. Mais non. On ne grandit pas. On ajoute seulement des v&#234;tements au gosse terrifi&#233;. Une chemise. Un m&#233;tier. Des livres publi&#233;s. Quelques femmes. Une r&#233;putation de type dr&#244;le. Puis on prie pour que personne ne remarque qu&#8217;en dessous, il tremble encore dans son vieux pyjama d&#8217;enfance.</p><p>Oui, j&#8217;&#233;cris peut-&#234;tre le sexe pour montrer que tout va bien. Que le corps fonctionne. Que le d&#233;sir est encore l&#224;. Que je suis vivant puisque quelque chose bande encore au milieu des d&#233;combres. C&#8217;est une preuve grotesque, mais les survivants prennent ce qu&#8217;ils trouvent. Le sexe est parfois le dernier &#233;lectrocardiogramme des c&#339;urs morts. J&#8217;&#233;cris les seins parce qu&#8217;ils sont moins effrayants que la tendresse. J&#8217;&#233;cris les culs parce qu&#8217;ils ne promettent rien. J&#8217;&#233;cris les bouches parce qu&#8217;une bouche occup&#233;e &#224; embrasser ne peut pas prononcer le mot &#171; adieu &#187;. J&#8217;&#233;cris les jambes des femmes pour oublier qu&#8217;elles peuvent partir avec. J&#8217;&#233;cris leurs corps pour les retenir quelques secondes dans la phrase, sachant parfaitement que dans la vie, tout fout le camp. Les amantes, les parents, les amis, les chiens, les &#233;t&#233;s, les maisons, les certitudes. M&#234;me nos souvenirs finissent par s&#8217;en aller en emportant leurs valises. Nous restons sur le quai avec notre pauvre bite, notre pauvre c&#339;ur et un billet compost&#233; pour nulle part.</p><p>Alors oui, le cul rassure. Le cul ne pose pas de question. Il ne demande pas si votre m&#232;re vous a suffisamment aim&#233;, si votre p&#232;re vous a appris &#224; pleurer, pourquoi vous sabotez ce qui pourrait vous rendre heureux ou pourquoi vous confondez encore la violence avec l&#8217;intensit&#233;. Le cul transpire, jouit, g&#233;mit, puis va fumer &#224; la fen&#234;tre. L&#8217;amour, lui, reste assis au bord du lit et demande :</p><p>&#8212; Maintenant que tu es nu, qu&#8217;est-ce que tu vas faire de ta peur ?</p><p>Et &#231;a, bordel, c&#8217;est une obsc&#233;nit&#233; autrement plus grande. On peut &#233;crire qu&#8217;on veut l&#233;cher le ventre d&#8217;une femme, embrasser ses seins, s&#8217;agenouiller entre ses cuisses jusqu&#8217;&#224; oublier son propre pr&#233;nom. Les gens trouvent &#231;a cru, sensuel, parfois magnifique. Mais &#233;crivez seulement : &#171; J&#8217;aimerais que tu me choisisses &#187;, et vous voil&#224; r&#233;ellement nu. Pas nu avec des muscles, une lumi&#232;re flatteuse et une bande-son &#233;l&#233;gante. Nu de la vilaine mani&#232;re. Sans peau. Sans posture. Sans litt&#233;rature. Avec le c&#339;ur dehors, cette viande ridicule qui continue de battre malgr&#233; tout ce qu&#8217;on lui a fait. Les v&#233;ritables obsc&#232;nes ne sont peut-&#234;tre pas ceux qui d&#233;crivent des corps. Ce sont ceux qui avouent qu&#8217;ils ont besoin d&#8217;&#234;tre aim&#233;s.</p><p>Mon amie m&#8217;a regard&#233; longuement. Elle avait le visage calme des chirurgiens apr&#232;s l&#8217;amputation. Puis elle a conclu :</p><p>&#8212; Tu es un &#233;crivain bandant. Mais n&#8217;&#233;cris plus le sexe pour te cacher. Ou, au moins, sache que tu le fais. Le d&#233;sir peut &#234;tre une lumi&#232;re, mais chez toi, il sert parfois &#224; tirer les rideaux sur le charnier.</p><p>Je n&#8217;ai rien r&#233;pondu. J&#8217;ai pay&#233; le d&#233;jeuner. Pour la th&#233;rapie. Pour l&#8217;autopsie. Et parce qu&#8217;apr&#232;s vous avoir &#233;ventr&#233; avec un couteau &#224; beurre, fouill&#233; vos visc&#232;res et pos&#233; votre c&#339;ur encore chaud entre la corbeille &#224; pain et la bouteille d&#8217;eau, les v&#233;ritables amis m&#233;ritent au moins qu&#8217;on leur offre le dessert.</p><div class="captioned-image-container"><figure><a class="image-link image2 is-viewable-img" target="_blank" href="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!4bmb!,f_auto,q_auto:good,fl_progressive:steep/https%3A%2F%2Fsubstack-post-media.s3.amazonaws.com%2Fpublic%2Fimages%2Fc16bd6a6-896b-47d9-8d09-e140c03df105_736x589.jpeg" data-component-name="Image2ToDOM"><div class="image2-inset"><picture><source type="image/webp" srcset="/__u/substackcdn.com/image/fetch/$s_!4bmb!, /__u/sebastianblysk.substack.com/w_424, /__u/sebastianblysk.substack.com/c_limit, /__u/sebastianblysk.substack.com/f_webp, /__u/sebastianblysk.substack.com/q_auto:good, 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